Je me souviens de mon inquiétude lorsque vous avez exposé les principes et les modes de fonctionnement de votre nouvelle émission intitulée « Les infiltrés ». L’inquiétude a fait place chez moi à l’indignation lorsque j’ai assisté à le dernière d’entre elles consacrée à la « pédophilie ». Vous ne cessez de mentir, vous filmez les gens à leur insu, vous les trompez sur votre identité, vous les incitez à commettre une infraction …pour ensuite les livrer à la police, ce qui constitue une grave violation de votre statut et de votre rôle de journaliste. Vous n’avez pas à jouer les justiciers et à usurper la fonction policière. La qualité d’une information ne tient pas seulement à son contenu, mais aussi à la façon dont elle est obtenue. La fin ne justifie pas forcément les moyens, même si vous estimez que tous les coups sont permis avec la « racaille » ! Vous flattez certains des plus bas instincts du public et, notamment, son goût pour le lynchage en vous comportant comme des charognards. Je sais bien que la délation constitue l’un des sports nationaux favoris des Français, qu’ils l’ont pratiqué avec délectation sous l’Occupation et que certains d’entre eux continuent à s’y adonner avec le plus grand plaisir. Vous ne devriez pas les y encourager. L’excuse selon laquelle la loi vous oblige à la dénonciation ne tient pas, puisque rien ne vous contraint à vous mettre dans une situation qui l’exige. De façon générale, les droits élémentaires et fondamentaux de l’homme, de tout homme, sont de plus en plus souvent sacrifiés à la sécurité et à l’efficacité qui apparaissent désormais comme les règles suprêmes auxquelles tout et tous doivent se soumettre. Cette évolution n’a pas l’air de vous soucier, pas plus que vos « supérieurs », qui tolèrent une émission sans doute plébiscitée par l’opinion publique.
Celle-ci était représentée par vos invités. Comme il est d’usage à la télévision, les « débats » qu’on y organise sont biseautés puisque tous les participants sont d’accord sur l’essentiel et ne font que se congratuler et se renforcer mutuellement dans leurs convictions. Par exemple, on discutera de boxe, et des jugements plus ou moins critiques seront émis par de gens de bonne compagnie qui tiendront les propos convenus que tout le monde attend. Mais on n’invitera personne qui s’en prendrait à la boxe elle-même, à son principe et à ses applications concrètes, et qui la condamnerait arguments et faits à l’appui. On n’aime pas les « extrémistes », comme on les désigne pour les discréditer, qui ne représentent qu’eux-mêmes, leur débilité ou leur fanatisme, selon les cas ! A la tv, on apprécie les opinions modérées et incolores. Surtout pas de vagues susceptibles de déranger et de réveiller des consciences endormies. Dans votre cas, on avait droit à la brochette ordinaire des notables qui se carrent dans leurs certitudes, leur bonne conscience et leurs privilèges. Siégeaient les délégués des forces du désordre (bien obligé de les désigner ainsi puisque leur rôle consiste à défendre des collectivités où règnent en maîtresses les inégalités et l’injustice, le pire des désordres, selon une formule célèbre), les représentants de la bande des quatre (parents, éducateurs, psys et enseignants) chargés de la normalisation des esprits, en particulier des plus jeunes, et l’inévitable présidente d’association qui ne cesse d’en rajouter, de mettre de l’huile sur le feu, d’appeler à plus de répression etc. Tout ce joli monde se complaît dans une « société » de plus en plus dominée par la surveillance et le fichage.
Une dernière remarque : une fois qu’on a condamné à juste titre les contraintes et les violences intolérables qui se manifestent dans les rapports évoqués par votre émission, le problème d’une « vraie » pédophilie, conforme à l’étymologie du mot, demeure entier. Pourrait-il et, même, devrait-il y avoir des relations sensuelles ou sexuelles (selon les cas et les âges) entre enfants et adolescents, d’une part, et adultes d’autre part, qui contribueraient grandement à l’épanouissement des uns et des autres, à une modification extrêmement positive de leurs contacts mutuels et, par voie de conséquence, à une pacification générale de l’esprit public ? Le seul fait de poser une question aussi sacrilège vous fait passer pour un monstre, pour un fou dangereusement pervers, et déchaîne insultes et menaces . C’est un sujet ultrasensible où n’existent aucune tolérance, aucun sang-froid, aucune possibilité de discussion sereine et respectueuse d’autrui, où la liberté de pensée et d’expression sont tout simplement annulées, proscrites et sanctionnées. C’est pourquoi je ne vous demanderai certainement pas d’organiser un débat sur ce sujet, sauf à mobiliser une escouade de gorilles destinée à empêcher les pugilats. Et vous y laisseriez votre réputation et votre carrière. Inversement, ce que vous pourriez faire en bon citoyen conscient de ses devoirs, serait de me signaler aux autorités compétentes en hommage à Sainte Précaution et à Sainte Prévention. Amen
Le 11 avril 2010
Christian Singer

