Les toilettes publiques gratuites se font de plus en plus rares, et sont remplacées par des blocs automatiques payants. Ces toilettes automatisées sont assez dispersées et peuvent être prises d’assaut dès qu’une foule est réunie. Pour les utiliser, il faut encore avoir de la monnaie, et de l’argent tout court. Parfois, il existe encore des toilettes publiques classiques, mais là aussi payantes.
Il est donc souvent compliqué de satisfaire ses besoins naturels quand on circule en ville, surtout si on est pauvre. Tout le monde ne peut pas se payer une consommation dans un bar pour pouvoir accéder à des toilettes au lieu de chercher le dernier WC public gratuit. Les centres villes ne sont pas faits pour les pauvres et les promeneurs, mais uniquement pour ceux qui ont des moyens, qui consomment et s’arrêtent dans les magasins ou les bars. Pour ma part, faisant partie de ceux qui n’ont pas forcément de l’argent en poche et qui n’ont pas envie de parcourir un kilomètre à pied, il m’arrive fréquemment d’uriner contre un mur ou un arbre. Mais attention, police et caméras veillent, et les PV pleuvront sur les chiens et les humains qui se soulageront dans les endroits non autorisés.
Pour les garçons, c’est plus pratique, mais pour les filles c’est une autre histoire. Une fille qui s’accroupit et montre ses fesses pour pouvoir pisser dans un caniveau est plus mal vue qu’un garçon qui sort son engin pour arroser un arbre. De ce fait, les filles n’ont plus qu’à serrer les cuisses, tant pis si elles mouillent leur slip et doivent se retenir pendant des heures.
Pour ce qui est de chier, c’est encore plus compliqué. Même un mâle serait mal vu s’il se mettait à déféquer entre deux voitures. C’est moins discret que de pisser un coup, et l’opération prend souvent plus de temps (et il faut avoir de quoi s’essuyer en poche, le journal du jour par exemple). De plus, s’il arrive de trouver quelques rares pissotières gratuites (là encore, les filles en sont exclues), il est plus dur de trouver de véritables toilettes. Et si vous exigez qu’elles soient propres et puissent fermer...
Alors que l’entretien de WC publics nombreux et gratuits (ou à paiement facultatif) ne coûterait pas une fortune aux municipalités, pourquoi avoir imposé presque partout les cabines individuelles payantes ? Je ne crois pas un instant que ça puisse être une question de coût, surtout qu’il vaut mieux dépenser de l’argent pour des services publics élémentaires au lieu d’équipements inutiles. A ce que j’ai entendu dire, il s’agirait d’éliminer les lieux de rencontres homos, les zones de prostitution et de trafic de drogue... La politique consiste à épurer les centres-villes, voués aux commerces légaux, au tourisme et qui sont la vitrine de la ville. Les marginaux n’ont qu’à aller en banlieue, là où il n’y a pas de magasins. Les descentes policières pourront se faire sans troubler les gens convenables.
Les raisons principales de cette épuration volontaire des WC publics sont donc :
Premièrement, pouvoirs et commerçants préfèrent refouler les pauvres, les non-consommateurs, dans les ténèbres extérieures. Les centres historiques ne sont pas pour eux. Tout sera donc fait pour rendre le séjour difficile aux catégories de populations jugées indésirables et pas assez présentables, qui pourraient faire fuir le touriste ou le bourgeois.
Deuxièmement, la « modernité », la mode du virtuel et du pseudo-angélisme, tendent à supprimer tout ce qui pourrait rappeler le corps à l’état brut, et donc la merde et l’urine qui en sortent périodiquement. Les seuls corps célébrés sont ceux des mannequins sur photos relookées, des pubs « éroticopornograhiques » standards. Des WC publics gratuits, avec des panneaux qui les indiquent, pouah, ça fait vraiment ringard et populo. Ca ne correspond pas à l’image branchée, pure et intemporelle qui sied tant à la marchandise et aux lieux où elle se vend.
Dehors les chiottes, les pauvres, la vraie vie, place aux allées d’enseignes bardées de lampadaires et de caméras ; et vive les marques, la consommation anonyme, les motocrottes et les murs blancs.
La ville n’est pas un lieu de vie, mais un lieu froidement fonctionnel dédié à l’économie. Vive les clones bien propres sur eux, qui ne chient ni ne pissent, qui s’empiffrent béatement les uns à côté des autres, sans jamais rien vomir.
Vous avez sûrement remarqué que les bancs publics ont tendance à se transformer en sièges individuels séparés ou à être fractionnés par des barres. Le but avoué est d’empêcher les voyageurs, les S.D.F. et les divers clochards de s’y allonger confortablement. Les rebus, volontaires ou involontaires, de la société marchande font tache au milieu des honnêtes magasins si artistiquement décorés. Ils importunent les passants en mendiant ou par leurs habits et attitudes non policés, sans parler de ceux qui boivent de l’alcool sur la voie publique.
Les intégrés socialement sont gênés par ce spectacle qui leur rappelle que leur tour peut venir et que la dictature économique laisse des gens sur le carreau sans leur offrir d’autres alternatives que le pavé. Les braves citoyens pourraient même se rendre compte que leur richesse est due à l’exploitation des pauvres d’ici ou d’ailleurs, voire pire : leur donner des idées révolutionnaires. Tout ça n’est pas bon pour les affaires.
Au delà des clochards, qui de toute façon sont souvent éjectés de gré ou de force hors des centres historiques, il y a sans doute d’autres raisons à cette individualisation du banc public.
Les pauvres qui travaillent et ont un logement peuvent avoir aussi tendance à squatter les bancs pour se restaurer avec leur panier pique-nique. C’est intolérable, ils doivent consommer vite fait un sandwich dans un bar ou en marchant, comme toute personne civilisée qui se respecte !
Les gens ordinaires qui s’allongeraient ou s’assoupiraient trop longtemps en position assise sur un banc sont mal vus (A Montpellier, un gardien m’a interdit de fermer les yeux en étant assis sur un banc !). Vous pouvez à la rigueur dormir en marchant, mais c’est plus dangereux. La flânerie est considérée comme un vice, il faut fonctionner, courir en tous sens pour faire des achats, lécher avidement la moindre vitrine. Des couples pourraient se mettre à s’embrasser goulûment en s’étalant sur un banc, voire plus... Quel spectacle immonde de nature à heurter la sensibilité des jeunes enfants, si purs et chastes, il faut à tout prix éviter une telle débauche. Idée : on pourrait installer un capteur qui déclenche une sonnerie et une décharge électrique au bout de douze minutes d’occupation d’un banc. Au bout de vingt minutes, un ressort vous éjecterait de force.
Moralité hygiéniste, fonctionnalité froide, nettoyage des pauvres et idéologie marchande s’allient donc pour rendre les bancs plus inhospitaliers et plus rares.
Les non-consommateurs n’ont qu’à aller croupir en banlieue, les SDF n’ont qu’à s’allonger par terre et les amants n’ont qu’à se payer l’hôtel. Au lieu de s’interroger sur les problèmes de fond et de remettre en cause la « société », on préfère refouler les pauvres et éviter ainsi qu’ils nous rappellent justement que le capitalisme est immonde. Les autres vont s’asseoir dans les bars. Dans la rue, ils se croisent à toute allure, équipés de rollers, de trottinettes à guidage laser et de baladeurs, pour aller toujours plus vite et s’isoler davantage dans leur bulle chaque jour plus blindée.
Autre besoin essentiel qui est souvent mal satisfait : les points d’eau potable. Pour boire ou remplir votre seau de colle pour affichage, vous pouvez toujours aller dans un bar demander de l’eau gratuitement, mais vous serez souvent regardé de travers, voir carrément jeté. Ce serait tellement facile de placer des fontaines en nombre suffisant. Mais là encore, on veut écarter les pauvres et pousser à la consommation. Mieux vaut emporter une bouteille d’eau quand on s’aventure dans le désert urbain.
Pour l’avoir beaucoup pratiqué, c’est un domaine que je connais bien. Dans un pays démocratique, n’importe qui devrait pouvoir faire connaître ses opinions à la population par le biais d’affiches. En France, ce droit élémentaire n’est pas du tout respecté.
L’affichage est un des rares moyens laissés aux pauvres et aux contestataires pour s’exprimer, il devrait être particulièrement favorisé, or c’est tout le contraire ! Pratiquement aucune municipalité de France ne respecte la loi dans ce domaine. Soit les panneaux réglementaires n’existent pas, soit ils sont peu nombreux et placés de préférence dans des endroits où il y a peu de piétons. Et de toute façon, ils sont constamment recouverts par des affiches de concerts commerciaux. Vous êtes donc contraint, quand c’est possible et que la police ne vous menace pas immédiatement, de poser des affiches sur des murs ou derrière des panneaux. Il m’est arrivé d’en coller aussi directement sur le trottoir. A Lyon, le maire (de gauche !) entend sévèrement réprimer l’affichage d’opinion hors panneaux spécifiques. Le problème, c’est que les panneaux réservés à l’opinion (ainsi que le dit la loi) sont inexistants ! Certains se plaignent de l’affichage sauvage, mais ne veulent surtout pas voir que le non-respect de la loi par les maires oblige à afficher où on peut. Il faut dire que beaucoup souhaiteraient que l’affichage d’opinion soit interdit, voire que les opinions différentes des leurs soient proscrites. Les panneaux publicitaires, pendant ce temps, peuvent se multiplier au bord des routes et aux carrefours. Légaux ou pas, ils sont moins attaqués que les rares affiches contestataires qui survivraient à l’arrachage privé et au nettoyage municipal. Tandis que pendant les campagnes électorales, les partis politiques semblent pouvoir afficher n’importe où sans être inquiétés.
Sous le prétexte de la propreté des murs, on va donc entraver un droit légitime. Encore un moyen d’écarter les pauvres et la contestation. Pendant ce temps, les barres de béton et la pollution s’épanouissent, les embouteillages s’allongent..., mais c’est normal, c’est la rançon du progrès. Les vapeurs d’essence sont propres puisqu’elles enrichissent l’Etat et les entreprises. Polluer est un droit légitime à l’expression.
Quand on trouve encore des panneaux situés au centre ville (occupés bien sûr par les concerts), comme à Valence, ils sont supprimés. Les municipalités se contrefoutent de la liberté d’expression et de son exercice effectif, seuls leur importe le commerce et leur vision de l’ordre.
Seule la pub a droit à la rue, et l’expression est réservée aux vedettes, aux journalistes, aux gens convenables qui savent montrer cervelle blanche pour accéder aux médias. Le peuple doit se contenter de consommer et de rabâcher les opinions qu’on lui sert. On veut bien lui concéder quelques manifestations ponctuelles et encadrées, mais pas question qu’il puisse s’exprimer librement et quotidiennement, dans la rue ou ailleurs. Pour l’instant, internet résiste encore aux marchands et aux Etats, pour combien de temps ?
Cette histoire d’affichage libre est très révélatrice de l’absence de libertés réelles et de démocratie, de la nature despotique de l’Etat et des municipalités, et de la toute-puissance de la marchandise.
Vous voulez vous réunir entre amis ou militants pour discuter à l’abri des intempéries ? Vous n’avez qu’à payer. Les municipalités ne prévoient pas de lieux de réunion gratuits et ouverts. Vous n’avez qu’à aller dans un bar ou à louer une salle. Il peut parfois exister des lieux associatifs ouverts, des squats, mais il faut les connaître, faire plus ou moins partie du même milieu.
Exit les réunions spontanées, vous n’avez qu’à avoir un grand appartement en ville. Sinon, il ne vous reste que la rue, à condition de n’être pas trop nombreux car sinon vous serez dispersés pour manifestation non déclarée. Les commerçants et les lieux culturels officiels ont des grandes salles chauffées, mais il faut avoir de quoi, et montrer patte blanche.
Pour des réunions informelles ou des débats organisés, aucun local accessible à toutes n’est prévu. Pourtant, la liberté d’expression et de réunion exigeraient, dans un pays qui se dit démocratique, l’existence de vastes locaux réservés à toutes les sortes d’expressions et de réunions, gratuits ou à bas prix (pour ceux qui peuvent payer). Les gens pourraient se rencontrer, débattre, prendre connaissance d’opinions et d’oeuvres singulières, toutes présentées de manière égalitaire et sans censures. Mais vous pensez bien que nos démocratures se gardent bien de remplir ces missions élémentaires qui permettraient aux personnes de s’exprimer librement, à l’abri de la sélection des marchés et de la censure des pouvoirs locaux.
Pas question de créer un forum permanent, qui aurait l’affreuse tendance à développer l’échange d’idées, l’esprit critique, la créativité... Seule compte la consommation des infos, idées et créations formatées par les commerçants et vérifiées par les instances de contrôle. Il faut dire qu’il n’est pas sûr que les « citoyens » soient capables de ne pas pervertir ou démolir un tel lieu, encore faudrait-il essayer...
En plus, on pourrait y mettre des bancs, des fontaines d’eau potable et des wc, le cauchemar de la police et des centres commerciaux. Les gens pourraient se regrouper plus facilement pour mener des actions subversives, et ils pourraient déambuler dans des lieux non-commerçants. Ils commenceraient à devenir des citoyens ayant quelques droits réels. Vision d’horreur de tous les guignols qui se prétendent démocrates.
On pourrait écrire un pavé de 1000 pages sur la question de l’aménagement urbain, surtout si on commence à faire une étude historique... Je vais me borner à quelques caractéristiques significatives.
Les espaces verts sont assez rares, et très réglementés. En revanche, routes et voitures s’étalent partout, même en sous-sol. Le nombre de voitures et la pollution augmentent sans cesse, les bouchons apparaissent là où ils n’y en avait pas auparavant. C’est souvent la croix et la bannière pour arriver à se garer, et il faut payer ! Mais on continue à favoriser la voiture, à faire débarquer des autoroutes en pleine ville, dans des rues étroites, alors que tous ces problèmes sont connus depuis plus de 50 ans. Pas question de transformer radicalement la circulation en développant les transports publics, les vélos et assimilés, encore moins de réfléchir à l’économie et à l’habitat. Chacun tient à sa voiture cocon, espace privé de pseudo-liberté, et comme c’est bon pour les industries de la route, du pétrole et de l’automobile...
La plupart des villes sont surpeuplées et n’en finissent pas de s’étendre dans des banlieues, des quartiers résidentiels, des bidonvilles... La ville est partagée en zones bien distinctes : les cités dortoirs, les centres historiques pour riches, bureaux et touristes, les zones industrielles et commerciales. E tout le monde circule entre ces zones sans arrêt, principalement en voiture, tout comme les marchandises. C’est super, c’est nécessaire à l’économie et cette agitation frénétique des vendeurs et des clients contribue à la faire tourner par leur simple mouvement. Ca permet aux riches de s’enrichir et d’offrir à la plupart des pauvres un appartement en immeuble, ou même une maison avec enclos, fantastique.
On peut se réjouir du fait que les villes soient moins insalubres et que la plupart des gens ont l’eau et l’électricité (enfin, dans les pays riches), mais d’autres nuisances prennent le relais : bruits de voitures et de voisins, passages d’avions, accidents de voiture, pollution, mocheté générale, anonymat, embouteillages permanents, temps de transport qui s’allongent, stress...
Les constructions fonctionnelles s’empilent n’importe comment au gré des besoins et des acquisitions de terrains. La plupart sont de hideux cubes de béton entourés de parking, de grillages et de centres commerciaux. Les no man’s land inhospitaliers se multiplient (échangeurs, ronds points, parkings).
Les pauvres sont parqués dans des ghettos, empilés dans des cases. Les jeunes n’ont pas d’autres perspectives que la misère, l’exploitation par le travail ou la délinquance. Comme ils ne se rendent pas capables de faire la révolution , et que la « société » ne leur offre pas d’autres modèles que la compétition et la consommation, beaucoup sont frustrés, trafiquent et cassent. Ils s’affirment et s’occupent avec des activités plus ou moins illégales. Ils s’amusent avec la police, les policiers font des bavures, et le cercle infernal est lancé, attisé par la peur et les caricatures médiatiques.
Une « société » de sauvages ne peut engendrer que des sauvages. Une ville inhumaine, violente et laide ne peut qu’inciter à commettre des crimes, à renvoyer la violence subie. La ville et ses ghettos sont criminogènes, et il faut être un saint, un amoureux de l’ordre et de la servilité, ou avoir une vision révolutionnaire un peu élevée pour ne pas se comporter en prédateur. Dans une jungle féroce, tout pousse les jeunes à devenir des loups, si ce n’est par la légalité (vendeur, guerre juste), ils le deviendront dans l’illégalité (vol, meurtre). La sélection par l’argent (loyers, taxes, parkings payants...) reproduit les classes sociales entre quartiers et à l’intérieur des quartiers. Les efforts de règle de mixité sociale ne peuvent pas inverser la tendance.
Pour oublier ces conditions de vie effroyables, vous avez heureusement toute une gamme de divertissements : centre commerciaux, bars, matchs de foot ou d’autre chose, spectacles divers, cinémas, boîtes de nuit, salles de sport, expositions d’art... Les distractions sont plus nombreuses qu’à la campagne.
La vie est ainsi divisée en trois tranches : le transport pour aller au travail et le travail lui-même, la vie familiale/sentimentale et les divertissements.
La ville n’est donc pas conçue pour le bien-être des habitants, elle est le résultat d’intérêts opposés qui s’affrontent en permanence au détriment des plus faibles. Le tout étant soumis à la loi d’airain de l’économisme. Bien sûr, on concède un petit peu de confort aux habitants pour qu’ils puissent se reproduire (au sein d’une cellule familiale plus ou moins élargie) et se reposer avant de retourner au turbin. Ils ont droit à des distractions pour qu’ils puissent oublier leur état et dépenser leur argent. Les citadins ordinaires ont bien peu de poids face aux bétonneurs, aux clans municipaux, aux commerçants, industriels et promoteurs immobiliers. Le but est la rentabilité et le profit maximum pour les puissants, les mètres carrés sont valorisés jusqu’au dernier avec des appartements prisons, et le reste est voué à la circulation et aux commerces. Souvent, les bâtiments ne résistent guère à l’épreuve du temps, et pas forcément aux tremblements de terre. Si les centres historiques ont souvent du charme, il n’en est rien de la quasi-totalité des constructions nouvelles qui s’empilent autour.
On dit que les villes sont des centres de civilisation et de culture. Pour les élites installées confortablement peut-être, mais pour les masses de pauvres c’est plutôt l’enfer et la jungle permanente. D’autant qu’ils ont peu l’occasion de goûter aux distractions culturelles, ils se contentent de la télé et du bar du coin.
Résumons les effets et les caractéristiques des villes :
Et après on s’étonne de la violence, des vols, de la déprime... Il est surprenant qu’il n’y en ait pas plus. Il faut dire que les différentes polices veillent, aidées par les caméras « intelligentes », et bientôt par les puces électroniques individuelles, équipées GPS, détectrices d’attitudes non-conformes.
Dans ces fourmilières déjantées, la vie complètement folle est soumise aux rythmes mécaniques, elle est sacrifiée à la rentabilité. Et les fourmis acceptent tout ça sans beaucoup broncher, comme pour tout le reste. C’est normal, les préhommes ne veulent pas construire autre chose, et ils ne sont pas que victimes, ils sont acteurs du système qui broie tout le monde !
Les villes sont la préhumanité. Les détails urbains tout comme les aménagements d’ensemble reproduisent fidèlement les mentalités. Ce chaos ordonné à la course au profit et aux distractions ne fait que concrétiser leurs choix.
Le haut et le bas de la pyramide s’affrontent en permanence et chacun s’efforce de grimper. Les solidarités entre pauvres se font plus rares. Forcément, pour que quelques uns s’éclatent en haut, il faut bien que des foules se fassent piétiner et exploiter en bas. Et puis l’argent ne suffit pas, la jouissance du pouvoir sur les autres c’est encore mieux. Mais tous sont prisonniers du même enfer, les limousines aux vitres teintées et les gardes du corps ne masquent pas les flammes dans lesquelles sont jetés les pauvres, carburant de la grande machine urbaine.
Tout ça ne veut pas dire qu’il faille retourner à la vie préhistorique ou que compagnes et villages seraient des paradis. Les campagnes sont certes plus calmes, mais on doit faire des kilomètres pour la moindre activité ou course hors norme, on est confronté aux barbelés et aux chasseurs, la propriété privée est toujours là, les voisins vous surveillent et les rumeurs fleurissent autant que les pissenlits, on voit de plus en plus de zones pavillonnaires hideuses et de villas bunkers... Les gens font de longues distances pour aller travailler... en ville. A la campagne aussi, c’est chacun chez soi et la télé pour tous.
La ville pourrait être un lieu fantastique. Certains endroits arrivent à être agréables, quelques îlots épars. On peut difficilement imaginer une ville sans surpopulation et non vouée à l’économie, sans voitures partout, sans ghettos ni caméras de surveillance, sans exploitation ni classes sociales, sans serrures ni alarmes...
Essayons quand même de dégager quelques idées, histoire d’évoquer un peu la vrai vie, qui ne se trouve pas chez Auchan.
D’abord, les villes seraient belles, à taille humaine, et non polluées. La verdure, l’eau, les animaux seraient présents partout. Il pourrait même y avoir des arbres fruitiers, des mini jardins potagers... On ne va pas recréer la campagne en ville (surtout que la notion de campagne est elle aussi à revoir), mais on pourrait inventer une urbanisation vivante. Les habitants seraient en grande partie libérés du travail productif, et auraient du temps pour se rencontrer, pour la création et des tas d’activités.
Il n’y aurait plus de séparation entre lieux de vie, de culture et de travail. Les citadins auraient moins de distance à parcourir. Il existerait toujours un centre ville, mais toute la ville serait agréable à vivre, avec des zones de rencontre à divers endroits. Tout serait gratuit, finis la concurrence, les vendeurs et les zones commerciales. L’art, la culture, la politique, seraient mis en avant. La spiritualité et la beauté inspirerait l’architecture, la vie religieuse s’exprimerait joyeusement partout. Tout le monde pourrait aborder n’importe qui dans la rue, les relations seraient simples et spontanées.
Finis les immeubles carrés fonctionnels, place à des habitats plus vastes, originaux, harmonieux, ouverts sur les rues. Les gens n’habiteraient plus seuls ou en famille, mais dans des communautés de 6-15 personnes Evidemment, les décisions seraient prises démocratiquement, en respectant les intérêts collectifs et individuels, par blocs d’habitations, par quartiers... Au lieu des immeubles clapiers, on peut imaginer des sortes de familistères, un bâtiment regroupant plusieurs communautés.
Les rues ne seraient plus des boulevards à voiture ou des dessertes de commerces, mais des lieux de vie, de promenade, d’échanges, de spectacles, d’art, de liturgie... La ville serait accueillante pour TOUS les habitants (eau potable, wc, bancs, lieux de réunion et d’expression, transports divers gratuits, végétation, pelouses, bassins...) et pour les gens de passage (auberges ou chambres chez les habitants, campements en plein air l’été...).
Si on sort de la préhumanité, il n’y plus d’argent ni d’entreprises, juste des structures pour combler les besoins de tout le monde, auxquelles chacun participe à sa manière. Les gens et les marchandises ont moins besoin de se déplacer, les rues sont dégagées pour les piétons, les cyclistes, les transports en commun efficaces. Des vélos, des minibus... sont à disposition de celles qui en ont besoin à divers endroits. Les voitures individuelles circulent peu en ville, et servent plutôt pour aller sur les petites routes alentour. Plus personne ne songe à s’accaparer terrains ou bâtiments, le vol est impensable, il n’y a plus ni pauvres ni riches, mais des individus égaux vivant dans l’abondance.
Les gens ne songent qu’à rendre la ville plus agréable, conviviale, pratique, stimulante pour l’esprit, le corps et l’âme. Les intérêts convergent pour faire toujours mieux, permettant d’imaginer des solutions impensables actuellement.
La vie citadine pourrait donc être d’une richesse inouïe, un lieu d’épanouissement, de créativité et d’entraide permanente. Au lieu de ça, les préhommes ont fabriqué de vastes cloaques, chargés des ordures de leurs âmes. Les quelques perles qui parfois surnagent à la surface ne dissimulent pas la puanteur et la laideur de l’ensemble.
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