Tant que vous marchez droit, tout baigne, mais dès que vous avez le malheur d’appartenir à une des nombreuses catégories de minorités opprimées par l’Etat français, et/ou que vous osez émettre quelques critiques justifiées sur le gouvernement et ses sbires, gare à votre matricule ! Après les sectes, les personnes qui parlent de manière non convenable de la sexualité des enfants, voici le temps de la répression des prostituées, des sans papiers, des jeunes dits de banlieues, des délinquants sexuels coupables à vie, de l’extension considérable des pouvoirs d’enquête en cas de criminalité organisée (catégorie elle-même très extensible), de l’"oubli" des prisonniers, des militants contestataires qui se retrouvent en prison, des gens qui se font accuser d’outrage dès qu’ils résistent un peu aux abus de la police... Heureusement que l’on n’est plus très jeunes et qu’on ne se prostitue pas !
Bien entendu, pendant ce temps, le capitalisme continue tranquillement ses ravages meurtriers, les millionnaires continuent d’accumuller des dollars sur le dos des pauvres de plus en plus pauvres, en profitant "légalement" de toutes les petites ficelles du "Droit" et des paradis fiscaux qui ont été faits sur mesure pour eux... Mais ça, ce n’est pas grave, ça ne chagrine que les gens d’en bas, ceux qui triment pour des clopinettes et qui n’ont que le droit de la fermer pour que ceux d’en haut (comme ce cher Raffarin) puisse se goberger peinards et décréter des baisses d’impôts pour les plus riches.
Pour tenter de garder leurs postes et éviter d’éventuelles émeutes préjudiciables aux affaires, ceux qui prétendent nous gouverner se lancent de temps en temps dans des mesures d’urgence après les catastrophes. Plus personne n’est dupe. Exemple : on parle, après les 15000 vieux morts cet été, de doter les services d’urgence de budgets conséquents alors que ça fait déjà un bout de temps qu’ils tirent la sonnette d’alarme, et tout le monde s’en foutait.
Roybon, le 9 septembre 2003
Mon cher Jean-Pierre,
Décidément, tu nous les feras toutes, si j’en crois les analyses que “Le Monde” et d’autres publications ont consacrées aux faits, gestes et discours par lesquels tu t’es signalé depuis le début de cet été. Mais il semblerait que ces “maladresses” ne concernent pas seulement tes interventions publiques. Je crains qu’elles ne s’appliquent aussi à certaines de tes initiatives “privées”, parmi lesquelles on pourrait peut-être compter la dernière démarche dont je te suis redevable. Bien sûr, je suis très flatté qu’en une période troublée au point qu’on se demande si les rênes du pouvoir ne t’échappent pas, tu veuilles bien m’accorder quelque attention et quelques instants arrachés à des journées si bien remplies. Mais j’eusse préféré que tu le fisses d’une autre manière, plus avisée et plus respectueuse.
Je te rappelle très brièvement les faits, puisque tu m’y contrains. Dans une lettre datée du 26 mai 2003, je te posais des questions essentielles touchant les libertés et les droits fondamentaux de l’homme, je te faisais part de mes réflexions sur la nécessité pour des gouvernements qui se disent “démocratiques” de les respecter et de les faire respecter scrupuleusement et, à cette occasion, je m’inquiétais et je me plaignais de certains procédés utilisés contre moi, qui semblaient tout à fait en contradiction avec les égards et les honneurs dont nous devons tous, y compris les ministres, entourer les nobles principes que je viens d’évoquer. De quels “procédés” s’agissait-il ? Eh bien, de cette manie de me faire convoquer par la gendarmerie pour exiger de moi des explications relatives à des textes de mon cru, dont l’éblouissante clarté n’appelle aucun commentaire et que je ne puis donc, malgré toute ma bonne volonté, que paraphraser. Puisque, de toute évidence, ces rendez-vous réguliers avec la maréchaussée n’avaient pas pour objet d’éclairer ta lanterne (même si celle-ci paraît souffrir d’une fâcheuse tendance à l’obscurité !) , je ne pouvais les attribuer, disais-je, qu’à une volonté arrêtée de me faire peur et de m’intimider pour me réduire au silence et m’obliger à l’auto-censure. Enfin, je faisais observer que ce genre d’agissements était typique des régimes totalitaires.
Or, à ma grande stupéfaction qui n’a d’égale que mon indignation, je constate que la seule réponse que tu es fichu d’apporter à mes interrogations de fond consiste précisément à reprendre les pratiques de harcèlement que je dénonçais à juste titre dans cette lettre. Une fois de plus, tu m’envoies les gendarmes !!! Tu n’as rien trouvé de mieux ? Un peu facile, tu crois pas ? C’est comme ça que tu te débarrasses des gens qui te gênent. Tu es vraiment à court d’imagination et on a l’impression que la seule chose que tu saches faire est de réprimer, réprimer, réprimer, un peu comme cet abbé Trublet qui, selon Voltaire, passait tout son temps à compiler, compiler, compiler, de manière obsessionnelle. Voilà qui va considérablement renforcer l’estime que je te porte. Comment dois-je interpréter cette attitude révoltante ? Serait-ce de l’incapacité, de la médiocrité intellectuelle ? A moins que tu ne te sentes trop coupable et que tu essaies d’évacuer ainsi le sentiment de ta faute ? Ou quoi encore ? Je me perds en conjectures et j’ai besoin que tu me rassures et que tu me fixes sur le véritable sens de tes comportements si étranges.
Permets-moi, en terminant, de te rappeler que j’ai le droit absolu de recevoir de ta part des réponses sérieuses et que tu as le devoir impérieux de me les fournir. Les mauvaises plaisanteries, les échappatoires dont tu uses, fondées sur la menace et sur la peur du gendarme, ne sont pas dignes d’un premier ministre ! Allons, ressaisis-toi ! Tu ne vas tout de même me faire “appréhender” à chaque fois que je t’expédierai un courrier ! Bon, d’accord, mon ton est quelque peu désinvolte. Mais il ne faudrait quand même pas renverser les situations et les torts, ni abuser de tes pouvoirs. Les “impertinences” de fait que ton entourage et toi-même commettez à mon détriment sont infiniment plus graves que mes irrévérences, parce que celles-ci ne sont que verbales et ne font que riposter bien faiblement aux tiennes qui, elles, constituent à la fois des actes bien réels éventuellement lourds de conséquences, et des manquements graves à la déontologie qui devrait inspirer l’exercice de tes fonctions.
Le pot de terre s’incline bien humblement devant le pot de fer et attend l’estocade finale. Moriturus te salutat !
Ton Christian (Singer)
P.S. Si tu avais le sens de l’humour, tu m’inviterais à Matignon afin que nous puissions débattre de grandes idées tout en aplanissant nos petites querelles ! Bisous.