Dans son numéro 3147 daté des 8-14 mai 2010, Télérama, sous la plume de M.Abescat et de J.Morice, interviewe les écrivains Joy Sorman et François Bégaudeau qui, après diverses expériences notamment dans l’enseignement, ont rédigé ensemble un ouvrage intitulé "Parce que ça nous plaît, L’invention de la jeunesse" où "ils font l’éloge" de celle-ci qu’ils abordent sous l’angle de "l’optimisme et de la bienveillance". C’est le moins qu’on puisse dire ! Le seul point sur lequel je suis d’accord avec eux est cette idée que la jeunesse consiste en des mentalités, des comportements, des aspirations etc.. qui traversent tous les âges de la vie sans se cantonner dans le premier d’entre eux.
Mais voilà : que faut-il entendre par jeunesse et comment doit-elle être vécue ? Pour nos auteurs, elle consiste en une "culture de masse" fondée principalement sur la musique et la danse (rap et rock) et sur les "lieux de rencontre". Par exemple, "on est là, avec d’autres, posés sur une banquette de café, devant un verre qui va nous faire six heures. On se montre les textos sur les portables, on sort des vannes, ou même on ne dit rien...Cette glande n’est pas synonyme d’ennui...Les heures passées au café à ne rien faire, c’est du plein...le bonheur de l’entre-soi...(une sorte) de paresse active".
On a l’impression de se trouver devant un troupeau d’éléphants de mer étroitement serrés les uns contre les autres et avachis dans une hébétude purement organique, qui vous contemplent d’un regard vide, un peu à l’image de Monsieur Bégaudeau, tel qu’il est représenté sur une photo, affalé sur un canapé. Les choses s’éclairent encore davantage lorsqu’on nous précise que la jeunesse est" l’âge de la jouissance". Mais aussi de son "entrave, parce qu’elle n’a pas de fric, parce qu’elle est sous surveillance des adultes, parce qu’elle a des boutons sur la gueule,parce qu’elle est éjaculateur précoce". C’est donc, paradoxalement, à l’âge adulte que l’on va savourer pleinement sa jeunesse, parce qu’on en a enfin les moyens ! Et c’est ainsi qu’à trois reprises, notre "couple" vante les mérites de son intégration sociale. L’un et l’autre sont des "gens sérieux" : ils travaillent, honorent leurs impôts, ont "une conscience politique" et "un appartement" ainsi que cette autonomie financière qui va leur permettre de se payer les plaisirs et les voluptés de la jeunesse !
Je trouve ces propos ausi désolants que répugnants et révoltants. Mais aussi très intéressants, parce qu’ils reflètent de toute évidence une vision et une pratique de la vie universellement répandues.Tristes perspectives que celles offertes par des adultes qui ne trouvent rien de mieux que d’admirer,d’encourager et d’ imiter l’insignifiance et le conformisme de la jeunesse actuelle. A ce sujet, quelques vérités fondamentales exigent d’être rappelées.
1° La jouissance est une sensation très positive lorsqu’elle facilite l’accomplissement d’activités et de visées qui la dépassent. C’est un peu comme la cerise sur le gâteau ! Mais elle ne saurait en aucune manière constituer une fin en soi et le but de la vie. Livrée à elle-même, elle sombre dans une hantise de la satisfaction et de la consommation, dans la trivialité, l’égoïsme individuel ou tribal et le narcissisme, même lorsqu’elle prétend se référer à l’amour ou à l’art. On peut même considérer que, avec la volonté de puissance et le dévoiement de la connaissance, elle constitue l’une des trois sources d’inspiration absolument désastreuses auxquelles s’abreuve la préhumanité depuis environ dix mille ans et qui ont, telle une marée noire toujours renouvelée, corrompu l’ensemble de ses relations et de ses réalisations.C’est un héros de Giraudoux, Holopherne, qui évoque "le vide suprême" de la jouissance.
2° Comment pouvez-vous cyniquement donner aux jeunes l’exemple d’une intégration réussie et la présenter comme le prélude indispensable à la satisfaction de leurs désirs ? N’êtes-vous pas conscients de l’horreur du monde abject et atroce dans lequel nous vivons, qui, certes, excelle à se grimer et à donner le change, mais dont le ripolinage a vite fait de se désagréger face au laser d’un regard averti et pénétrant ? Je comprendrais très bien que vous exprimiez le regret (j’allais dire le désespoir !) d’avoir consenti à vous insérer pour éviter les risques liés à la marginalité ou, pire encore, à la dissidence. Mais non, au contraire ! Vous paraissez ravis de cette capitulation et vous vous en glorifiez. On en arriverait même à déceler chez vous un côté légèrement réactionnaire : vous semblez complètement allergique à toute idée subversive. Vous faites étrangement remarquer que le bris d’une vitrine peut s’expliquer uniquement par la "jouissance" (encore elle !) qu’on en retire et non pour une raison authentiquement politique, même si elle est déviante puisque génératrice de violence. Mieux encore : vous évoquez "la fameuse chanson de NTM" : "Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu" en prétendant curieusement que "c’est d’abord le présent du concert qu’elle se propose de chauffer à blanc. Avant d’être une prophétie révolutionnaire". Interprétation qui me paraît vraiment tendancieuse et tirée par les cheveux. De sorte que j’ai peine à vous croire lorsque vous affirmez que vous gardez un certain recul par rapport au "théâtre du travail et de la parentalité" auquel vous n’adhéreriez "qu’à moitié". Je crains qu’il s’agisse d’une pirouette destinée à vous donner des airs vaguement décalés du plus heureux effet auprès d’une certaine intelligentsia parisienne. Enfin, vous vous demandez à quels signes on pourrait reconnaître qu’on est sur le point de commettre le péché suprême, à savoir perdre le bénéfice d’une jeunesse éternelle et vieillir sans retour. Eh bien, je vais me permettre de vous proposer une modeste réponse : c’est lorsqu’on S’INSTALLE, ainsi que vous vous en flattez. Ce faisant, vous trahissez la jeunesse en l’invitant à trahir sa mission.
3° Certes, il ne faut pas se laisser aller à un culte idolâtrique de la jeunesse en tant que classe d’âge. Mais elle possède des qualités qui lui sont propres et qu’elle devrait développer au maximum pour qu’elles se maintiennent tout au long de la vie en dépit d’une érosion sans doute inévitable due aux épreuves et aux déceptions. On est donc en droit d’exiger d’elle une sorte d’héroïcité de certaines vertus telles qu’un sentiment permanent de révolte et d’indignation, une ardeur, une audace une fraîcheur désintéressée, un enthousiasme stimulants, une capacité inépuisable d’invention et de renouvellement etc..Ces dispositions idéalistes et généreuses, ce haut niveau d’exigences devraient constamment féconder et réactiver les efforts et les oeuvres des adultes dont la précieuse maturité s’allierait à la juvénilité de leurs cadets pour se mettre au service de la seule cause qui mérite d’être défendue dans un monde devenu irréformable : l’édification sur des bases entièrement nouvelles d’une société réellement humaine dont les grands traits ont été souvent esquissés avec assez de précision sur notre site "Mutations radicales" et qui concernent tous les secteurs de la vie publique et privée des êtres humains et de leurs relations avec la planète Terre, les autres êtres vivants qu’elle abrite...et le Cosmos !
J’imagine la stupéfaction amusée et ironique que manifesteraient devant tant de naïve utopie les bons jeunes gens réalistes et raisonnables affectionnés par M.B et Mme S., qui préfèrent goûter les délices d’un néo-épicurisme grégaire, d’un petit "bonheur" aveugle, médiocre, inconsistant et petit-bourgeois, dans un climat de démission générale où l’on se contente au mieux de pratiquer le réformisme stérile des petits pas et des petits gestes, des B.A. écologiques ou charitables, des engagements limités etc..sans aller au fond des choses pour les modifier à la base. Il est vrai qu’une telle entreprise est assez mal vue de nos jours et risque d’attirer de très gros ennuis. Mais vous madame, monsieur ainsi que vos copains les autres jeunes, vous devriez être séduits par cette aventure périlleuse en tant même qu’adeptes de la jouissance ! Nietzsche n’a-t-il pas dit, en effet, que la plus grande jouissance de l’existence consiste à vivre dangereusement !

