Il n’y a rien à tirer, rien à sauver, rien à espérer de la préhumanité. I1 ne s’agit pas là d’affirmations tendancieuses et systématiques, outrées et manichéennes qui procéderaient de je ne sais quelle faiblesse d’esprit ou aigreur. C’est un constat que peut faire n’importe qui, s’il veut bien s’armer d’une lucidité impitoyable. Et, au fond, il n’y a rien là de bien étonnant. Car la préhumanité (il faut au moins lui reconnaître ce mérite !) constitue, malgré certaines apparences contraires, un tout extrêmement cohérent dont la totalité des composantes s’est développée dans l’espace et dans le temps à partir de quelques choix existentiels très simples mais déterminants qui l’ont gangrenée dans son ensemble. On ne saurait donc trouver en elle ni parties ni aspects plus ou moins sains que l’on pourrait améliorer ou rafistoler. S’il en était ainsi, nous serions les premiers à le conseiller.
En fait, la préhumanité, c’est l’enfer, au sens propre de ce terme qu’il ne faut pas prendre pour une image ou une façon de parler. L’enfer existe donc vraiment, mais il se situe dans l’en-deça au lieu de l’au-delà et ce sont les préhommes qui se le sont fabriqué à titre de juste châtiment. Quelle que soit la violence des termes employés, on n’arrivera jamais à dépeindre de façon adéquate l’horreur de la préhumanité parce que le langage lui-même en est le reflet et le complice. Cette horreur passe l’entendement et l’imagination, au sens précis de cette expression, parce qu’elle est de nature existentielle et spirituelle. Ce n’est pas qu’une analyse rationnelle bien conduite (historique, sociologique, etc.) ne puisse nous mettre sur la bonne voie et même nous y faire avancer assez loin, mais le moment vient forcément où la découverte mystique doit prendre le relais pour nous permettre d’aller jusqu’au bout de l’épouvante qu’elle nous fait contempler comme “en relief" ou dans une troisième dimension qui en rend la vision insupportable au point qu’elle mènerait aux portes de la mort tout homme incarné qui s’efforcerait de la soutenir plus de quelques minutes.
Perversion et imposture règnent en maîtresses dans une préhumanité où les choses et les gens ne sont jamais ce qu’ils devraient être, mais où en revanche, ils se donnent toujours pour
ce qu’ils ne sont pas. Insignifiance, gabegie et atrocité, sous le couvert d’une gigantesque mystification. Dans la galère préhumaine, commandement, garde-chiourme et forçats sont contraints, pour ne pas sombrer dans le néant et malgré la haine qui les oppose, de se serrer les coudes et de vivre une affreuse promiscuité. Quelle damnation ! La préhumanité se caractérise aussi par ces "apories" si typiques que l’on retrouve partout et qui l’obligent, pour survivre et en vertu d’une effroyable logique interne, à poser constamment des actes aussi illégitimes que pernicieux. Prenons l’exemple des tribunaux : le magistrat, comme n’importe quel autre hominien, n’a évidemment ni les moyens d’apprécier les intentions et les motivations de l’un de ses congénères ni donc le droit - même s’il le prend abusivement et prétend s’en inspirer ! - de le juger et a fortiori de le condamner. Mais il ne peut faire autrement, s’il veut (et Dieu sait s’il le veut !) faire subsister le hideux pandemonium dont il est lui-même un répugnant échantillon. A ces contradictions insolubles, les préhommes sont continuellement acculés du fait de leur malignité profonde. Au lieu de revenir en arrière pour remettre en cause les "prémisses" qui génèrent ces impasses et donc l’ensemble du monde qui les produit, ils préfèrent foncer dedans, avec toute la casse qui en résulte, pour se frayer un chemin à travers ces goulots d’iniquité.
Devant un tel spectacle et, plus spécialement, devant certains de ses "détails" : l’Etat qui incarne le violence permanente et institutionnalisée, une jeunesse qui n’a jamais été aussi frivole, aussi conformiste et aussi réactionnaire ... nous éprouvons de la terreur, de l’aversion, du dégoût... mais aussi une immense tristesse et beaucoup de compassion. Car si nous haïssons tout ce que pensent, disent, font et vivent les préhommes, nous ne les détestons pas en tant que personnes. Nous ne confondons pas les actes d’un sujet avec le sujet de ces actes. Et ce n’est pas un mince paradoxe que nous soyons amenés à respecter les gens, malgré leur bassesse, leur vilenie et leur abjection, infiniment plus qu’ils ne se respectent eux-mêmes, car nous n’oublions pas, même s’ils l’ignorent et ne veulent pas le savoir, qu’ils restent des créatures divines, quelle que soit leur rage à se vautrer dans l’ignominie.
En définitive, ce qui nous meut, c’est notre amour pour eux ainsi que pour toutes les personnes qui les entourent jusqu’aux confins de l’univers. C’est une sainte colère, une peine inconsolable, une indignation inépuisable qui tend à faire table rase d’un monde qui s’est construit selon des objectifs diamétralement opposés à ceux dont il était porteur. De sorte que si nous sommes totalement désespérés face à ce monde et à son avenir prévisible, nous sommes encore plus confiants dans les promesses et les possibilités qui demeurent en lui, prêtes à une utilisation immédiate. Car, malgré tout ce gâchis et la pertinacité de ses auteurs, l’absolu a maintenu intacts les éléments et les dispositifs qu’il a conçus et institués dès le départ pour que nous en fassions la matière et la forme d’un Cosmos répondant aux exigences de perfection et de béatitude qu’il lui a assignées et qu’il nous a chargé de satisfaire, pourvu que notre liberté veuille bien correspondre à son ineffable dessein.
Tout ce qui a été dit jusqu’ici au sujet de la préhumanité n’était que préliminaires négatifs et somme toute fort peu intéressants. Mais il fallait bien se décrotter avant de pénétrer dans le sanctuaire et franchir sépulcres blanchis et garnis avant d’entrer dans le vif du sujet.
Les "éléments” et les "dispositifs" qui viennent d’être mentionnés, c’est l’Etre lui-même, offert de manière indirecte, symbolique et voilée, mais tout à fait réelle. Ce n’est pas que l’Absolu intervienne continuellement dans sa Création à coups de miracles :
Il n’en reste pas moins que sa Présence au monde et à chacun de nous est constante, universelle et multiforme. Elle peut s’analyser sous deux aspects fondamentaux. Une Présence constituante qui donne Substance, Existence et Sens à un monde privé sans Elle de toute raison d’Etre, de toute cohésion et même de toute réalité. C’est d’ailleurs ce que nous observons dans la pratique : une préhumanité complètement inconsistante et déboussolée qui s’évertue et s’acharne en vain à trouver en elle-même signification, valeurs et projets. Une présence invitante, car, aussi profonde, aussi intime soit-elle, elle n’implique aucun déterminisme, mais fonde au contraire la liberté de ceux qu’elle habite et leur propose des buts dignes de leur origine et de leur filiation.
Pour faire simple et bref, nous distinguerons, parmi les diverses modalités de cette Présence, les manifestations "extérieures", ordinaires ou extraordinaires, et les révélations intérieures.
1° Les manifestations extraordinaires...
a) sont exceptionnelles et discontinues, sauf en ce qui concerne la Nature
b) ont pour objet, de par leur caractère spectaculaire, d’attirer "l’attention" de la préhumanité sur l’Absolu
c) sont reconnaissables par le contraste saisissant qui existe entre leur force incitative et la débilité de leurs supports
d) apparaissent partout, aussi bien dans la Nature (contraste entre sa splendeur et sa sérénité globales d’une part, et d’autre part, les désordres et les destructions qui ne cessent de la ravager en détail), dans les événements (p. ex. mai 68 : contraste entre le souffle annonciateur d’un monde nouveau d’une part, et d’autre part, les interprétations et les exploitations misérables qui en ont été faites), dans les individus (p. ex. J.S. Bach contraste entre son génie créateur et la médiocrité de sa personne), dans les institutions (p.ex. l’Eglise catholique : contraste entre les multiples jaillissements spirituels dont elle est le siège d’une part, et d’autre part, son infamie qui consiste précisément à tout faire (sans y parvenir !) pour les étouffer. Voilà pour la Présence prophétique
2° Les manifestations ordinaires...
a) sont immanentes au monde et y ont été incluses dès le début
b) sont donc permanentes et forment la texture même du Réel
c) sont dotées d’un dynamisme propre et intarissable leur permettant de jouer le rôle de causes secondes sur lesquelles nous avons prise pour accomplir cette oeuvre de Création continuée, ou mieux de pro-Création déléguée, que nous a confiée le Créateur
d) se répartissent dans les 5 catégories suivantes
Première catégorie : la Présence ontique
L’Absolu forme la substance même du monde dont les apparences phénoménales ne sont que les “accidents". Cet Absolu l’imprègne sans interruption dans toutes ses parties et le maintient dans la vie, au point que, s’i1 s’en détachait, le monde s’affaisserait immédiatement dans le néant...à supposer qu’une telle hypothèse soit envisageable. Cette réalité fondamentale est, par exemple, tellement constitutive de l’homme que celui-ci ne saurait vraiment la rejeter sans se condamner à disparaître sur-le-champ et en totalité. Mais l’Absolu qui s’est donné la peine de le créer et qui tient tant à lui ne le lui permet pas. C’est pourquoi il n’y a pas d’athées. Ceux qui se déclarent tels se font illusion sur eux-mêmes, démentent leurs propos par leurs conduites et, surtout, ne savent pas ce dont ils parlent. Ce qu’ils appellent "athéisme", en effet, c’est le refus d’une certaine idée de Dieu, débile ou scandaleuse. Et c’est tout à leur honneur. En ce sens, nous devrions tous être athées. Mais le véritable athéisme ne consiste pas en le rejet d’un concept, mais dans l’abolition de la personne de Dieu en tant qu’Existant et de son oeuvre en tant que Créateur de vie.
Cela signifie que si l’homme pouvait réellement faire acte d’athéisme, il s’arracherait à lui-même les racines et le substrat de son Existence, ne pourrait plus faire un geste, paralysé par un "à quoi bon" définitif, sécherait sur place dans l’instant, s’annihilerait et se volatiliserait corps et âme. Or, si tout se crée, rien ne se perd ! Et le seul fait que le prétendu athée continue à vivre atteste malgré lui qu’en dépit de ses idées et de ses discours, il rend implicitement hommage à ce Sens Absolu qu’il suit avec obstination et dont il est foncièrement pétri. Et s’il se suicide, au sens banal du terme, ce n’est pas pour des raisons métaphysiques, mais bien plutôt pour affirmer encore plus solennellement sa foi et son attachement à une Vie qui forme la vie de sa vie et dont la marche en avant lui semble compromise par une situation bouchée. C’est pour la libérer qu’il décide un changement de plan et de condition.
Parce que l’homme, au-delà des apparences, n’est fait que d’Absolu et que cet Absolu est impérissable, il ne peut vouloir attenter à la Vie, aussi bien dans sa source qu’en lui-même. C’est pourquoi la virulence de la trahison préhumaine n’exprime pas un athéisme qui la détruirait instantanément ainsi que ses supports et supporteurs, mais un antithéisme d’autant plus violent et endurci qu’il s’oppose à une Personne bien vivante, omniprésente, suprêmement dérangeante...et qui ne peut être éliminée, ce dont, contradictoirement, les hominiens se réjouissent au plus profond d’eux-mêmes, car ils savent bien que leur propre mort serait contenue dans celle de Dieu.
Deuxième catégorie : la Présence physique
L’Etre existe partout où se trouvent des potentialités susceptibles de s’actualiser à travers un Sens que notre liberté va leur imprimer. C’est le cas des soubassements de la matière, aux niveaux atomique et moléculaire, où règnent une indétermination, une souplesse, une flexibilité dont nous avons à tirer parti pour façonner à la base ce "meilleur des mondes possibles" voulu par le Créateur et destiné à lui faire retour.
Troisième catégorie : Présence signalétique
L’Univers est formé de myriades d’entités spécifiques dont l’existence se déroule entre une apparition et une disparition précisément localisables dans l’espace et le temps. Ce sont des structures évolutives ou "entités autonomes de dépendances internes" dont les composantes sont si étroitement liées qu’elles ne peuvent déployer leur efficacité particulière, au sein et au profit de l’ensemble qui les réunit, que grâce à ces interconnexions. Ces structures et leurs composantes sont revêtues de ces apparences phénoménales qu’étudient les sciences et qui permettent non seulement de les distinguer, de les isoler, de les délimiter, mais aussi de se faire une première idée de leur signification profonde grâce au lien analogique existant entre ces apparences et leur signification.
Quatrième catégorie : Présence sémantique
Car ces apparences ne constituent finalement qu’une sorte de "signal" extérieur et matériel, indiquant une réalité beaucoup plus importante qui se cache derrière lui et qui est un signe chargé de sens, plus simple s’il s’agit d’une composante structurale, beaucoup plus complexe s’il s’agit d’une structure globale. Cela revient à dire que toute structure évolutive (que ce soit une Personne humaine, animale, végétale ou matérielle, homogène ou hétérogène, individuelle ou collective) est dotée d’une personnalité et donc d’une fonction parfaitement originales qui la rendent unique, singulière, irremplaçable et absolument nécessaire à l’édification du Monde. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il existe un réseau de correspondances universelles et homologiques en vertu duquel on peut justement identifier et déchiffrer avec exactitude chaque structure évolutive, savoir précisément "ce qu’elle a dans le ventre" et à quoi elle doit servir... et cela grâce à sa position dans l’Espace-Temps et relativement à un système de références archétypique qui est pour nous le système solaire.
Cinquième catégorie : la Présence chronique
Le film incitatif des événements, capitaux ou minuscules, “heureux ou malheureux", qui ne cessent de nous toucher constitue une série ininterrompue d’appels insistants, d’occasions offertes et de perches tendues. Ces invites sont parfaitement adaptées à nos virtualités qui les suscitent pour s’accomplir au bon moment et de façon appropriée. Ainsi devrait se nouer et se poursuivre sans répit une collaboration particulièrement féconde entre la Providence qui fournit l’aliment circonstanciel et la Personne qui s’en nourrit pour assurer sa croissance existentielle. Ce que nous appelons sottement “hasard” est tellement bourré d’intentions à notre égard et nous ressemble tant que ce mot creux désigne seulement notre incapacité et notre refus d’interpréter les messages qui nous sont constamment adressés par le truchement de tous ces faits (y compris les plus menus) qui forment la trame de notre vie quotidienne.
Nous en arrivons maintenant au passage le plus important de tout cet exposé, parce qu’il tente de décrire l’événement capital qui, seul, peut ouvrir à l’Honme et, par son entremise, à l’Univers les voies imbriquées de leur réalisation plénière et authentique dans un Temps et dans un Espace appelés à se convertir en Eternité.
Plus que jamais règnent à ce sujet des malentendus consternants aux effets gravissimes dont on voudrait croire qu’ils sont innocents et reflètent seulement la bêtise et l’arriération. Mais il faut y ajouter l’aveuglement volontaire, la mauvaise foi et les intentions pernicieuses.
A la différence des "théophanies" qui viennent d’être évoquées et qui représentent toutes les formes d’investissement d’un Etre assiégeant déjà proche, mais encore "extérieur", énigmatique et caché, la révolution intime marque son entrée dans la place et notre reddition consentie. Elle nous atteint en plein coeur et entraîne chez nous une transformation radicale. Précisons tout de suite que cette coïncidence intime, directe et indubitable avec l’Absolu ne correspond nullement à des états exceptionnels et extraordinaires d’union à Dieu qui seraient réservés à une élite.
C’est pourtant ce que prétendent les Eglises qui s’en méfient comme de la peste, parce qu’elles savent très bien que ce coup de foudre met fin à leur emprise. Elles ont vite fait de rejoindre le camp des rationalistes les plus obtus (qui ne voient là qu’hallucinations, états d’âme ou troubles divers)...dès qu’elles ont l’impression que cette expérience indicible échappe à leur contrôle, qu’elles ne peuvent la récupérer, le maîtriser, en casser l’é1an et les prolongements afin de la rendre "édifiante" et anodine et de la couler dans les moules standards d’une pseudo-spiritualité conformiste, docile et assujettissante.
Or il ne faut jamais oublier qu’il s’agit là vraiment de l’Essentiel à quoi tout est suspendu. C’est uniquement lorsque se produit en nous la Rencontre suprême, avec ses innombrables incidences et répercussions en chaîne, que nous accédons à l’humanité. Jusque là, nous n’étions que larves et zombies. Elle nous engendre et ouvre à nos regards éblouis des perspectives grandioses jusque là inimaginables dans lesquelles nous allons nous engouffrer pour engendrer le Cosmos à notre tour. C’est pourquoi on ne saurait trop répéter que le face-à-face mystique est accessible et nécessaire à tous.
Mais il faut aller plus loin. Les clergés, qui ne se sont jamais fait trop d’illusions sur la solidité de leur crédit et de leur prestige, ont rnis en avant des Médiations "sacrées" derrière lesquelles ils se sont abrités pour mieux manipuler les gens. Quel que soit l’intérêt légitime -et même très fort- que peuvent susciter ces médiations, je veux dire ces Personnes, ces Livres et ces Evénements, elles demeurent toujours secondaires. D’abord, elles sont superflues, parce que le lien personnel avec l’Absolu n’a nul besoin d’elles pour s’établir. Ensuite, elles ne sont pas vraiment fiables, parce que subordonnées à des contextes historiques éloignés, tellement incertains et controversés (sans parler des altérations, falsifications et autres "trafics" volontaires) qu’il serait absurde pour l’Absolu de se fonder (et pour nous de le fonder) sur des bases aussi floues, suspectes et contestables.
Venons-en maintenant à la démarche mystique elle-même. Il est vrai qu’elle passe par une véritable ascèse, si l’on écarte de ce mot toute connotation masochiste. L’Ascèse, c’est d’abord un entraînement, une gymnastique, un merveilleux exercice de libération et de purification qui nous allège, nous soulage et nous assouplit en rompant les mille liens lilliputiens qui nous maintenaient plaqués sur la fange préhumaine. Elle n’en reste pas moins terrible à supporter. Car il s’agit de s’arracher des millénaires de conditionnements qui nous collent à la peau comme la fameuse tunique de Nessus. Ca ne se fait qu’au prix de tourments indescriptibles qui peuvent durer des années et qui joignent l’angoisse la plus effroyable aux joies les plus sublimes.
Au fur et à mesure que ce processus inexorable avance et que nous cheminons dans le boyau obscur, nous sentons notre stature se redresser et notre allure s’accélérer pour bondir vers cette lumière envoûtante qui commence à poindre au fond des ténèbres. C’est l’appel incoercible de la Béatitude qui supplante et renvoie à son néant le misérable petit bonheur préhumain. Le sol se dérobe sous nos pas. Nous sommes secoués comme de vieux rafiots dans la tempête. Nos sécurités s’effondrent, nos points de repère s’évanouissent, nos références s’estompent. Ce n’est pas nous qui, par mépris, laissons tomber ou envoyons promener nos centres d’intérêt, nos activités, nos parents, nos amis, nos biens etc. C’est eux qui nous quittent, parce qu’ils se décolorent, se dessèchent et se consument au regard de la perle précieuse et flamboyante... et parce que nous devenons si différents que l’entourage prend ses distances en même temps qu’il prend peur et ne nous reconnaît plus. De nouvelles relations, bien plus vraies, plus saines et plus fécondes, s’élaboreront avec les choses ou les êtres vivants et peut-être aussi avec les gens, s’ils font preuve d’assez de sagesse et d’humilité pour respecter une évolution qu’ils ne suivent ni ne saisissent.
En attendant, nous faisons le vide autour de nous parce que nous le faisons en nous et qu’il est indispensable d’y faire place nette pour faire place à l’Etre. Car c’est Lui, l’Auteur et le Destinataire de ces bouleversements. C’est pourquoi, contrairement aux idées reçues, nous n’avons pas à faire, mais à nous laisser faire. Pas de contention volontariste : inutile de séjourner dans un ashram, de se mettre sous la tutelle d’un gourou, de se plier à des règles artificielles, de pratiquer des techniques dérisoires de relaxation, de méditation, de manducation...que sais-je encore ! On se situe à un autre niveau ! Et l’on vise autre chose que des petits succès personnels et spectaculaires !
Ce recouvrement de nous-même, nous ne l’effectuons pas à la force du poignet en essayant de dompter l’Absolu : il ne se prend pas d’assaut ni au lasso ! Pas plus qu’on ne l’apprivoise ou qu’on ne le domestique par utilisation de recettes magiques ou de gadgets ridicules. Nous sommes plutôt comme des patients qui accepteraient lucidement et généreusement de se laisser opérer par l’Etre en coopérant étroitement à cette opération. On voit par là que cet état d’abandon, de confiance et de disponibilité ne signifie nullement passivité ou manque de jugement. Notre collaboration active, notre complicité, notre connivence sont absolument nécessaires et nos mérites immenses, même si nous ne faisons que correspondre aux sollicitations de l’Etre et non pas nous évertuer en efforts prométhéens vains et orgueilleux. C’est le combat de Jacob qui se laisse amoureusement terrasser par l’Ange et cette lutte ne se déroule pas dans des conditions factices et des milieux hermétiques ou protégés, mais en pleine bourrasque, dans la tourmente des réalités banales et adverses affrontées en préhumanité et telles que la Providence les parsème sur notre route...afin qu’à travers ce contact éprouvant avec l’ordinaire surgisse le premier contact avec l’Extraordinaire. Chez le préhomne, les formidables tensions et les gaspillages d’énergie proviennent justement de ce qu’il se raidit opiniâtrement contre l’Etre qui le cerne de toutes parts. Mais qu’advient-il quand il se rend et qu’enfin l’Etre l’envahit ?
C’est l’illumination mystique qui n’a évidemment rien à voir avec l’illuminisme d’un esprit débile ou dérangé. Tous les décors en carton-pâte qui encombraient notre monde intérieur sont tombés successivement et voici que se produit le face-à-face avec l’Ineffable. Nous sommes RAVIS, au double sens de ce terme, et un peu plus nous risquerions de l’être au-delà de notre condition présente, tant l’attraction est forte et le choc retentissant. Cette déflagration éclate parfois en quelques secondes au terme d’une recherche qui a pu s’étirer interminablement et dont on croyait ne jamais voir la fin. Maintenant que nous sommes parvenus au sommet de la montagne, le panorama s’offre à nous en entier. Tout nous est donné en un instant...mais tout reste à faire ! Je veux dire que nous sont fournies immédiatement et sans l’ombre d’un doute les réponses aux "grandes questions" que la préhumanité fait semblant de chercher avec ses sciences, ses philosophies et ses religions "bidons". Mais encore faut-il les traduire dans un monde obstinément récalcitrant.
Sans entrer dans le monde Infini d’une ontologie spirituelle, il convient maintenant de préciser ce que l’Etre perçoit de Lui-même à travers une structure psycho-physique qui fait écran translucide et non plus opaque à son irradiation. Il s’appréhende comme une Entité objective, autonome et spécifique, parfaitement irréductible à son environnement dont il est distinct par nature. En somme, la première qualité de l’Etre, c’est d’exister comme une réalité personnelle et tangible, au sens où l’entendait Maurice Clavel quand il disait : "Dieu est Dieu, nom de Dieu !". L’Etre n’est pas une émotion, une opinion, une image, un voeu pieux, un abri rassurant, une vue de l’esprit ou une façon de parler, pas plus qu’on ne saurait le réduire, comme le font les "spiritualistes" de tout bord, à je ne sais quel Tourbillon suprême d’Energie impersonnelle et matérielle. Ce n’est pas non plus un concept... accessible à des argumentations ou à des réfutations aussi vaines que présomptueuses. L’Etre ne se prouve pas : Il s’éprouve... à moins qu’on ne le réprouve. Il ne se démontre pas : il se montre quand on le dé-chaîne et quand on le dé-couvre en soi au terme d’une expérience intime et concrète, éblouissante et in-discutable, porteuse d’une charge d’évidence fulgurante auprès de laquelle les convictions et les certitudes les mieux établies en préhumanité ne sont que lueurs vacillantes et feux follets.
Rien n’est plus crispant et n’illustre mieux l’arriération des hominiens que ces constants abus de langage, cette verroterie de l’Absolu, ces contrefaçons de l’Etre qui s’étalent dans les innombrables "absolus” (avec des "a" infiniment minuscules !) qui parsèment leurs conversations et leurs textes et qui ont néanmoins le mérite d’exprimer en creux une indéracinable nostalgie pour cet Absolu dont ils ne sont que les substituts dérisoires et inconsistants. L’ennui et la sanction, quand on relativise l’absolu, c’est qu’on est immanquablement amené à absolutiser toutes sortes de formes de relatif qui n’en valent vraiment pas la peine et dont on devient les esclaves.
La rencontre avec l’Etre, c’est donc en premier lieu la reconnaissance de sa véritable et incontestable Transcendance. De là découlent d’autres constatations. D’abord, celle de sa stabilité, de son invariance, de sa pérennité dans un monde changeant, instable, caduc, voué aux cycles perpétuels qui, de la naissance à la mort, passent par toutes les espèces inévitables d’altération et de dégradation. Ensuite et surtout, celle de son unicité au milieu de la diversité des apparences et de la multiplicité des événements. Mais cette unité n’est pas inerte, car elle ne se suffit pas à elle-même. Elle est animée d’un prodigieux mouvement d’aimantation, d’une double et irrésistible pulsion qui porte l’Etre créé et fragmentaire à rejoindre l’Etre total et incréé dont il est issu en se joignant à ses semblables, pour opérer avec eux ce formidable retour à l’Unité, à travers toute une série de tâches unificatrices qui prennent en compte tous les domaines et tous les niveaux du réel et qui permettent ainsi à chacun de leurs auteurs et à leur ensemble de découvrir leurs identités personnelles et leur destinée commune.
Parce qu’elle est indispensable à l’accomplissement du dessein divin et à la réalisation de tous ceux qui y participent, cette confrontation créatrice et dynamique avec la Matière en fonde la raison d’Etre, la noblesse et la survivance dans l’Eternité, sous des formes "spiritualisées’, c’est-à-dire exemptes de toute servitude. Cela vaut pour toutes les entités matérielles organisées, à commencer par nos structures psycho-physiques successives. Grâce à ces phases d’intégration continues (qui sont forcément révolutionnaires puisqu’elles touchent un monde "désintégré" et discontinu) et en même temps qu’ils gravissent ces échelons vers leur clé de voûte, les Etres créés ne cessent de se rapprocher les uns des autres à mesure qu’ils s’approchent de leur Créateur. La force qui inspire ces convergences incoercibles et qui jaillit du fond de l’Etre, c’est l’Amour. Et le point d’aboutissement de cette conspiration universelle, de ces coalescences infinies, c’est la comnunion parfaite et définitive des Etres créés au sein de l’Etre incréé.
Maislaissons ces perspectives eschatologiques pour en revenir à l’instant où l’Etre libéré en nous s’efforce d’agir sur le Cosmos comme par ondes concentriques destinées à le bouleverser de fond en comble. Unité constituée, il va devoir à son tour constituer l’unité du monde en se servant de sa structure psycho-physique comme instrument d’une unification dont elle sera la première à bénéficier, justement pour être en mesure de remplir sa tâche. La Révolution personnelle suit donc immédiatement la transverbération par l’Absolu et forme la première étape du Projet qui, à partir du big-bang primordial va se déployer jusqu’aux confins de l’univers pour en transfigurer successivement tons les éléments, qu’ils soient déjà plus ou moins bien connus de nous ou encore à découvrir.
Le PROJET, c’est la grande Geste de l’Amour qui, à travers une démarche révolutionnaire inévitable, brise l’insignifiance, l’imposture et le crime de "la-société" et de "la-nature" pour restituer toutes choses à elles-mêmes, c’est-à-dire les rendre à leur authenticité et à leur destinée inouïe qui consiste à réaliser entre elles une intégration plénière rendant ensuite possible l’ultime et commune restitution à leur Créateur.