Petit exposé critique sur l’Etat

Chronique N°2

Critique des Etats en général et de l’Etat français en particulier

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« Aujourd’hui, on glorifie tout ce qui est caritatif, j’admire le travail de ceux qui s’en occupent, mais cela devrait relever de l’Etat. Je ne suis pas pour la charité, je suis pour le partage. »

Cette réflexion de la comédienne Ariane Ascaride, parue dans le T.C. du 30 décembre 2004, servira d’introduction à mon petit exposé sur l’Etat. La plupart des Etats, et, en particulier, les plus anciens et les plus importants, sont nés de la violence et continuent à la pratiquer sous toutes ses formes et sur une grande échelle, soit entre eux, soit au détriment des individus, des populations et des groupements divers qui les composent. L’essence de l’Etat, de tous les Etats, on ne le répétera jamais assez, c’est la violence, source empoisonnée, faute originelle inexpiable d’où découlent ensuite, comme un flot ininterrompu et impossible à endiguer (un véritable tsunami), d’innombrables « péchés actuels », comme diraient les théologiens. Les Etats sont des créations artificielles, monstrueuses et criminelles. C’est là un thème qui reviendra constamment dans ces chroniques, illustré par de multiples exemples historiques ou contemporains. Prenons le cas de l’Etat français, mais l’on pourrait tout aussi bien évoquer ceux, tout aussi exécrables, de ses comparses, allemand, italien, anglais, russe, « étatsunien » etc... Sans même parler des premières ébauches, mérovingiennes et carolingiennes, encore bien vagues et imparfaites, mais déjà fort cruelles, on est épouvanté par la longue série d’atrocités de toutes espèces perpétrées par les Capétiens, les Valois, les Bourbons, la Révolution, les régimes variés qui se sont succédé au XIX ème siècle jusqu’à l’instauration de Républiques qui n’ont pas déparé ce macabre florilège. Pour étendre leur domination, acquérir des territoires et asservir de nouveaux sujets, des dirigeants sans scrupules et sans pitié ont recouru, au long des siècles, à toutes les traîtrises et à tous les forfaits, à toutes les ruses et à tous les expédients. Guerres de conquête incessantes, bien sûr, continentales, maritimes, coloniales...Il n’a pas fallu moins de « quatre campagnes d’extermination », comme le dit un spécialiste, pour contraindre les Bretons, pourtant déjà bien organisés et très typés, à devenir français. A quatre cents ans d’intervalle, leur font écho le massacre malgache de 1947 ou celui de Sétif.

On n’en finirait pas d’énumérer les tueries, mais aussi les stratagèmes, comme la politique des mariages ou l’attrait du gain, qui a pu achever de convaincre le dernier dauphin de Viennois de vendre sa province avant d’entrer en religion. Certains souverains ou certains chefs se sont distingués par leur cynisme, comme Philippe le Bel, par leur rouerie, comme Louis XI, par leur arrogance et leur goût des armes, comme Louis XIV ou Napoléon, par leur soif de sang, comme les robespierristes. Je ne peux m’empêcher de signaler les lettres ou les récits effroyables rédigés par les généraux, tel Changarnier, placés sous le commandement du « bon » maréchal Bugeaud, qui relatent avec une incroyable bonne conscience les crimes contre l’humanité dont ils se sont rendus coupables envers des femmes et des enfants algériens « enfumés » dans des cavernes...Tiens ! ce carnage dans des grottes ...et l’usage de gaz asphyxiants, ça ne vous rappelle rien ? Ces horreurs annonçaient, un siècle à l’avance, les tortures qui seraient pratiquées dans ce même pays entre 1954 et 1962. Oui vraiment, l’Etat français s’est « forgé » (au sens le plus brutal de ce terme) par le fer et par le feu, dans un océan de larmes et de sang. Héritier de toute une tradition de sauvagerie et de despotisme, il la perpétue de nos jours dans ses agissements quotidiens, mais il excelle dans l’art de la dissimulation, de l’enjolivement et du bourrage de crâne. C’est là, d’ailleurs, une donnée générale qui caractérise l’ensemble de prétendues « sociétés » où les gens et les choses savent admirablement tricher en se donnant des apparences, des allures et des poses avantageuses, et en se faisant régulièrement passer pour ce qu’ils ne sont pas ! Reprenons le fil de l’action étatique : après l’annexion forcée, le passage du rouleau compresseur et niveleur de la francisation qui impose une centralisation forcenée, élimine les patois, uniformise les coutumes et les institutions locales en les réduisant à un folklore passéiste et inoffensif. Après quoi, on va s’extasier sur l’apparition « spontanée » du fameux « vouloir vivre ensemble » renanien qui, en vertu d’une mystérieuse et invincible attirance, pousserait les nouveaux « citoyens » à se souder dans la paix, l’amour et l’harmonie aux accents de la marseillaise et sous les frontons marqués de la célèbre et triple devise ! J’adore la Bretagne, la Provence, l’Alsace, la Bourgogne etc..., ou plutôt ce qu’il en reste, mais j’exècre, ni plus ni moins que les autres, l’Etat français qui, usant de ses manigances barbares ou tortueuses, a privé ces nations de leur indépendance, de leurs particularités, de leurs identités, et qui a tué leurs âmes.

Arrivés à ce point, il est temps, pour nous, de démasquer le monstre. Que se cache-t-il derrière l’appellation majestueuse d’Etat, derrière cette abstraction impressionnante qui appelle le respect et semble vouée à la hauteur de vues, au désintéressement et à l’impartialité ? Il sert de camouflage à une caste de nantis qui se compose, au sommet, de quelques centaines ou de quelques milliers de personnes (affairistes, politiciens, hauts fonctionnaires, vedettes des médias, du sport, de la chansonnette, cultureux et artistes officiels, dignitaires religieux etc..) qui disposent de tous les leviers de commande, « occupent » l’Etat (à la manière d’une armée étrangère), le dominent et l’exploitent à leur profit. Cette classe dirigeante, qui vit en vase clos, se reproduit par les voies héréditaires ou par cooptation, n’admet de nouveaux membres qu’au compte-gouttes et après de longs « examens », s’appuie (j’allais dire « s’asseoit », au sens le plus vulgaire de ce terme) sur le matelas plus ou moins épais de couches moyennes à qui l’on accorde quelques avantages pour acheter sa soumission et sa complicité. Et ce matelas, à son tour, étouffe et écrase les millions de gens qui stagnent ou crèvent dans des situations plus ou moins précaires et désespérées. Le souci dominant de la clique des privilégiés consiste, naturellement, à perpétuer leur statut. Ils s’y emploient efficacement, je résume à la va vite, en recourant à 5 procédés majeurs.

D’abord, l’autocratie tyrannique et violente . On n’en finirait pas d’énumérer les sévices et brutalités policières et pénitentiaires qui, au-delà de comportements et de faits bien précis et intolérables, constituent un mal endémique qui est le fruit d’une « culture » et d’une mentalité favorisées et comme infusées par les pouvoirs en place. Quand je vois rassemblée « au repos » une compagnie de C.R.S., je suis terrifié par ce qu’on peut lire, sur certaines figures ou à travers certaines poses, de la psychologie et des mœurs de ceux qui les affichent. Comme le dit la psychanalyste Claude Halmos, citée par « Le Monde » du 23 mars, « la personnalité d’un être a le pouvoir de s’inscrire sur son visage et d’en façonner les traits ». Alors que se passe-t-il lorsqu’ils sont en action ? Bien sûr, il existe des exceptions, mais (je reviendrai sur cette très importante question) les exceptions et les minorités n’ont jamais rien changé au cours de l’Histoire, qui est déterminé par des évolutions et des facteurs généraux, lesquels s’incarnent parfois en des personnalités exceptionnelles (comme l’ignoble corsicain buonaparte), mais dont le génie personnel n’infléchit pas considérablement des processus dont ils ne sont finalement que les instruments. Les forces de l’ordre, qui sont au service du désordre établi, arborent trop souvent des attitudes d’intimidation et d’arrogance, lorsqu’elles ne se livrent pas, tout simplement, à des voies de fait que rien ne justifie. L’Etat français, qui ne cesse de se faire mousser, de se proposer en modèle (comme il l’a encore fait ces derniers temps, avec un incroyable toupet, par le truchement de Villepin) et de donner des leçons au reste du monde, se vante beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’évoquer les condamnations que lui a infligées la Cour européenne pour traitements dégradants et inhumains. Récemment encore, l’Etat français s’est fait épingler au sujet des menottes et des entraves qu’il impose aux détenus hospitalisés. Elargissant mon propos, je rappellerai que Big Brother est le véritable souverain français, que les prédictions d’Orwell sont déjà accomplies pour l’essentiel, que nous sommes piégés et englués dans tout un système de quadrillages, de surveillance, de contrôles, de fichiers qui s’améliore de jour en jour grâce aux technologies de pointe et qui réduit à néant notre vie privée.

La répression bat son plein : de nouvelles infractions, délits ou crimes, sont constamment créées, les peines s’alourdissent, les condamnations, de plus en plus sévères, se multiplient, la population carcérale, qui vit presque toujours dans des conditions abjectes, atteint des chiffres records. Et, bien sûr, dans ces domaines plus encore que dans les autres, nous ne connaissons qu’une petite partie de la réalité, qui est très largement soustraite à l’attention de ce vulgum pecus que nous formons tous ensemble, amis lecteurs et moi, de ce bétail pour lequel nos maîtres n’ont que mépris. Au risque de faire sourire, j’affirmerai que ces gens, à qui on confie ne serait-ce qu’une parcelle de ce pouvoir sur les autres dont on est toujours tenté d’abuser, devraient non seulement recevoir une formation intellectuelle et technique très approfondie, fa ire preuve de qualités remarquables de caractère et de sang-froid, mais aussi pratiquer les plus hautes vertus morales et spirituelles. C’est le moins qu’on puisse exiger de la part d’individus (j’y ajouterai les juges !) qui détiennent entre leurs mains nos libertés, nos dignités et nos existences. C’est dire aussi l’idée sublime que je me fais de la police, et mon épouvante lorsque je constate qu’elle ne remplit pas exactement le magnifique et si indispensable programme que je lui assigne ! Chacun de ses manquements (y compris de simples peccadilles), et c’est là une nouvelle preuve de l’estime exceptionnelle que je lui porte, devrait, selon moi, être sanctionné avec une sévérité inouïe, et les intéressés devraient être les premiers à réclamer pour eux-mêmes des châtiments exemplaires. Quand on fait le choix d’entrer dans ce corps d’élite, on se prive, par le fait même, du droit de mettre en avant les faiblesses et les défaillances propres aux femmes et aux hommes ordinaires. Malheureusement, les observations auxquelles je me suis livré paraissent démontrer que les gardiens du désordre établi jouissent, dans l’ensemble, d’une relative et confortable impunité ou, en tout cas, ne sont pas condamnés à la hauteur de leurs démérites. Mais je suis toujours prêt à accueillir de nouvelles informations, pourvu qu’elle ne soient pas truquées !

J’ai fait allusion jusqu’à présent aux institutions spécialisées dans la répression, mais les mauvaises manières de l’Etat français se retrouvent dans l’ensemble de ses administrations qui, j’entends cette antienne depuis cinquante ans, ne cesseraient de « s’humaniser », alors que notre expérience quotidienne témoigne du contraire. Qui n’a pas été en butte aux tracasseries, au tatillonnage, à l’incompréhension hargneuse et obstinée, au formalisme étroit, à la mauvaise foi ou à la mauvaise volonté de fonctionnaires qui appliquent à la lettre des règlements stupides ou compliqués, qui s’ingénient parfois (je pense au fisc) à vous pourrir la vie, qui semblent exercer une obscure vengeance ou prendre on ne sait quelle revanche ou quel plaisir en vous opposant un mur d’obstacles tellement infranchissables et assortis de telles menaces que certains en arrivent à se suicider. Des mésaventures de ce genre, plus ou moins tragiques, naissent même couramment de contacts avec des organismes pourtant chargés de veiller à la santé ou au bien-être matériel, familial, professionnel, social de leurs... victimes ! Lorsque, peu de temps après la première investiture de M.Mitterrand, j’appris qu’une boulangère du Nord de la France avait mis fin à ses jours à la suite de démêlés avec le fisc, je compris qu’il n’y avait rien à espérer du nouveau régime « socialiste », ce que bien d’autres événements allaient rapidement confirmer. Et c’est à cette époque-là que j’ai cessé de voter. Il faut dire que je ne venais de le faire (pour la troisième fois en faveur du candidat de la « gauche ») qu’à cause de sa promesse d’abolir la peine de mort. Pour le reste, l’évolution rapide et opportuniste suivie par le P.S. depuis les élections de 1978, m’avaient fait perdre toute illusion et fait comprendre que rien ne changerait au fond... Oui, deux mots dépeignent fort bien les traits dominants de la « gouvernance » étatique : l’absurdité et l’inhumanité. Nous en reparlerons plus bas.

Seconde caractéristique : la désinvolture arbitraire et cynique. J’en donnerai deux exemples. D’abord, ce que l’on appelle « l’illégalisme d’Etat », c’est-à-dire sa fâcheuse propension à se croire tout permis, à violer ses propres lois ainsi que les droits de l’homme les plus élémentaires. C’est le triomphe de la déraison d’Etat. Sur ce point encore, si l’on était parfaitement renseigné, on n’aurait plus qu’à aller se pendre ! Mais le peu qu’on en connaît suffit à se faire une petite idée. Sans remonter aux scandales qui ont émaillé la troisième république dès ses débuts (comme l’affaire des décorations ou, infiniment plus grave, l’affaire Dreyfus), je rappellerai quelques-uns de ceux qui, sous la monarchie mitterrandienne, sont parvenus à franchir la rampe, tellement ils étaient énormes : Rainbow Warrior, Irlandais de Vincennes, écoutes téléphoniques, disparition du pasteur Doucé... Mais la prétendue « gauche » n’a évidemment pas le monopole de ces exactions qui peuvent aller jusqu’à l’assassinat, lors des opérations « homo ». Mon autre illustration, d’application encore plus large s’il est possible, concerne la Justice institutionnelle, qui a l’impudence de s’attribuer le nom d’une vertu cardinale ! Ceux qui en ont faim et soif risquent de périr d’inanition ! En effet, comme le notait Giraudoux, après tant d’autres qui se sont succédé depuis Marot jusqu’à Courteline et qui l’ont fait observer sur un mode satirique plus ou moins virulent : « ...le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité ». C’est dire qu’en accédant au monde des codes et des tribunaux, on entre dans un univers de pure fantaisie qui, paradoxalement, se présente comme un modèle de rigueur et d’objectivité. Cette contradiction serait particulièrement drôle si elle n’entraînait les plus terribles conséquences pour quantité de personnes accusées à tort ou de manière tout à fait excessive de délits graves ou de crimes. Tous les aléas, y compris les pires, deviennent possibles. Faut-il rappeler les conditions dans lesquelles s’ordonnent et se déroulent les gardes à vue, les enquêtes brutales, bâclées, orientées ou tendancieuses, les juges qui, systématiquement, instruisent à charge en fonction d’idées préconçues ou recourent à la « préventive » pour extorquer des aveux, les procédures expéditives couvertes par des avocats incompétents ou négligents, les magistrats prisonniers de leurs préjugés, de leurs passions, de leur inexpérience ou de leurs ignorances, les présidents qui se comportent en procureurs bis au lieu d’arbitrer sereinement les débats, les témoins qui mentent effrontément ou se trompent de bonne foi, les experts péremptoires beaucoup trop sûrs d’eux-mêmes dont on surestime les analyses bien qu’ils se trouvent très souvent en désaccord, les membres du barreau qui trahissent leur vocation en délaissant la défense pour l’accusation, les jurés désemparés, dépassés et soumis à l’influence prépondérante des magistrats qui délibèrent indûment avec eux, le ministère public qui s’adonne à des « reconstructions » et à des « reconstitutions » purement hypothétiques, mais tellement ingénieuses et plausibles (tout s’est passé comme si...) que, pour un peu, on les croirait vraies, en oubliant qu’entre le vraisemblable ou le probable... et la certitude, il existe un fossé, celui de l’erreur judiciaire, que beaucoup tentent de franchir sans y parvenir.

Mais que leur importe, puisque ce n’est pas eux qui feront les frais de leurs faux pas ! Je me souviens de mon affolement et de ma consternation le jour où j’entendis un substitut affirmer sérieusement et sans l’ombre d’une hésitation que les erreurs judiciaires n’étaient la plupart du temps que des inventions malveillantes et qu’elles relevaient d’un « mythe » trop largement répandu. Effroyable mélange d’inconscience et de bonne conscience... à supposer que le personnage fût sincère !? Tous ces « jeux de société », s’ils se bornaient à n’être que des jeux de rôles, pourraient constituer d’estimables distractions, mais dès lors qu’ils se prennent au sérieux, fonctionnent comme une sorte de loterie et saccagent la vie de quantité d’innocents et, même, de coupables dont tout le monde aurait intérêt à ce qu’ils soient autrement traités, ils cessent d’être drôles et se transforment en de véritables cauchemars dans lesquels nous pouvons être précipités du jour au lendemain sans raison, sans recours et, pratiquement, sans fin. Tiens ! Une dernière petite illustration de la désinvolture arbitraire et cynique de l’Etat français, qui me vient de l’actualité la plus récente : l’augmentation programmée du nombre des « infractions constatées » sur la route (§). Certes, celles-ci ne constituent qu’une partie infime de l’ensemble, mais le fait de soumettre la répression à des exigences de rendement ouvre la porte à tous les abus et semble les justifier par avance. Une fois de plus, les pouvoirs invoquent l’argument absolu, tellement habile et tellement commode, qui sert désormais à tous les usages et qui est destiné à nous river le clou : notre sécurité, à laquelle ils se prétendent si attachés, les chers mignons ! Même si leurs intentions étaient pures, ce que contestent les mauvais esprits qui affirment que le véritable but recherché est de remplir à bon compte les caisses de l’Etat, il faudrait leur rappeler que la fin ne justifie pas n’importe quels moyens ! Mais ils n’ont cure de ces préceptes moraux ! Quelle aubaine pour eux que la présence invisible et les méfaits de Ben Laden et de ses imitateurs ! S’ils n’avaient pas existé, il eût fallu les inventer puisque, même à leur insu et indirectement, ils favorisent et légitiment les atteintes grandissantes à nos libertés.

Troisième attitude générale, qui s’inspire du fameux adage : « Diviser pour régner », l’entretien et le développement des oppositions, des fractures et des haines. Certes, les hordes préhumaines (§) n’ont pas attendu l’apparition de l’Etat français pour les cultiver : elles font partie de leur plus ancien patrimoine mésolithique, mais Il les a prises en compte et les bichonne, sachant très bien que leur perpétuation constitue pour lui la garantie de sa propre pérennité. Les privilégiés qui le composent et le dirigent se doivent donc de les organiser et de les amplifier à leur profit. C’est ainsi que, dans nos marigots, d’innombrables groupes ou de catégories de population se combattent et se détestent, quitte à ce que leurs luttes impitoyables, qui se déroulent au sein d’une mêlée confuse et universelle, adoptent des formes plus ou moins discrètes et dissimulées, enduites d’un très convenable vernis d’hypocrisie. Ca y va, on ne fait pas de quartier, malgré les apparences qu’il faut sauver en les polissant : tout le monde s’y met, hommes contre femmes, jeunes contre vieux, malades contre bien portants, retraités contre personnes « actives », autochtones contre immigrés de plus ou moins fraîche date, ouvriers et employés contre patrons publics ou privés, partis contre partis, croyances contre convictions, nantis contre miséreux etc. La liste est infinie. A vous de la compléter. Ces conflits permanents, entretenus sans la moindre vergogne sous l’égide du troisième terme de la devise « républicaine » qui s’affiche sur tous les frontons : « Fraternité »( !?), sont alimentés par des principes absolument épouvantables et meurtriers qui sévissent depuis environ dix mille ans et qu’on ne cesse de célébrer, de glorifier et de mettre en pratique dans nos « sociétés » dégénérées : l’esprit de compétition dans tous les domaines, sportif (§), scolaire, professionnel, économique..., la volonté de puissance et, donc, de nuisance, la hantise de la vitesse et de la performance, l’obsession de l’efficacité à tout prix. Je reviendrai abondamment sur ces tares fondamentales, déterminantes et criminelles qui, de manière irrémédiable, fixent l’espèce humaine dans l’état de sauvagerie et de barbarie où elle s’entre-déchire sous nos yeux. Chacun aspire à la « réussite » (on ne précise jamais à quoi il convient de « réussir », tellement ça va de soi !), à la séduction, à la richesse, à la jeunesse, à la beauté et à la santé perpétuelles, à la notoriété, au pouvoir, chacun rêve de « posséder » la plus jolie femme, les enfants les plus doués, la voiture la plus imposante, les résidences les plus luxueuses etc., chacun prend un malin plaisir à humilier autrui en exhibant des signes extérieurs de prospérité, à l’en éclabousser comme le fait un automobiliste indélicat qui projette des giclées de boue sur les piétons.

Car, pour réaliser ces nobles ambitions, il faut nécessairement battre, surclasser, écraser, « tuer », comme disent certains sportifs, les concurrents, les rivaux, les ennemis, c’est-à-dire, finalement, tout ce qui bouge autour de soi. Telle est l’inhumaine et dévastatrice Loi de la jungle que l’Etat français (c’est-à-dire, encore une fois, les classes dominantes à quoi il se résume) s’emploie à faire régner partout...dans son propre intérêt. Il va encore plus loin, s’il est possible, en créant des psychoses collectives et en désignant à la vindicte publique des boucs émissaires. Afin d’attiser les haines, de semer le trouble et la confusion, de dresser les gens les uns contre les autres et de les rendre ainsi « inoffensifs » pour leurs dirigeants, ceux-ci leur jettent des os à ronger et détournent leur agressivité et leurs mécontentements vers les « sectes », les criminels « monstrueux », Ben Laden, les pédophiles réels ou supposés, Le Pen et autres épouvantails. Réservons une mention toute spéciale à la délation, qui a toujours fait partie des occupations favorites des Français (pas seulement à l’époque de Vichy)) et qui est vivement encouragée par les pouvoirs sous l’appellation euphémistique de « signalement ». Bref, il s’agit d’instaurer, avec le soutien des médias (toujours disposés à faire caisse de résonance) et avec le concours d’associations spécialisées dans les chasses aux sorcières et dans le fanatisme, un climat de peur, de méfiance et de soupçons mutuels, d’hostilité générale qui est tout bénéfice pour leurs fauteurs, d’abord, parce qu’ils se protègent ainsi contre les éventuelles « fureurs » d’un vain peuple en les orientant vers d’autres cibles, ensuite parce qu’ils le neutralisent et peuvent le manipuler à loisir en fomentant en son sein d’innombrables dissensions, enfin -et c’est le sommet de leur art- en suscitant dans les masses un sentiment d’auto-estime et d’auto-satisfaction qui s’appuie sur la « constatation » (semblable à celle exprimée dans les Evangiles par les pharisiens) qu’elles sont, finalement, très respectables et, même, assez « vertueuses », comparées aux affreuses « têtes de Turcs » qu’on leur jette en pâture et qui sont chargées de fonctionner comme des abcès de fixation attirant à elles tout le mal en faisant ainsi ressortir par contraste les relatives « candeur » et innocence du reste que, de manière indirecte, elles lavent toujours plus blanc ! Magnifiques subterfuges !

Complétant son œuvre, le Grand Prédateur se livre à une quatrième opération, facilitée par les précédentes : le décervelage . On peut distinguer deux stades. Dans un premier temps, il s’agit d’offrir aux gens une mosaïque de centres d’intérêt suffisamment variés et attirants pour qu’ils en arrivent peu à peu à oublier l’essentiel, à se fourvoyer en de multiples « divertissements » dont la pratique les amènera à renoncer à tout esprit critique s’attaquant au fond des choses, à toute prise de recul, à toute pensée originale, indépendante et rebelle. Les uns vont s’étourdir dans l’activisme, souvent accompagné d’affairisme et de consumérisme. Ils se griseront d’une fausse importance et d’une illusion de puissance acquises grâce à une galopade effrénée qui les précipite dans une succession ininterrompue de rendez-vous, de réunions, de voyages. Ils se transformeront en capitaines d’industries, présideront des sociétés, gagneront beaucoup d’argent, accumuleront les signes extérieurs de richesse, se lanceront dans une fièvre d’acquisitions... et n’en auront jamais assez ! D’autres prendront leur pied dans l’intellectualisme, dans le jeu enivrant des concepts et des abstractions maniés au sein des disciplines philosophiques et humaines, dans les « découvertes » qu’ils croiront effectuer au cours de leurs recherches, en fait, le plus souvent, plus apparentes que réelles, généralement controversées et vouées à la caducité (p. ex. en sociologie et en histoire). Plus gratifiantes pour leurs auteurs seront les inventions techniques réalisées dans le cadre des sciences physiques et dont l’efficacité sera brillamment confirmée par leur usage pratique aux conséquences et aux résultats souvent spectaculaires et, parfois, catastrophiques comme le déchaînement d’une « communicationnite » aiguë et artificielle provoquée par un emploi complètement aberrant des portables et du Net qui favorise une effroyable perte de temps et d’énergie, toute une dilution de la personnalité et de ses forces vives, à travers des jacasseries stériles et des zappings interminables. Comme nos maîtres doivent se frotter les mains ! Une fois de plus se confirme cette évidence que la préhumanité a le génie de pervertir les idées et les objets merveilleux qui sortent de ses mains et de son cerveau ! Beaucoup privilégieront l’hédonisme, le culte du corps, de la beauté, de la jouissance, du confort, du bien-être, de la sexualité, du plaisir sous toutes ses formes, dépenseront éventuellement des fortunes en soins esthétiques. Certains se laisseront fasciner par l’exotisme, l’ethnographie pittoresque, les continents et les océans lointains, les paysages grandioses ou paradisiaques et aussi, sans forcément s’y adonner eux-mêmes, par l’aventurisme des grands « exploits »( ?) solitaires ou collectifs. Il en est que les déplacements dans le temps (passé ou futur) passionneront plus que les voyages dans les espaces terrestres ou extra-terrestres. Trop souvent, ils s’évaderont dans une science fiction ou dans un fantastique démobilisateurs et totalement fantaisistes, à moins qu’ils ne fassent de l’histoire de pacotille, jalonnée d’épisodes pittoresques, d’horreurs ou de ces fameuses « énigmes » sans cesse reprises et toujours insolubles qui fournissent donc une matière inépuisable aux hypothèses les plus farfelues. Le même risque de charlatanisme, mais aggravé par les conséquences personnelles qu’il peut comporter, se retrouve dans un occultisme de bazar ou un ésotérisme frelaté qui exploitent la curiosité, la naïveté ou le désarroi. L’actualité, habilement utilisée par des médias qui savent l’accommoder selon les goûts plus ou moins futiles ou dépravés du public, le submerge chaque jour de « nouvelles » piquantes, sensationnelles, terrifiantes ou envoûtantes lorsqu’elles concernent les amours, les fastes ou les mésaventures des « grands » de ce monde ! L’Etat français veille à ce que chacune de ses ouailles ait la possibilité de se constituer un éventail de « distractions » assez large pour qu’elles puissent faire diversion et obstacle aux idées et aux intentions malignes qui chercheraient à nous infester, prenant la place des bons virus qu’il va nous communiquer et dont la diffusion suppose un affaiblissement de nos « défenses immunitaires », de nos capacités de résistance constamment attaquées par toute la gamme des dérivatifs que je viens d’énumérer, dont certains peuvent paraître innocents ou même estimables, mais qui préparent efficacement le terrain pour les manœuvres de la deuxième phase, encore plus destructrice, qui voit l’abrutissement succéder au divertissement.

Je fais allusion, non seulement à d’innombrables shows télévisés abêtissants ou dégradants, chansonnettes, musiquettes et clips, aux bavardages insipides laborieusement échangés entre des animateurs en renom et ces « vedettes » qui, en un carrousel bien ordonné, reviennent à intervalles réguliers faire leurs promos, aux variétés débiles, à la télé-réalité, aux jeux infantiles, mais aussi au martèlement publicitaire et au grégarisme avilissant qui infecte certains grandes manifestations sportives, politiques, musicales ...ou religieuses ! Plus redoutables encore sont les grands « assommoirs » dont se sert, avec une habileté diaboliquement équivoque, l’Etat français pour réduire les masses à sa merci tout en jouant les Pères-la-Vertu et en réalisant de substantiels bénéfices ! Sans entrer dans le détail des différents domaines que je vais citer et dont chacun réclamerait un traitement à part, je mentionnerai en vrac les jeux de hasard, l’alcool, le tabac, la prostitution, la pornographie (§), les voitures surpuissantes qui sont tolérées bien qu’elles incitent aux imprudences ...et même les engins plus modestes qui tentent de rivaliser avec les seigneurs de la route en s’inspirant des grands principes qui régissent le fonctionnement de nos collectivités : vitesse, épate, agressivité, élimination des concurrents etc., et dont on ne voit pas pourquoi on devrait cesser de les appliquer au volant de sa voiture alors qu’ils sont partout ailleurs préconisés, glorifiés et imposés ! Quelle hypocrisie ! L’Etat français nous régale d’hygiénisme moralisateur (tabac, alcool ...voir liste ci-dessus) tout en veillant bien à ne pas tuer les poules aux œufs d’or, à se remplir les poches, à préserver aussi bien les intérêts des fabricants et des fournisseurs que les pratiques « vicieuses » des consommateurs ! Il n’est pas jusqu’à « la drogue » au sujet de laquelle on ne soit fondé à se poser de graves questions. Avant de pourchasser les vendeurs et les clients, au lieu de se livrer à une pénalisation et à une répression aussi douteuses dans leurs motifs ou dans leurs modalités que dans leurs véritables buts, les pouvoirs publics feraient bien d’envisager les raisons de fond pour lesquelles tant de gens et, en particulier de jeunes, adoptent des conduites suicidaires (comprenant aussi parfois le refus de se protéger contre les contaminations sexuelles ou le recours à des activités « sportives » exagérément dangereuses) qui visent à fuir une « société » perçue comme insupportable et invivable, et dont il semble qu’on ne peut plus se débarrasser qu’en se débarrassant de soi-même ! Mais les « autorités » ne risquent pas de se consacrer à de telles méditations qui feraient trop bien ressortir les tares et les vices meurtriers d’un système économique, social et politique dont ils sont les garants et les profiteurs. On voudrait, d’autre part, être absolument certain que l’Etat français ne puise pas, d’une manière détournée, indirecte et par des circuits plus ou moins compliqués et obscurs, dans la manne abondante produite par le trafic des diverses cames. A ces gains matériels hypothétiques pourrait s’ajouter la satisfaction procurée par l’élimination de toute une « racaille » plus ou moins marginale, contestataire ou dissidente. En définitive, le grand Dealer, bien plus nocif que tous les autres réunis, demeure l’Etat français, spécialiste et distributeur de « stupéfiants » en tous genres ou presque !

Après avoir vidé de leur substance les esprits et les volontés et réduit les êtres humains à l’état de pantins inertes et désarticulés, il ne reste plus -cinquième catégorie d’interventions étatiques- qu’à les soumettre à un « remplissage » forcené, comme s’il s’agissait de poupées de son. Après le lessivage de cerveaux, le bourrage de crâne. C’est à quoi s’exerce avec talent la « bande des quatre », formée par les parents, les enseignants, les éducateurs et les psys (§) qui, au nom de l’Etat français, conditionnent les jeunes pour le restant de leurs jours. Leur tâche est évidemment capitale puisqu’elle a pour résultat la perpétuation de l’état de choses existant. Il ne s’agit pas de présenter aux enfants et aux adolescents, d’une manière aussi exhaustive et honnête que possible, sans porter de jugements défavorables, toute la gamme imaginable des options de vie collective déjà proposées et, parfois, mises en pratique dans le passé par des utopistes plus ou moins inventifs ou. géniaux ...que l’on discrédite au contraire (quitte à leur reconnaître de l’originalité, de la générosité et de la bonne volonté), en les dépeignant sous les traits de naïfs irréalistes, de chimériques farfelus ou d’extrémistes totalitaires dont les entreprises ne peuvent qu’être funestes ou vouées à l’échec. Il est encore moins question d’inviter les jeunes à faire eux-mêmes un effort de réflexion personnel, qui comporterait l’immense inconvénient de les amener à remettre en cause et à critiquer le désordre actuellement établi et, en tout cas, à découvrir que le régime sous lequel on les fait vivre n’est pas le seul (tant s’en faut !) qui soit concevable et -qui sait- praticable. Et nous touchons là à l’énorme et scandaleux mensonge dont chaque génération intoxique la suivante, sous la conduite et au service de l’Etat français. On fait croire à des jeunes incapables de se défendre que la France incarnerait un modèle démocratique et républicain sinon parfait, du moins authentique, perfectible et déjà bien évolué, et l’on complète cette imposture en ajoutant qu’une telle démarche « progressiste » s’effectue vers des « horizons indépassables » qui constituent le nec plus ultra des aspirations et des réalisations humaines. Bref, les Etats « avancés » comme la France auraient trouvé et choisi la meilleure voie : il n’y aurait pas d’alternative, sauf à se fourvoyer dans les précipices et les impasses. On pourrait, à la rigueur admettre ce raisonnement s’il s’avérait que la « démocratie » et la « république » auxquelles on se réfère méritaient bien ces noms. Or, comme j’aurai l’occasion de l’affirmer dans les lignes qui suivent, puis de le répéter souvent au cours de ces chroniques, ces mots superbes ne sont, malheureusement, que des façades composées de simulacres et de faux-semblants.

Les conditionnements se poursuivent ensuite tout au long de la vie, concernent tous les domaines et sont le fait de multiples agents plus ou moins officiels, comme évidemment les médias et, spécialement, la télévision qui ne se contente pas de nous déverser les tonnes d’âneries bêtifiantes que je signalais plus haut, mais qui nous intoxiquent tout au long d’émissions prétendument sérieuses qui ne sont, en fait, composées que d’une information tronquée et truquée et de débats biaisés où les questions et les critiques de fond ne sont jamais abordées et les vrais empêcheurs de tourner en rond jamais invités. Ils tiennent tous un langage optimiste et rassurant sur la nature et l’avenir de nos « sociétés ». Les « élites », fortement soutenues par les médias, ne cessent de nous inculquer les convictions fondamentales qui, selon elles, déterminent notre bonheur futur. Elles sont tout à fait décidées (ce qui justifie leurs privilèges) à nous le procurer, pourvu que nous leur fassions confiance et remettions entre leurs mains nos destinées. Pour nous faciliter les choses et hâter notre ascension vers toujours plus de civilisation, elles nous indiquent les positions que nous devons adopter face à tous les problèmes qui surgissent en tous domaines. Espérons que l’Etat français voudra bien faire un pas de plus en éditant, chaque année, une brochure clairement rédigée où seront mentionnées les questions taboues qui ne doivent pas être abordées, les réponses qui doivent tout de même leur être apportées, si les circonstances y obligent, et dont il ne faut pas dévier d’un pouce lorsqu’on se trouve en terrain particulièrement « sensible », quitte à faire preuve d’un franc libéralisme dans les secteurs moins délicats. Par exemple, nous pourrions, non seulement continuer à proclamer que la glace à la fraise est, selon nous, préférable à la glace au chocolat, mais il nous serait même loisible (vous vous rendez compte !) de passer à l’acte. Inversement, quantité d’opinions n’auraient pas le droit de s’exprimer lorsqu’elles ne seraient pas conformes à la doctrine définie en haut lieu. C’est d’ailleurs ce qui se passe déjà dans les faits, même si la censure et l’auto-censure ne sont pas encore codifiées à ce point. On peut être sûr que l’Etat français ne sera jamais en rupture de stock lorsqu’il devra fournir à chaque citoyen l’uniforme de prêt-à-penser qu’il doit endosser, en compagnie de tous les autres, pour réaliser avec eux l’unité et l’unanimité si indispensables à l’accomplissement des hautes missions dévolues à la France dans le monde et, donc, si nécessaires pour asseoir sa crédibilité.

Cet admirable consensus tirerait toute sa valeur du fait qu’il reposerait sur le culte et la mise en œuvre généralisés des grands principes démocratiques et républicains. C’est en tout cas ce que ne cessent de nous seriner les distingués personnages qui nous gouvernent. J’ai peine à croire ...qu’ils y croient eux-mêmes, tellement leurs déclarations sont fallacieuses, constamment démenties par les faits, tellement il va de soi que les grandes et nobles idées qui sont censées régir la vie publique française ne sont hélas ! que des mythes aussi sublimes qu’absents des réalités quotidiennes. Je reviendrai abondamment sur ces questions si importantes. Bornons-nous aujourd’hui, pour ne pas gonfler inconsidérément cette chronique, à un très rapide survol. La Démocratie ? En France (et ailleurs), ce n’est qu’un mot en dix lettres destiné à orner pompeusement les beaux discours spécieux et les manuels d’instruction civique ! Qui oserait affirmer de bonne foi et en connaissance de cause que le gouvernement de la France est vraiment assuré par le peuple et pour le peuple ! Le référendum d’initiative populaire n’existe même pas et les gens ne disposent pas des moyens de faire vérifier la constitutionnalité des lois qui les oppriment. Aucune démocratie participative. Alors, bien sûr, on vous fait toujours le coup de ces bulletins de vote pour lesquels tant de nations se sont battues etc..(vous connaissez la chanson !) et qui démontreraient de façon péremptoire la souveraineté du Peuple. Fariboles ! Comme disait un « groupuscule » : « Si les élections servaient à quelque chose, il y a longtemps qu’elles seraient supprimées ». Regardons-y de plus près. Les prétendus « citoyens » ne sont ni formés, ni informés, mais déformés et désinformés par des propagandes mensongères et intéressées. Ce n’est pas le bien commun, ni l’intérêt général qui les motivent, mais de sordides préoccupations personnelles, catégorielles, professionnelles, régionales, villageoises... ou, même parfois, la gueule du candidat, son bagout, son nœud de cravate ! Ils doivent choisir entre des gens qu’ils n’ont pas choisis, mais qui, en fait, ont déjà été « élus » par des factions qui les leur imposent. Ainsi faisait-on dans les cirques romains où il fallait départager les Verts des Bleus. Les aspirants députés sont obligés de recourir à l’investiture de partis dont ils seront, en fait, les représentants liges beaucoup plus que ceux du peuple. Ils souffrent d’une énorme inégalité de moyens en termes financiers et médiatiques. Une fois élus, ils sévissent pendant des années pratiquement sans contrôle. De toute façon, leur rôle est minime. On va leur faire voter des masses de textes concernant les sujets les plus divers, qu’ils n’ont pas le temp d’approfondir et pour lesquels la plupart d’entre eux n’ont pas la moindre compétence. Ils sont donc contraints de s’en remettre à l’avis de leurs « spécialistes » et de suivre les consignes de vote. C’est le cas du gros bataillon des députés de « base » qui se bornent à faire de la figuration et qui, finalement, méritent bien le titre de représentants qu’ils s’arrogent, dès lors qu’on le réfère à une « représentation » théâtrale où ils se contentent de jouer les utilités ! Ajoutons que l’exécutif règne sans partage sur l’assemblée nationale puisqu’il est maître de son ordre du jour et dispose de procédures expéditives pour la faire voter comme il l’entend. Et surtout n’oublions pas que le gouvernement lui-même est soumis à l’influence épisodique, mais parfois écrasante, des lobbies de toutes catégories et de toutes tailles, et à la tyrannie permanente des trois instances qui, dans la réalité, lui sont supérieures, le pouvoir économique, le pouvoir médiatique et le pouvoir administratif. De sorte, et cette remarque est essentielle, que les vrais dirigeants ne sont pas élus et qu’ils se servent de ceux qui le sont pour aboutir à leurs fins. Si vous avez vraiment envie de participer à cette honteuse comédie, c’est que vous n’êtes pas dégoûtés, que vous ne craignez pas de vous ridiculiser et que vous ne tenez pas en haute estime votre propre dignité. La seule conduite honorable à tenir, l’unique preuve d’esprit civique que vous puissiez donner consistent, bien sûr, à vous abstenir en signe de protestation, et comme un appel en faveur de « systèmes » radicalement différents. Je m’arrête pour aujourd’hui : ça m’entraînerait trop loin. Nous en reparlerons. Un petit mot cependant : si de telles procédures sont rendues inévitables par les dimensions des Etats, alors c’est celles-ci qu’il faut réduire !

Je n’en dis pas plus pour l’instant et je ne fais que toucher à un autre immense chapitre qui révèle, lui aussi, l’absence de démocratie, celui de la violation continuelle des droits et des libertés élémentaires par un Etat français qui ne fait semblant de les respecter (il allonge un peu notre laisse !) que lorsque ça l’arrange et pour, éventuellement, redorer son blason ! Au lieu de me livrer à de longs développements qui prendront place dans une future chronique et pour « égayer » ( !) mon austère propos, je me limiterai à citer l’un de ces petits exemples qui ne sont pas très graves dans leurs conséquences, mais qui sont extrêmement significatifs et qui, naturellement, fourmillent dans la vie quotidienne. L’an dernier, au salon du livre de Paris, un écrivain voulut s’approcher du cortège présidentiel pour offrir à M. Chirac un tee-shirt sur lequel était critiquée l’interdiction faite à un Prix Nobel chinois de participer à cette manifestation ...pour complaire à son gouvernement ! Il fut immédiatement soulevé par des bras vigoureux et directement transporté dans un panier à salade où il ne demeura qu’une heure, le temps de s’apercevoir qu’il s’agissait d’une personnalité connue. Que se serait-il passé si la police avait eu affaire à une personne anonyme ? Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est la réponse confondante faite à la question posée par la victime de ce rapt » qui voulait s’enquérir du délit qu’il avait commis. « Vous avez perturbé la visite d’un chef d’Etat ». Et alors ? C’est la moindre des choses ! Figurez-vous, Mmes et MM. de la Police, que, dans un pays démocratique (je sais bien que c’est difficile à imaginer puisqu’il n’en existe aucun à la surface de la Terre) ; un chef d’Etat, comme vous dites, n’est pas un satrape, un empereur ou un dieu vivant, mais, en dépit de ses fonctions particulières, un citoyen comme les autres, à l’écoute et au service desquels il doit se tenir constamment. Son droit à ne pas être « perturbé » passe bien après son devoir d’accueillir les remarques, suggestions et reproches qui peuvent lui être adressés par n’importe quelle personne, fût-elle la plus obscure. De tels agissements, accompagnés souvent de suites beaucoup plus sévères, reflètent une mentalité profondément anti-démocratique et hostile aux Droits de l’homme dont le président de la Ligue qui s’en préoccupe vient de nous dire qu’ils sont sur « la mauvaise pente ». Ils doivent même se trouver bien bas puisque la dégringolade se poursuit depuis le Mésolithique ou la fin du Paléolithique ! Inutile de vous dire que des milliers de faits de ce genre m’ont été relatés depuis quarante-cinq ans que je me penche sur leur étude. Ce qui serait amusant, amis lecteurs, c’est que vous me fassiez parvenir divers récits qui illustreraient ceux dont vous avez pu être les témoins, les victimes ou les confidents, et je les publierai sur ce site. J’attends vos copies pour la fin du mois de mai, dernier délai ! Pour en terminer avec mon écrivain, je préciserai que s’il avait exhibé une attitude menaçante ou insultante, l’intervention policière eût été justifiée, mais aucune confusion n’était possible à ce sujet.

Mais, dira-t-on, si la « démocratie » est bien mal en point chez nous (pour ne pas avouer qu’elle est inexistante), du moins y trouve-t-on une véritable république. Naturellement, il faut aussi abandonner cette illusion. Comme l’indique le mot, la République, c’est la Chose de tous, à laquelle chacun peut accéder et qui se partage équitablement. Or, en fait, elle se « décompose » (c’est vraiment le cas d’employer ce verbe) en choses particulières bien grasses et bien juteuses que les nantis accaparent. Le Bien commun se corrompt en une multitude de biens ( ou prétendus tels, car les goûts et les aspirations de la préhumanité : fric, pouvoir, médailles, médiatisation, confort, « bonheur » etc.. ne sont pas très relevés et se réduisent trop souvent à de vulgaires convoitises) accaparés par des minorités restreintes. L’Intérêt général se pervertit en intérêts particuliers. Il y a bien longtemps que la République a fait l’objet d’une privatisation en règle effectuée par ceux qui se la sont appropriée. Les discriminations de toutes espèces subsistent et s’aggravent (récemment encore, un organisme officiel comme la Cour des Comptes constatait l’échec quasi total de la soi-disant politique d’intégration des Beurs menée depuis vingt ans par les gouvernements successifs de couleurs partisanes différentes), les inégalités et les disparités abondent, qu’il s’agisse des revenus, des patrimoines, des conditions de vie ou d’accès aux soins médicaux, à l’éducation, à l’instruction, aux médias, aux grandes Ecoles, ou encore des différences de traitement entre hommes et femmes. Des millions de personnes vivent ou, plutôt, meurent à petit feu, accablés par toutes les formes de détresse et de délaissement, plongés dans la pauvreté, la précarité, parfois la misère extrême. Alors, je pose ici des questions capitales. Que penser d’une forme d’organisation collective telle que l’Etat, qui, partout dans le monde et pas seulement en France, se révèle incapable d’assurer une vie décente à chacune de ses ouailles, ce qui constitue pourtant son devoir le plus élémentaire ? Quelle légitimité lui reste-t-il et peut-on encore lui accorder quand il se rend coupable d’une défaillance aussi monstrueuse et d’autant plus intolérable qu’elle correspond, je le répète, au non-accomplissement et, même, à la violation de sa première et plus importante obligation ? N’y parvient-il pas à cause d’obstacles insurmontables qui mettent en échec sa bonne volonté ou, au contraire, ceux qui le détiennent ne trouvent-ils pas leur intérêt à entretenir volontairement un état de choses qui est la contrepartie, l’envers et la condition sine qua non de leurs privilèges... la surabondance dont jouissent les uns ne pouvant leur être assurée et garantie que par le dénuement des autres, en vertu d’une sorte d’équilibre des comptes odieux et d’un jeu de compensations sordide ? Que signifient ces appels à la charité qui se mutiplient et qui sont destinés à pallier la carence étatique ? Les réflexions d’Ariane Ascaride que j’ai placées en tête de cette chronique ne sont-elles pas justifiées, comme celles du vice-président d’ATD Quart-Monde lorsqu’il nous dit que « les situations d’urgence qui perdurent depuis vingt ans et affectent un nombre toujours plus grand de personnes ne peuvent plus être ainsi appelées..., mais qu’elles représentent un scandale, un déni de justice et de démocratie », lorsqu’il ajoute que la véritable solidarité consiste à « rejoindre les plus démunis dans leur aspiration profonde non pas à être mieux aidés, mais à sortir de la misère et à vivre comme tout le monde », lorsqu’il interpelle l’Etat sur « sa responsabilité première de garant de l’accès de tous aux droits de tous » ? Même quand l’Etat trahit sa mission d’une manière aussi évidente et aussi « révoltante » (alors qu’il pourrait parfaitement la remplir puisqu’il dispose de ressources suffisantes, à charge pour lui de les redistribuer de façon équitable), on n’a peut-être pas le droit, pour des raisons morales, humaines et spirituelles qui lui sont d’ailleurs complètement étrangères, de retourner contre lui son arme favorite, la Violence qui constitue, je le rappelle, son essence, sa raison d‘être, son moyen d’existence et de domination et qui doit rester son monopole et son apanage exclusif, mais n’est-on pas fondé,au titre de la légitime défense, à recourir sur une vaste échelle aux moyens de la résistance passive et de la désobéissance civile, tels qu’ils ont été pratiqués depuis Thoreau en leur adjoignant toutefois des améliorations et en sachant que l’Etat, cette bête immonde, n’aura pas le moindre scrupule à vous écraser en maquillant sa sauvagerie d’un badigeon juridique tout exprès composé pour justifier ses forfaits ? Enfin, comment des millions de personnes peuvent-elles être assez aveugles et assez lâches pour supporter la tyrannie d’Etats qui se distinguent aussi par d’innombrables négligences, une monumentale imprévoyance(§), le parasitisme, une irresponsabilité anonyme qui vaut impunité, saut pour les lampistes (à moins que les « supérieurs » n’aient des comptes à régler entre eux !), une gestion technico-administrative souvent déplorable qui conduirait à la faillite les entreprises privées tentées de les imiter, d’énormes gaspillages, des malversations répétées, et un culte du secret qui recouvre le tout pour le dissimuler ?

L’omnipotence et l’omniprésence grandissantes de l’Etat français ( qui va même jusqu’à imposer une version officielle de l’Histoire, comme il vient de le faire à propos de sa colonisation en Afrique du Nord, et qui continue à exercer une tutelle plus ou moins discrète sur la TV, ainsi qu’on a encore pu tout récemment le constater au sujet d’une émission consacrée au référendum sur l’Europe, organisée et « commandée » par Télé-Elysée, comme dit « Le Monde, et qui rappelait les intrusions gaullistes ou giscardiennes dans les campagnes électorales) correspondent au vœu de Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat ». De la même manière, par le biais de ces élections qui nous permettent de confier les responsabilités politiques à l’élite de notre nation, nous suivons, en quelque sorte, les recommandations d’Adolf Hitler qui, lui aussi, avait accédé légalement au pouvoir grâce au suffrage universel en quoi il voyait le moyen de promouvoir les citoyens les plus méritants et les plus valables ! C’est ce qu’il exprime dans « Mein Kampf » : « La meilleure constitution et la meilleure forme de l’Etat est celle qui assurera naturellement aux meilleurs éléments de la communauté l’importance du guide et l’influence du maître ». Dieu merci, nous ne manquons ni de « guides », ni de maîtres » ! Mais, pour goûter les bienfaits de ces « protections » si rapprochées, il faut consentir à quelques sacrifices. Comme le disait si bien Lénine : « Tandis que l’Etat existe, pas de liberté ; quand régnera la liberté, il n’y aura plus d’Etat ». Les deux sont effectivement incompatibles et il faut choisir. Vous imaginez dans quel sens je vote ! A bientôt ! D’ici là, détournant de sa destination la célèbre formule de Voltaire pour l’appliquer à un adversaire autrement redoutable, je vous recommande de bien « écraser l’infâme » tout en n’usant contre lui que d’armes honorables, pacifiques et, quelquefois, drôles, telles que la dénonciation sans trêve et la dérision impitoyable. Et je vous adresse une cargaison de bisous, ces « points roses qu’on met sur le i du verbe aimer », selon le Cyrano d’Edmond Rostand.

Christian SINGER


P.S. 1° Je vous promets pour la prochaine fois un texte (peut-être) plus court et d’aspect moins sévère !

2° En 1831 déjà, une lithographie de Charlet s’intitulait : « C’est toujours les mêmes qui ...tiennent l’assiette au beurre ». Formulation prophétique, puisque rien n’a changé depuis !

3° On peut penser ce qu’on veut de Jean-Paul II, et éventuellement beaucoup de mal. Mais dans la logique des Etats (et en particulier de l’Etat français), il était tout à fait normal, étant donné son rayonnement exceptionnel et sa qualité de souverain de « l’Etat de la Cité du Vatican », que le gouvernement ordonne la mise en berne du drapeau français. Mais les laïcards ne l’ont pas entendu de cette oreille ! Une fois de plus, confirmant les remarques faites dans ma première chronique, ils ont fait preuve d’intolérance, de sottise, d’étroitesse d’esprit et de mesquinerie. Le refus, le rejet, l’exclusion, le manque de générosité et d’ouverture, une approche toujours négative constituent bien l’essentiel du laïcisme à la française.

 
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Christian Singer
vendredi 22 avril 2005
Mise à jour : 22 avril 2005
 
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