Le présentateur télé qui débite des platitudes avec sa bouche est porté aux nues, tandis que la prostituée qui utilise sa bouche pour tailler des pipes est traitée comme une moins que rien. La savante qui loue son cerveau aux grandes entreprises d’armements est bien considérée, tandis que le prostitué qui contribue à éponger la misère sociale et affective est rabaissé. Le travailleur du bâtiment qui use son corps à porter de lourdes charges est un modèle populaire, tandis que la putain dont le corps est maltraité par des clients indélicats ou par d’affreux mafiosis est ignorée. Tout ça est pour le moins paradoxal. Il s’agit toujours de traiter la sexualité comme une chose à part (et les filles ou les homos comme des inférieurs) et d’écarter les réalités générales du monde du travail.
En revanche, ce qui est particulièrement immonde, c’est l’exploitation, la contrainte, le viol... et les dénigrements et amalgames qui stigmatisent des catégories -les putes- et en valorisent d’autres -les travailleurs d’entreprise- alors qu’il n’y aucune différence de nature entre les deux. Dans les deux cas, il s’agit de prostitution, d’aliénation, d’exploitation, de non-épanouissement de soi. Il n’y a pas de quoi être fier de se prostituer dans le système capitaliste et de glorifier le travail, qu’on soit volontaire ou non.
Dans les deux cas, l’être humain ne vit pas pleinement ses vocations, il est instrumentalisé par un système qui s’engraisse sur son dos. Tant que ce système reste tel qu’il est, toutes les formes de prostitution subsisteront, et la moindre des choses serait de donner les mêmes droits aux prostitué(e)s (les travailleuses(eurs) du sexe) qu’aux travailleurs(euses) (les prostitué(e)s des entreprises). Mais le mieux, évidemment, reste toujours la révolution, et l’abolition du travail, de l’argent et des entreprises.
Le slogan serait alors : « ni putes, ni salariés, ni patrons, ni entreprises ». L’abolition de la prostitution signifie forcément l’abolition du capitalisme et de ses avatars.
Les filles des banlieues et d’ailleurs ont bien raison de réclamer leur liberté et leur droit à ne pas être traitées en objet ou en chair à mariage. Mais tout ça reste consensuel, superficiel, et ne risque pas de changer quoi que ce soit en profondeur. Surtout que le problème du sexisme dépasse l’habitude de la séparation des genres, il est aussi lié à la ghettoïsation, au capitalisme, à la pauvreté, à la sous-culture...
Quand on réclame des droits spécifiques pour les femmes, on renforce malheureusement la séparation des sexes, et, en quelque sorte, on renforce les prétextes à discriminations sexistes. Il serait plus fort de réclamer des droits pour tous les humains (et aussi pour les non-humains d’ailleurs) en l’accompagnant de la ferme volonté d’abolir les genres. Au delà des atrocités dont sont victimes les filles, ce sont tous les êtres humains (et encore plus les animaux) qui sont aliénés, exploités, détruits. Dans le domaine de la destruction des personnalités, filles et garçons sont à égalité, c’est bien le seul dans cette « société ». Les excès violents caricaturaux (viols collectifs, meurtres...) devraient nous montrer l’urgence de tout changer.
Avec « ni putes ni soumises », on se contente d’essayer d’améliorer un système irréformable et de défendre les normes en place : séparation des genres, famille, sexualité dite normale (hétéro et raisonnable). C’est pour ça que la marche des filles plaît tant aux personnalités politiques et aux médias.
« Ni femmes ni hommes, ni famille ni capitalisme », voilà qui serait déjà plus intéressant. Mais la plupart des filles ne rêvent toujours que d’un bon mariage et du prince charmant.
Les pauvres des banlieues et d’ailleurs feraient mieux de changer leurs mentalités au lieu de se battre entre eux. Au lieu de constituer des bandes rivales et de passer leur temps à la guerre (entre sexes ou bandes, contre les polices), les jeunes feraient mieux de s’engager dans une voie révolutionnaire non-violente qui remettrait complètement en cause une « société » monstrueuse et aurait une direction pour tout reconstruire.
Malheureusement, au lieu de s’entraider, de créer une vraie solidarité et les bases d’une action révolutionnaire, les pauvres ne font que reproduire et renforcer (par leur luttes internes et leur solidarité très limitée) les rapports de domination et de violence du système qui les opprime, c’est ce qu’on observe dans le renouveau du sexisme (à supposer qu’il ait un jour baissé). Au lieu d’être le fer de lance d’une révolution globale et radicale, ils sont, comme les autres, les pions et les agents de leur oppression. Ils ne rêvent que d’intégration, de réussite matérielle et familiale au lieu de songer à tout changer.
Filles et garçons, pareillement victimes du capitalisme et de la séparation des genres, passent leur temps à s’épier, se séduire et se faire la guerre, au lieu de lutter ensemble pour leur émancipation totale dans tous les domaines. S’il y a une chance d’en finir pour de bon avec le sexisme, c’est dans cette voie. Le seul vrai féminisme consiste à militer pour l’abolition de la notion de femmes (et d’hommes parallèlement) et pour une vraie liberté de toutes les personnes.
Hélas, le slogan « ni putes ni soumises » résonne tristement. Malheureusement, celles qui s’en réclament restent des putes soumises à un système économique et social destructeur, des victimes de la séparation des genres et de la standardisation des personnalités. Comme les garçons débiles qui les agressent, elles deviennent complices de leur exploitation quand elles ne se révoltent pas en profondeur.
Cette « société » est un grand bordel peuplé de maquereaux de toutes sortes, l’échange marchand en est la règle et le fondement, dans le domaine des relations comme dans les autres, que les personnes soient traitées de putains ou de braves travailleuses.
Pour finir, deux extraits de Marcela Lacub, citée dans un article (de Mathilde Mathieu) du Monde du 9-10 mars 2003 :
« Le pire ennemi des femmes, c’est l’enfant, c’est la famille »
« Il faut en terminer avec les hommes et les femmes, il faut que le genre devienne une expression esthétique, comme un parfum ».


