En conséquence, des personnes qui, comme nous, prônent une révolution radicale et non-violente sont très souvent pris pour des rêveurs, des dissimulatrices qui cachent leurs véritables intentions, des rigolos, des peureux ou des imbéciles qui n’ont rien compris à la perversité du capitalisme et au processus révolutionnaire.
Je vais tenter de montrer qu’il n’en est rien, et qu’au contraire, seule une révolution non-violente peut avoir une chance de changer le monde vers des idéaux de paix, de fraternité et de liberté. Et qu’une « révolution » dite violente ne pourra jamais être une révolution et risque au contraire de tuer des énergies en entraînant des bonnes volontés dans des impasses.
Les arguments des partisans de la lutte armée clandestine ou de violences ponctuelles et ciblées sont généralement ceux-ci :
Evidemment, ces arguments ne sont pas idiots, sinon ils ne connaîtraient pas un tel succès. Tentons quand même de les déconstruire et de proposer des voies plus réalistes.
Tout d’abord, il paraît totalement incohérent d’espérer construire une autre société en employant les mêmes méthodes, la violence, que l’actuelle. OUI, les entreprises, la propriété privée, les Etats... sont ultra-violents et font immensément plus de dégâts que des "Black Block" qui détruisent quelques vitrines symboliquement, pour se réapproprier l’espace public. Combien de fois j’ai eu envie de prendre une masse et d’exploser des vitrines de banques et de magasins luxueux ! La violence énorme et la déshumanisation lancinante qui nous sont imposées par le totalitarisme planétaire sont intolérables. Et il est humain de se défendre et d’avoir envie de casser les symboles de cette oppression effroyable. Mais il faut se raisonner (ce qui ne veut pas dire de rentrer sagement dans le rang ou se résigner au réformisme illusoire) et utiliser sa révolte et son dégoût légitimes dans d’autres voies, pour plusieurs raisons, de fond et pratiques.
La violence est le fondement de toutes les sociétés totalitaires actuelles. Refuser le totalitarisme et les capitalismes, c’est, entre autres, refuser toutes les formes de violences. La violence devient rapidement un engrenage incontrôlable, qui aveugle, remplace des réflexions et des actions plus en profondeur, et risque de dériver vers la Haine. Relisez "1984" de George Orwell, aimez ou haïr Big Brother sert pareillement le système d’oppression. La violence alimente les pulsions de destruction déjà trop présentes en chaque personne, lesquelles se font cruellement sentir quand il s’agit de construire concrètement une autre société. La violence, même dirigée contre des objets hideux, même en tentant de la limiter et de la diriger contre des cibles précises et strictement matérielles, nous entraîne forcément loin de l’Amour nécessaire à la mise en place d’une société humaine. Il ne s’agit pas de respecter la propriété et les entreprises, mais d’imaginer d’autres moyens pour montrer leur atrocité et surtout pour se passer d’eux.
Pour ce qui concerne les personnes, même le plus barbare des généraux reste un être humain digne de respect en tant même s’il ne respecte rien ni personne et que ses actes sont monstrueux. Pour les objets : les vitres de magasin et les objets qu’elles contiennent ne sont pas responsables de l’usage qui en est fait. A nous d’en détourner l’usage.
User de violences (même limitées à des destructions de propriétés privées) c’est finalement faire le jeu des pouvoirs, qui n’attendent que ça. Ce n’est pas la peine de leur donner un motif en or pour vous embastiller. De plus, ils pourront facilement réduire un mouvement révolutionnaire violent à de "simples" casseurs sans idéaux, et les médias seront là pour enfoncer le clou dans les cerveaux. Les violences peuvent même renforcer les pouvoirs, ils se serrent les coudes avec les réformistes modérés pour se défendre contre les affreux "terroristes anti-démocratiques" et "négatifs" ! Les révolutionnaires sont déjà peu nombreux, il serait dommage qu’ils-elles finissent toustes au trou ou au cimetière !
La violence, comme le réformisme, est totalement inefficace pour changer les choses en profondeur, ce qui est quand même l’objectif de la révolution. Notre but n’est pas de nous faire plaisir et de simplement s’amuser en dansant autour de voitures en flamme. Ce n’est pas en détruisant les structures extérieures du capitalisme (à supposer que ce soit possible) qu’on le fera disparaître. Les tyrans ont de quoi reconstruire et renforcer encore leurs polices, et il y a toujours des millions de larbins et de petits chefs pour faire tourner l’oppression libérale et étatique. Et surtout, ce n’est pas avec la violence qu’on peut mettre en place une autre société.
Actuellement, si on supprimait d’un coup de baguette magique toutes les structures du totalitarisme mondial, elles resurgiraient rapidement car les gens ne se sont pas changés et recréeraient automatiquement les mêmes structures d’oppression. Il faut en finir une fois pour toutes avec le mythe des peuples qui ne sont QUE victimes des structures totalitaires. Les peuples sont victimes ET complices des systèmes qui les oppriment. On peut tenter de les inciter à réfléchir mais on en peut pas les libérer contre leur volonté, sauf à créer un autre totalitarisme, ce qui ne change rien ! La simple suppression de toutes les structures de domination ne peut pas avoir pour effet de rendre les gens meilleurs. Un esclave volontaire dont on brise les chaînes s’en fabriquera aussitôt d’autres. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut sombrer dans le désespoir et l’inaction, mais il ne faut pas s’illusionner et s’acharner dans des combats stériles. On peut toujours inciter à la libération, dénoncer les exploiteurs, se libérer soi-même et construire un autre monde avec ses pairs. Et ainsi préparer le terrain aux futurs auto-libérés. Les structures d’oppression sont le reflet caricatural et monstrueux des milliards de petits renoncements et petites violences individuelles que tout le monde entretient et se prend en pleine poire en grand par retour de bâton. Il est donc totalement absurde d’espérer détruire, et a fortiori changer, les structures oppressives d’une société si ses membres n’ont pas changé préalablement ou en même temps.
Plutôt que des émeutes et des combats de rues, forcément inefficaces et temporaires, mieux vaut un grignotage progressif (de l’individuel au collectif), une réappropriation de son esprit, une rupture de conscience avec le système, la mise en place de modes de vie différents et durables..., le tout accompagné d’une dénonciation virulente du totalitarisme. Ainsi, on parviendrait à créer petit à petit des Zones Autonomes Durables (ZAD).
Ce qui fait que, même si on n’est pas opposé à la violence par principe (foi, éthique ou philosophie personnelle...), on devrait y renoncer par souci d’efficacité, de cohérence et de clarté.
Le rejet de la violence n’interdit pas des paroles au vitriol, sans non plus verser dans l’insulte stérile, des actions de protestation et de désobéissance civile.
La non-violence n’implique pas qu’on ne va pas chercher à se protéger si des flics veulent matraquer une manif. Et on ne se gênera pas pour utiliser les tribunaux et les médias pour dénoncer et poursuivre les exactions des pouvoirs et de leurs exécutants. Non-violence ne veut pas dire inaction, au contraire. Il faut faire preuve d’imagination et d’inventivité permanente pour agir ensemble de multiples manières et déjouer tous les pièges tendus par les pouvoirs en place.
Il ne faut surtout pas renoncer à son énergie de révolte, il faut au contraire la cultiver, l’approfondir, l’étendre et la fortifier. Il faut s’informer pour la nourrir de faits scandaleux nouveaux, il ne faut négliger aucun domaine et s’ouvrir à toutes les atrocités que notre lucidité et/ou les faits veulent nous montrer. Face à une société qui ne mérite pas ce nom, il faut devenir une sorte d’asocial professionnelle. Il ne faut surtout pas renoncer, désespérer, rentrer dans le rang ou se contenter de leurres comme les pseudo-élections et quelques grèves. Quand on est jeune et sans expérience, quelques actions de destruction de propriétés capitalistes peuvent éventuellement aider à s’affirmer et à se faire une idée de la question, mais il serait dommage d’en rester là.
Il est possible d’utiliser cette énergie indomptable autrement que dans des attentats ou du brûlage de magasins. Ce de plusieurs manières :
Par l’expression : il faut absolument exprimer la rage que l’on ressent (elle risquerait de ressortir contre nous-mêmes ou nos proches), par tous les moyens de communication (dessin, écrit, musique, tags, affiches, danse...) et sans se censurer. Il ne s’agit pas simplement de se décharger, l’expression oblige à réfléchir, à approfondir les idées, à comprendre l’origine des problèmes et leur atroce cohésion. Ce qui est très important car il ne faut pas en rester à une réaction épidermique contre les affreux exploiteurs ou se contenter de rabâcher les discours de tel ou tel groupe contestataire, les choses sont plus complexes, et plus horribles encore. Et aussi, ça peut être un chemin pour imaginer un autre monde, par opposition à tout ce que l’on déteste. Ensuite, il ne faut pas se contenter de critiquer et de ne voir que les innombrables horreurs qui pullulent dans toutes les couches de la planète, c’est trop déprimant, il faut absolument créer et découvrir d’autres voies, d’autres réalités, plus positives et constructives.
Par l’action : évidemment, on ne va pas en rester à des paroles contestataires et critiques, il faut agir pour essayer de nous changer et de changer le monde. Pour ça, il ne suffit pas de rejeter les systèmes totalitaires actuels, il faut aussi savoir (au moins dans les grandes directions) vers où aller et se rendre capable de réaliser ces idéaux.
Une vraie révolution ne peut consister à détruire des structures oppressives de manière directe et violente. C’est plutôt à chaque individu de se libérer des mentalités et comportements qui font de lui une des racines d’un système qui a les mêmes comportements en plus grand. A chacun de le faire à sa manière, l’action commune, la lucidité critique, l’expression, les débats..., peuvent y contribuer. A partir de là, il devient possible d’inventer d’autres comportements individuels et collectifs : partage concret du travail, des biens et des fruits du travail, activité économique destinée à satisfaire les besoins avec le minimum de travail, relations interindividuelles épanouies, libres et respectueuses (libérées de toute forme de séparation, d’exclusion et de domination), rapports harmonieux avec la Terre et les êtres non-humains, etc...
On ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs, pas possible d’avoir d’autres structures collectives avec des personnes qui sont « prisonnières » de mentalités prédatrices et/ou d’esclaves volontaires, qui ne veulent pas se libérer, ce que personne ne peut faire à leur place.
Pour en revenir aux arguments des personnes partisanes de la violence révolutionnaire, on peut ajouter quelques éléments :
Ces derniers points sont valables pour nos « sociétés » pseudo-démocratiques pas encore trop répressives, il faudrait sans doute nuancer ça dans les pays où règnent de franches dictatures.
Face à un Etat ouvertement policier qui pratique la torture et l’exécution sommaire des contestataires, des groupes non-violents seraient rapidement exterminés, à moins qu’existe un soulèvement général et rapide, et n’auraient guère d’autres choix que l’exil (ce qui veut dire que les pays moins répressifs devraient accueillir sans rechigner ceux qui fuient des dictatures). Et dans le cas où une dictature sanglante se maintiendrait au pouvoir par la force alors que l’immense majorité de la population souhaite son départ, on peut se demander si des actions violentes ne deviendraient pas nécessaires une fois que les autres méthodes ont échoué.
D’autre part, pour des cas extrêmes comme l’Hitlérisme, qui visait l’asservissement total de toute l’humanité, une dose de résistance violente n’est-elle pas nécessaire au nom de la sauvegarde de l’humanité ?
Les personnes vivant dans des pays moins répressifs doivent être solidaires des autres de plusieurs manières : en montrant l’exemple de la dissidence, en faisant pression sur leurs gouvernements pour qu’ils dénoncent et sanctionnent les dictatures, en accueillant les réfugiés, en créant des liens horizontaux avec les autres peuples...
Plus le nombre des dissidents non-violents sera faible et leur nombre en progression lente, plus leur tâche sera difficile face à tous les éléments hostiles. L’idéal serait qu’émerge rapidement un grand nombre de dissidentes et dissidents, ce qui rendrait la répression et l’étouffement impossibles.
La question de la violence est un problème assez complexe. Une fois qu’on a éclairci les avantages de la non-violence d’un point de vue éthique et pratique, on est insatisfait car on aimerait que les choses soient plus simples et plus rapides, et il reste des tas de cas particuliers qui posent encore question. Des contextes sociaux particuliers, la violence extrême de certaines structures monolithiques peuvent parfois ébranler nos convictions. Une fois posé le principe de non-violence, il faut examiner les situations litigieuses, où il est difficile d’avoir des réponses toutes faites (surtout si on n’est pas confronté soi même au problème).
Ce qui compte c’est de garder la tête froide, de ne pas se laisser entraîner à la Haine vengeresse et passionnelle, de garder le cap (si on fait quelques écarts ce n’est pas si grave) en développant en même temps transformation radicale de nos esprits et constructions collectives de l’utopie.
Il y faut de l’Amour, un amour qui ne soit ni possessif ni violent, un amour libérateur et ouvert, qui cherche le bien du collectif tout en respectant et renforçant la liberté individuelle.
Bref, il faut entrer dans Le Projet.