Transcendance : aliénation ou libération ?

Dieu n’est pas un dictateur. Il respecte infiniment la liberté. Les humains sont toujours libres de rejeter ou d’accepter la transcendance.

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Les gens intelligents et cultivés, les rationalistes, philosophes, penseurs comme Edgar Morin ou Castoriadis, exemples innocents, évacuent la Transcendance, toute Transcendance. Ils justifient, ils rationalisent leur refus en disant que l’idée d’une Transcendance implique nécessairement une absence de choix portant sur l’organisation collective, politique, économique et sur les options philosophiques individuelles : en bref, toute référence à une Transcendance serait une aliénation.

Pour l’homme de la rue, pour madame ou monsieur "tout le monde", il y a le même refus : la seule différence est qu’ils ne s’embarrassent pas de justifications philosophiques. Pourtant, pour eux comme pour nos philosophes, c’est la même crainte de l’aliénation, la même hantise de la perte de leur liberté s’ils se laissaient aller, s’ils s’abandonnaient à la Transcendance ; c’est le même réflexe de panique qui s’empare de ceux que le problème a effleurés ou même carrément touchés de plein fouet : "Vais-je y perdre mon identité ; vais-je ainsi renoncer à prendre en main, seul, ma vie ; comment puis-je accepter la Transcendance sans y perdre quelque chose de fondamental : la liberté de me perdre si JE veux !" Laissons là pour le moment monsieur ou madame "tout le monde" et revenons à nos philosophes.

Je prends l’exemple de Castoriadis qui écrit dans "Domaines de l’homme", les carrefours du labyrinthe 2, à peu près ceci : la possibilité même du choix et de la mise en question est typiquement grecque et occidentale, donc ne peut exister que dans les "cultures" ne se référant pas à une Transcendance, à un Absolu ; et donc : "L’idée n’en serait pas venue ni ne pouvait venir à l’esprit d’un hindou, d’un hébreu classique, d’un authentique chrétien ou d’un musulman. Un hébreu n’a rien à choisir. Il a reçu une fois pour toutes la vérité et la Loi des mains de Dieu et s’il se mettait à juger et à choisir à ce propos, il ne serait plus un hébreu. Un véritable chrétien n’a rien non plus à juger et à choisir : il n’a qu’à croire et à aimer."

Il sera superflu, je pense de préciser que nous n’allons pas prendre la défense des hindous, des hébreux, des chrétiens ou des musulmans ! Pour nous, ils font partie de la préhumanité, comme Castoriadis, et pour supprimer toutes confusions, il faut dire que les chrétiens et autres "croyants" ont eux aussi fort bien réussi à évacuer la Transcendance tout en se faisant croire qu’ils la servaient ! Mais ce n’est pas le lieu ici de reparler de cette forme particulière de préhumanité.
Ce qui est intéressant ici, c’est l’amalgame fait entre liberté et rationalisme (ou antithéisme, "athéisme", agnosticisme, etc) d’un côté et aliénation et Transcendance de l’autre. Castoriadis ne fait finalement que redire (bien, d’ailleurs !) ce que des millions de préhommes ont dit et pensé avant lui. Il y a évidemment beaucoup plus réfléchi et il incarne à merveille ce courant de la "pensée humaine".

Alors, oui ou non, la référence à une Transcendance, à un Absolu, implique-t-elle une aliénation, une perte ou une absence de liberté ? Si c’était le cas, nous serions bien mal en point, nous autres pauvres tarés, qui nous débattons dans le désert du consensus à la recherche de nos semblables.
Pour répondre à cette question, je vais en poser cinq autre, mais, rassurez-vous, elles devraient permettre d’y voir plus clair !

1. Existe-t-il, oui ou non, une transcendance ?

Il est bien évidemment inutile de chercher à discuter de cette question, car ce n’est pas du domaine de la discussion, de l’argumentation !!
Alors prenons le cas où elle existe ; nous, par exemple, nous affirmons qu’elle existe !
Si elle existe, il y a forcément universalité dans les choix politiques, économiques, dans les grandes orientations de l’existence humaine. Là-dessus, nous ne pouvons qu’être d’accord avec Castoriadis. Ce qui le surprendrait certainement beaucoup, c’est que pour nous l’identité de comportements, l’universalité des choix, c’est, entre autres, la vie en communauté, le "communisme" sur un plan économique (disparition de la propriété privée et du salariat, partage total du travail et des fruits du travail etc), "l’anarchisme" sur un plan politique (disparition de l’Etat et démocratie directe et participative dans le cadre de nouvelles nations, plus petites, correspondant réellement à des réalités humaines et géographiques, comme le pays basque ou la Corse par exemple). Voilà l’universalité des choix que la Transcendance implique. Je vais forcément très vite et je simplifie ici à outrance, nous ne sommes évidemment ni communistes ni anarchistes au sens où l’entendent ceux qui se réclament de ses doctrines !

A l’inverse, si la Transcendance n’existe pas, il n’y a que des choix relatifs et rien ne permet de dire que telle idée est valable ou que tel mode d’organisation est le bon ! Si Castoriadis se permet de dire que ce qu’il appelle la démocratie est ce qu’il faut vivre, c’est qu’il ne croit pas sérieusement ce qu’il raconte par ailleurs.
En effet, le relativisme absolu -et l’évacuation de la Transcendance y conduit nécessairement- devrait lui interdire de recommander la démocratie plutôt que le fascisme, l’aristocratie ou la tyrannie à la mode grecque. Il le fait quand même ! L’intérêt et le peur le motiveraient-ils ? Il faut bien se donner des raisons de vivre et éviter que chacun s’autorise absolument n’importe quoi (ce serait logique avec le relativisme absolu !) et ne sache plus se réfréner !

2. Est-il possible de choisir ou de refuser cette Transcendance ?

A l’évidence, oui, puisque Castoriadis et ses semblables l’ont refusée et nous, nous l’avons "choisie" !
Eux et nous avons fait un "choix" inverse, radicalement opposé, ce qui suffit à démontrer la possiblité du choix. Il est vrai qu’alors, ils diront que nous perdons notre liberté ! le choix n’en reste pas moins possible. La Transcendance ne nous force pas, ne nous oblige pas à l’aimer. "Accepter" la Transcendance ou la refuser est un choix libre. D’ailleurs Castoriadis lui-même l’affirme, puisqu’il prétend être libre justement en refusant la Transcendance ! Il faut ici préciser quelque chose d’essentiel. Je n’emploie l’expression "choisir la Transcendance" que parce qu’il s’agit ici d’une discussion à partir de la problématique de Castoriadis ( de tout le monde, donc). La mystique, telle que nous la vivons, est, à l’inverse d’un choix prométhéen une ouverture à la Transcendance qui prend l’initiative. Nous y répondons librement, nous nous abandonnons, mais lucidement, après des années d’obscurité et d’Angoisse ; nous disons oui. Paradoxalement nous pouvons dire : c’est Lui qui est venu nous chercher ; nous n’avions rien demandé !
La recherche délibérée de Dieu n’est finalement qu’un autre aspect, le plus tordu, le plus pervers, de la volonté de puissance préhumaine !

3. Après voir accepté la Transcendance, après s’être laissé aimer par l’Absolu, perd-on sa liberté ?

Là encore, Castoriadis parle de ce qu’il ne connaît pas et pour cause ! Il nous dit que le choix n’est plus possible après, que "le chrétien n’a qu’à aimer et à croire". Je reprécise qu’il n’est pas question pour nous de nous situer en tant que chrétien ni même en tant que croyant au sens où l’entend Castoriadis. Si je cite souvent cette phrase, c’est qu’elle illustre à merveille ce qu’un Castoriadis pense de ceux qui fondent leur vie sur la Transcendance ; pour lui, les chrétiens, les hébreux, etc sont de ceux-là. Or il est de mauvaise foi en s’imaginant que la référence à la Transcendance se coule nécessairement dans les cadres des "religions" officielles. D’autant qu’il est trop cultivé pour ignorer des mouvements comme les Anabaptistes, par exemple, qui se sont faits massacrer par les pouvoirs civils et religieux alors qu’ils prônaient une révolution sociale, économique et politique inspirée par l’Absolu. Mais de ceux-là, personne ne parle !
Je prendrais donc la fameuse phrase comme si nous étions concernés, puisque de toute façon Castoriadis ne fait pas de détail !

Il devrait se mettre en mesure de parler de ces choses, il devrait vivre en Homme : il verrait combien il est difficile (et magnifique à la fois !) de dire oui, tous les jours, il verrait que rien ni personne ne nous oblige à faire et à vivre ce que l’on vit et ce que l’on fait, il verrait qu’il faut s’accrocher, se battre, qu’il faut vouloir aimer et vouloir se laisser aimer.
Notre liberté ne s’arrête pas le jour où nous "acceptons" la Transcendance, le jour où nous acceptons que notre vie soit totalement bouleversée, transformée. Des résistances subsistent chez chacun de nous et nous savons que nous devons les réduire. Rien ni personne ne nous y oblige ; nous le voulons, librement, avec ténacité mais pas sans retards, pas sans avoir quelquefois les deux pieds arc-boutés pour ne plus avancer, par lâcheté, renoncement passager, faiblesse, manque de courage...
Castoriadis nous fait bien rigoler lorsqu’il se permet de parler de ce qu’il ne connaît -Absolument- pas !
La liberté n’est pas l’orgueil fou de la préhumanité qui veut à tout prix créer ses "valeurs", créer de toutes pièces son monde (quitte à créer l’Enfer qui nous entoure !), faire surgir, sans autres références que l’Homme érigé en Absolu, des institutions, des lois, des "cultures" qui n’ont comme caractéristiques que la violence et le vide !

Castoriadis (comme Edgar Morin, Michel Serre et tant d’autres maîtres bien-pensants à la mode) met l’homme à la place de la Transcendance : l’Homme est devenu Dieu puisqu’il peut, tout seul, créer des "valeurs", créer le meilleur fonctionnement social et collectif... Folie et orgueil démesuré, communs à toute la préhumanité depuis les origines ; on en voit les résultats !

4. Doit-on obliger les autres, ceux qui n’acceptent pas la Transcendance, à se convertir, d’une manière ou d’une autre ?

Evidemment, non et la réponse est définitive !
Les conversions forcées, les bûchers, les excommunications, les tortures et autres plaisirs que se sont offerts les Eglises préhumaines de tous temps, sont ou plutôt seront à ranger définitivement dans les musées des horreurs de la préhistoire, si l’on en sort un jour ! Nous, nous sommes (quoi que puissent en dire ceux qui nous haïssent, nous traitent de sectes...) radicalement tolérants et respectueux de la liberté de "ceux d’en face". Nous ne nous interdirons jamais, en revanche, de dénoncer, de critiquer leur mode de vie, leurs motivations, leurs comportements, souvent avec violence (verbale bien sûr !), avec véhémence, indignation mais sans jamais recourir à la contrainte. Il convient ici d’ajouter qu’existent des manières très subtiles de contraindre, de manipuler d’intoxiquer. Les sectes ne sont pas les seules à le faire : l’école, la famille, les médias, la publicités sont experts en bourrage de crâne. Dans le 1er numéro de notre journal, nous avions montré que, dans une soi-disant démocratie, la Loi n’avait nul besoin de contraindre qui que soit à pratiquer le couple hétérosexuel, par exemple, parce que la famille, l’école et les médias matraquent sans arrêt, 21 h sur 24, les jeunes têtes malléables pour y faire rentrer -en douceur- le "bon choix" ! Il en est de même pour tout. Aldous Huxley n’avait rien inventé : il a seulement un peu romancé la triste réalité !

5. Est-il donc si suspect de ne plus mettre en question certains modes d’organisation et de relation, aussi bien interpersonnels que collectifs, lorsqu’on se réfère à une Transcendance ?

La mauvaise foi de Castoriadis apparaît le plus nettement ici. Il refuse de se poser la question : le choix de la Transcendance peut-il être un acte libre ? Mais il décrète que ceux qui ont fait ce "choix" sont forcément "aliénés", puisqu’il y a universalité des conséquences pratiques qui en découlent. C’est le fameux "Un chrétien n’a rien à choisir, il n’a qu’à croire et à aimer". En d’autres termes, c’est ce que dit Edgar Morin à longueur de livre : tout système totalisant, c’est-à-dire qui essaie ’embrasser la totalité du réel, est forcément totalitaire. Or, bien sûr, si on se réfère à la Transcendance, il y a forcément unification du réel et une marche vers l’unité et la synthèse du monde. Ce que Edgar Morin et les "atomistes" matérialistes de notre temps rejettent viscéralement. Ils préfèrent le dépeçage du monde à coup de tronçonneuse rationaliste. Dépeçage suicidaire : rien ne peut, comme le site Castoriadis, éviter à l’humanité la folie ou le suicide ! Beau programme ! En effet, si l’Homme ne se branche pas sur la Transcendance, il court droit à l’un et à l’autre !

Ce que ne voient pas (ou refusent de voir) Castoriadis et les autres, c’est que le choix, la mise en question existent bien, mais s’exercent sur la nature et les finalités du monde que des générations de préhommes jusqu’à Castoriadis (qui est loin d’être le pire) ont fabriqué !

L’auto-aveuglement, soigneusement et rationnellement entretenu par tous ceux que le mot Absolu fait bondir, est là : pour eux, il est inconcevable, impensable, inconvenant, irrévérencieux, suspect que le choix et la mise en question puissent porter sur le fond du problème !
L’Absolu surgit uniquement lorsque les fondements mêmes de ce monde (celui que Castoriadis vénère, finalement) ont été remis en cause.
Une fois que c’est fait, pourquoi mettrions-nous en question ce qui découle directement de la Transcendance et de la transformation de notre vie ?!
Nous avons voulu cette transformation ; pourquoi, ensuite, en refuser les conséquences pratiques ?!
La bisexualité, la communauté, le communisme sur un plan économique, l’anarchisme sur un plan politique, etc sont des conséquences directes de la relation d’amour avec la Transcendance, sont la traduction directe de l’amour authentique, réel, concrètement vécu entre les hommes.

Oui, c’est vrai, nous l’avouons, nous le confessons, mea-culpa, nous n’avons plus à choisir entre la pseudo-démocratie à l’occidentale et le véritable anarchisme ; nous n’avons plus à choisir entre le capitalisme (rhénan ou anglo-saxon !) et le véritable communisme : c’est tout vu, nous ne discutons plus ! Là encore, je simplifie beaucoup ; il faudrait très longuement définir ce que doivent être les révolutions politiques et économiques (pour cette dernière, se reporter au numéro 4 de notre ex-journal, bientôt sur vos écrans) mais dans le cadre de cette "réflexion", ce n’est pas possible.

Ces questions du choix, de la mise en question sont des amusettes, des alibis, des sécurisations illusoires lorsqu’elles ne vont pas au fond. Le paradoxe, quoiqu’en pense Castoriadis, est qu’en préhumanité, tout le monde en arrive à vivre comme tout le monde ! Tous sont à la poursuite du bonheur : tous pratiquent la volonté de puissance ; tous cherchent à tout prix à rationaliser, à justifier leurs comportements instinctifs, primitifs en se servant de la Raison, du Droit, de l’Histoire, de la Nature ou, dans le cas de Castoriadis, de la Liberté humaine vue comme une créativité quasi-divine puisqu’elle serait capable de créer, à partir de rien, des valeurs et des institutions, d’ailleurs perpétuellement remises en cause, comme pour souligner leur malfaisance et leur inconsistance, mais sans jamais renoncer au fond des choses !! L’universalité de la barbarie, du primitivisme, de l’absurdité, de l’orgueil de ces primates ne leur sautent pas aux yeux : ils sont aveuglés par leurs propres discours.

Nous, parce que nous avons "opté" pour la Transcendance, nous nous sentons, nous nous savons libres ! Car on ne devient libre que si on s’est mis en mesure de faire des choix fondamentaux. Pour ou contre la Transcendance ; pour ou contre l’universalité de la communauté, de la véritable démocratie ; pour ou contre l’Amour.
On n’est et on ne reste libre que si, jour après jour, on ratifie des choix, lucidement, en connaissant les buts, les finalités, les moyens, les difficultés, l’état présent de son évolution personnelle (pas évident mais possible !) ; on est et on reste libre en sachant aussi à quoi l’on a dit NON. Ce n’est pas le cas de vous, Monsieur Castoriadis ni de vos semblables, parce que vous ne savez même pas à quoi vous dites NON ; ni même à quoi vous dites OUI : par peur d’un côté et par aveuglement -volontaire- de l’autre. Vous êtes, tout de même et en principe, libres !?

Malheureusement, dans votre esprit, il n’y a pas d’alternative possible : soit on rejette la Transcendance (comme vous) et on est libre ; soit on rejette le monde qui nous entoure, après l’avoir mis en question (comme nous) mais on y perd sa liberté puisqu’on "trouve" alors la Transcendance !!

C’est donc sans issue : nous sommes vraiment de pauvres tarés.

 
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1ère publication : 1992
Mise en ligne: mai 2001
Mise à jour : 1er juillet 2004
 
 
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