Actuellement, le débat sur l’attitude à adopter concernant la prostitution a repris, les tenants de l’abolition ou de la légalisation s’affrontent.
Les diverses positions semblent inconciliables, on voit rarement des réflexions un peu approfondies, et on laisse peu la parole aux prostituées et aux personnes qui les côtoient de près (clients, associations d’aide...). Il est plus facile de produire un discours indigné ou relativiste que de s’interroger sur les questions qui fâchent.
Il y a beaucoup de sortes de prostituées et beaucoup de façons d’exercer le « métier ». Le comble de l’horreur est atteint quand la contrainte (directement ou par le biais des menaces sur les familles) et l’esclavage sont la règle. Des mineur(e)s se retrouvent aussi dans la prostitution, sous la contrainte de l’esclavage ou de la misère. Comme dans d’autres secteurs, il est encore plus moche de s’attaquer à des personnes faibles.
Certains voudraient autoriser, voire légaliser (comme aux Pays-Bas) la prostitution volontaire des adultes et combattre la prostitution contrainte. D’autres considèrent que la prostitution, même volontaire, est toujours une contrainte dégradante, liée à des viols dans l’enfance ou la misère. Ce qui est sûr, c’est que dans la grosse majorité des cas, la prostitution est liée à des contraintes plus ou moins violentes, de manière épisodique ou en permanence. Les personnes qui ne sont pas battues ni menacées sont plus rares.
Souvent, la prostitution est un choix consécutif à des exclusions et violences sociales, on reste "prisonnier" d’un statut déjà dégradé et méprisé.
Il y a aussi le cas particulier des transsexuel(le)s qui n’ont souvent pas d’autres possibilités pour survivre étant donné l’intolérance générale.
Il existe un marché de la prostitution pour deux raisons :
Il y a donc un marché, la demande existe et des personnes diverses sont prêtes à se prostituer librement et volontairement, où suite à des violences sociales-familiales (viols, coups...). Comme dans tout marché, des exploiteurs tentent d’en profiter en utilisant les personnes comme des objets corvéables à merci.
Là dessus se greffent diverses mafias professionnelles et proxénètes « amateurs », plus ou moins violents, qui traitent les personnes comme des marchandises et en font souvent des esclaves, qui pratiquent le rapt, le chantage, la torture... Sans oublier l’Etat, ce proxénète en grand (en tout cas en France), qui ne rate pas une occasion de faire son beurre sur le dos (le corps) des prostituées à coup de taxes, amendes et discriminations. On voit aussi des législations aberrantes (comme c’est leur habitude) qui aggravent considérablement la vie quotidienne des prostituées.
La prostitution est une sorte de caricature du capitalisme et du commerce, elle en montre l’essence et l’horreur. En effet, quand on compare la situation d’un (d’une) travailleur dans une usine à la chaîne ou de tous ces précaires qui doivent accepter n’importe quel travail avec la situation d’une prostituée, on se dit que la différence entre les deux n’est pas si grande. Toutes ces catégories sociales doivent se sacrifier corps et âmes dans des tâches aberrantes pour l’augmentation du profit fait par ceux qui tiennent les commandes (patrons ou macs). Il y a d’ailleurs des prostituées qui disent préférer la prostitution à l’usine, quitte à en chier. Autant que ça rapporte se disent-elles (l’ennui est qu’elles risquent fort de tomber sur des macs qui vont les exploiter encore plus que les patrons). Les travaux répétitifs et basiques en usine ne sont pas plus épanouissants que la prostitution, ils sont tout aussi stériles, vides, aliénants et destructeurs. La « société » bien pensante glorifie les travailleurs et travailleuses des usines, tandis qu’elle rabaisse, exclut et discrimine les prostituées ! Cette attitude est vraiment scandaleuse et ignoble ! Les prostituées ont droit à autant d’égards que les travailleurs ordinaires, et même plus étant donné les risques supplémentaires qu’elles prennent et les nombreuses difficultés dramatiques qu’elles rencontrent.
On peut prendre une autre comparaison, celle des soldats des armées régulières. Ils font souvent un boulot épouvantable et dégradant (assassiner et espionner), pourtant ils ne sont pas traités en parias, au contraire, ils sont même décorés et traités en héros par presque tout le monde. Dans le cadre de cette « société », je ne vois pas pourquoi les prostituées ne seraient pas traitées avec le même respect que les soldats. Les prostituées devraient même être beaucoup plus respectées que les soldats, elles ne tuent personne.
Il n’est pas plus immoral de se prostituer que de vendre sa force de travail dans un supermarché ou pour une armée, toutes ces activités sont contraires aux vocations sublimes d’une personne humaine. Le système économique actuel est de la prostitution en grand, les patrons sont des macs, l’Etat est le proxénète en chef (ou un vaste bordel), les entreprises sont des bordels et tout le monde est client. Dans toutes les professions, on vend une partie de son corps, on l’aliène et on le prostitue contre une rétribution. Il n’y a pas d’échelle de valeur à établir entre la prostitution et les formes de travail habituellement admises. Une véritable société devrait fournir à tout le monde les moyens de vivre et de s’épanouir. Est-ce que les travailleuses salariées précaires ont le choix, est-ce qu’elles ne subissent pas elles aussi une forme d’esclavage ? Dans le monde de l’entreprise-bordel, on trouve aussi des suicides, des maladies professionnelles, des accidents mutilants, du harcèlement, de l’exploitation, de la drogue, etc...
Il est intolérable que la bêtise et l’intolérance sociales, la pseudo-morale à bon compte et l’hygiénisme généralisé stigmatisent les prostituées, les montrent du doigt et leur créent des difficultés supplémentaires. Du fait de cette discrimination, les prostituées sont encore plus exposées à la violence, à la drogue et au désespoir. On peut donc constater que l’exercice de la prostitution, de ce fait, est pire que les métiers couramment admis. Sans doute peut-on ajouter aussi que la prostitution, du fait que l’intimité est touchée, est encore plus dégradante que les métiers d’usine à la chaîne et autres activités commerciales (où le but est d’entuber le client) ? A voir, tout dépend de ce qu’on nomme l’intimité et de l’importance qu’on lui donne, et le regard social porté sur l’activité joue énormément.
Tout ça ne veut pas dire que je justifie la prostitution, à la base elle est aussi moche que les autres formes de travail dans le système capitaliste, et les mentalités et pratiques sociales la rendent atroce. La prostitution, du fait de son statut en marge et de la perversité préhumaine, dérive souvent vers des formes abominables d’esclavage, de violence et de destruction. Sa légalisation totale n’est pas non plus une solution, puisque c’est en fait tout le système économique (et toute la société) qu’il faut remettre en cause. Le salariat, les entreprises et les patrons sont tout aussi aberrants que la prostitution, ses macs et ses bordels. Il semble aussi que la légalisation de la prostitution, dans les pays où elle s’est mis en place, n’élimine pas les trafics, l’exploitation esclavagiste et la traite des étrangères (si la légalisation n’est pas accompagnée de tas d’autres mesures en faveur des prostituées et pour lutter réellement contre les exploiteurs).
On a vu que la misère et les structures économiques pouvaient orienter certaines personnes vers la prostitution, à défaut de mieux, et parce que le modèle dominant imprime le désir de gagner un maximum de fric par tous les moyens. Mais pour qu’il y ait offre, il faut qu’il y ait demande. Celle-ci semble ne pas se tarir malgré la pseudo-libération des mœurs.
Des tas de personnes continuent à se payer des putes, des travelos, des gigolos..., pour 3 minutes, une nuit ou plusieurs jours. Il faudrait faire une enquête approfondie, mais je suppose que les motivations des clients sont très diverses :
A partir de là, il va sans doute exister tous les types de clients : depuis les plus respectueux (autant qu’on puisse l’être dans une relation marchande) aux plus violents et méprisants. Le plus souvent, il s’agit de mâles, et on peut avancer qu’on retrouve souvent la vieille habitude d’asservissement des femmes (et de la féminité en général). La prostitution est la caricature des rapports sexistes et stéréotypés qui sont partout vécus. On sait bien que nombre de mariages d’intérêt ou forcés sont en fait des formes de prostitution déguisée, et que le viol conjugal existe. De nos jours, on peut même se demander si les relations en général ne suivent pas le modèle de la prostitution, sans l’argent (et encore) mais avec ce côté utilitaire et hygiéniste, pragmatique et jetable. Quand on voit aussi comment l’image des corps (surtout féminins) est utilisée dans la pub et les films...
En tout cas, le recours à la prostitution semble une habitude bien ancrée. Les gens la voient sans doute comme un mal inévitable et se rassurent en s’imaginant que les prostituées ne sont pas si mal traitées.
S’interroger sur la prostitution oblige à se questionner sur le système économique et sur la façon habituelle de vivre les relations, ce que les partisans médiatisés de l’abolition ou de la légalisation ne font pas. Ils traitent la prostitution comme s’il ne s’agissait que d’une verrue sociale, d’un phénomène aberrant et contraire aux « sociétés » modernes dites civilisées. Ils ne veulent pas voir qu’elle n’est qu’une caricature à peine grossie des rapports marchands et salariés au sein du système capitaliste, qu’elle est l’extension des rapports de domination vécus dans les couples et de la misère affective et sexuelle générale.
En conséquence, la prostitution, comme toutes les horreurs et aberrations suscitées par la préhumanité, ne peut pas être éradiquée avec des recettes simplistes et parcellaires. L’abolition est tout aussi inefficace que la légalisation, ces deux extrêmes risquent même d’aggraver la vie difficile des prostitué(e)s.
Par l’abolition, on accentue la précarité des prostituées et on les relègue dans des lieux privés et cachés où elles sont livrées à tous les dangers. Même si les condamnations pleuvent sur les clients, la prostitution continuera, le désir de consommation d’actes sexuels sera plus fort que les risques de procès, et la clandestinité sera la règle.
Par la légalisation, on rend normale une des formes d’exploitation les plus odieuses, on dit que finalement c’est un mal nécessaire, que la nature humaine est ainsi faite et qu’il vaut mieux s’en accommoder au lieu de rêver à d’autres rapports humains. Et puis les autorités risquent de fermer les yeux sur l’esclavagisme ordinaire si un semblant de légalité est respecté et si la prostitution reste discrète.
Si les relations étaient fondées sur l’Amour et le respect mutuel (pour ça il faut commencer par s’aimer soi-même et par une relation d’Amour avec Dieu), si la séparation des sexes et toutes les barrières (âge, beauté, éducation...) étaient abolies, si les personnes avaient plusieurs relations en parallèle dans des communautés et sans doute d’autres encore avec des tas de personnes, etc..., la prostitution n’aurait plus lieu d’être. Elle ne correspondrait plus aux mentalités et ne répondrait plus à des besoins qui auraient disparu. Tout le monde aurait de multiples relations sur tous les plans, les frustrations et blocages deviendraient alors très rares. Evidemment, ça suppose aussi l’abolition du capitalisme et la construction d’une économie de partage qui vise la satisfaction des besoins de tous et offre d’autres valeurs que la destruction, la flambe et la compétition.
Dans le cadre de la préhumanité, il n’y a hélas pas de solutions satisfaisantes, on risque toujours de tomber dans l’un ou l’autre extrême et on ne pourra jamais vraiment venir à bout d’un phénomène complexe qui est une conséquence des mentalités individuelles et collectives. Si les formes actuelles de prostitution étaient réduites à force de répression, d’autres pratiques verraient le jour (par exemple prostitution épisodique des étudiantes comme au Japon, consommation à distance, cercles de connaissances...) Si on ne veut faire que du réformisme, le mieux est encore une voie médiane qui vise surtout à adoucir le sort des prostituées :
Même si toutes ces mesures étaient appliquées, elles ne peuvent être d’un grand effet dans la préhumanité. Les mentalités de consommation, de domination, de prédation et d’hédonisme insouciant subsisteront. Les frustrations et déséquilibres dus aux relations dévoyées, tronquées et superficielles demeureront. Et il y aura toujours des imbéciles pour vouloir nettoyer « leurs » rues et repousser la prostitution dans des zones plus dangereuses pour les prostituées.
On peut comparer la prostitution à d’autres pratiques caricaturales de la préhumanité : guerre, viol, terrorisme, drogue, pollution, carnivorisme (=manger des animaux), meurtre d’humains... Ces problèmes monstrueux ne sont pas des taches qui sont tombées par hasard dans le décor social, ils font partie intégrante du système global fabriqué par les mentalités individuelles. Ces monstruosités sont des conséquences des choix individuels et collectifs, elles sont aussi des rouages essentiels du fonctionnement (si l’on peut dire) de l’ensemble.
La prostitution remplit un rôle clef dans cette « société » monstrueuse, elle éponge la violence, le vide et les frustrations relationnelles, elle sert de soupape de sécurité défoulatoire. Il serait donc logique de dire que si les préhumains ne veulent pas changer en profondeur, ils se doivent de mieux considérer la prostitution et de reconnaître qu’elle joue un rôle important dans leur système, voir de la légaliser puisque finalement elle obéit à la même aberration que le salariat (où on trouve aussi des esclaves et des surexploités). Mais ils ne le veulent pas, car ce serait reconnaître leur barbarie, leur sexisme primaire et leur volonté de ne pas changer. La légalisation qu’ils proposent vise surtout à escamoter le problème et à mieux le surveiller, pas question qu’ils reconnaissent carrément leur cynisme pragmatique. Et on peut être sûr qu’ils ne veulent pas changer leur mentalité prédatrice.
Si on veut en finir un jour avec la prostitution, il faut changer les mentalités qui en sont la cause et faire d’autres choix de vie. Seule une révolution intérieure, totale et globale peut le permettre.
En tout cas, à l’heure actuelle, le minimum pour des gens qui se prétendent civilisés serait de ne pas ajouter des violences et des discriminations au sort de personnes qui souffrent déjà beaucoup.
Sur le web :
"On a toujours justifié, en France, la conduite des hommes, j’attends une vraie condamnation de la prostitution, pas des prostituées", déclare Bernard Lemettre.