Dans le numéro 2369 du "Nouvel Observateur" daté du 1er avril 2010, son fondateur et éditorialiste Jean Daniel publie une sorte de "manifeste" en faveur d’un "réformisme radical". Il m’a beaucoup intéressé, non seulement parce qu’on ne peut que partager tout ce que dit son auteur sur divers sujets tels que l’argent, la complexité, l’humiliation etc.., mais aussi -et contradictoirement- parce qu’il véhicule une conception générale de la vie et de l’action que je crois profondément illusoire et stérile tout en constatant qu’elle est universellement répandue, ce qui renforce beaucoup l’intérêt présenté par son étude, mais aussi la désolation qu’elle m’inspire.
Tout part d’une "haine de tous les absolus", qu’il s’agisse de celui de la religion : Dieu, de celui de la pensée : l’idéologie, ou de celui de la politique : la révolution. Cette trinité est accusée de tous les maux qui désolent l’humanité. C’est un fait que d’innombrables crimes ont été commis au nom de Dieu, que presque toutes les révolutions se sont accomplies dans la violence, et que les idéologies ont versé le plus souvent dans la contrainte et le fanatisme. Mais il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Dieu n’est pas responsable des horreurs qu’on lui fait dire ou faire. Toute révolution n’est pas immanquablement vouée au carnage, et les idéologies n’impliquent par elles-mêmes aucune forme de bourrage de crâne et de terrorisme intellectuel.
Les vrais coupables, ce sont les hommes eux-mêmes, ou plutôt les "préhommes" qui, depuis environ 10.000 ans, corrompent tout ce qu’ils touchent et tout ce qu’ils inventent, y compris leurs plus merveilleuses créations, techniques par exemple. On pourrait comparer leurs trois "sources d’inspiration" mortifères à des colonnes de poison surgies du fond de l’océan, qui s’y écouleraient en permanence et le pollueraient dans sa totalité. Il s’agit de la volonté de puissance avec ses trois sous-composantes, l’esprit de compétition, l’esprit d’appropriation et l’esprit de domination, le culte de la jouissance et de "l’installation" considérées comme des fins en soi, et le dévoiement de la Connaissance, ignorée dans sa nature profonde (le déchiffrement du Sens) et confondue avec une accumulation de connaissances théoriques destinées à justifier puissance et jouissance, et pratiques destinées à les assouvir.
Le vrai problème est donc celui d’une conversion fondamentale des hommes que, pour l’instant, rien ne permet d’espérer dans un avenir prévisible. Si elle s’effectuait, elle entraînerait la disparition des institutions (famille, Etat, entreprise, religions etc..) et des mentalités (rationaliste, spéciste, environnementaliste, puritaines etc..) archaïques et pernicieuses générées par le trio diabolique, et la construction d’un nouveau monde sur les ruines de l’ancien dont l’extirpation jusque dans ses racines (sanatio in radice) mériterait vraiment d’être appelée "radicale". C’est alors que Dieu, la révolution et l’idéologie retrouveraient toute leur pertinence, leur efficacité et leur bienfaisance.
D’abord, il s’agirait bien d’une véritable REVOLUTION des consciences et des pratiques atteignant sans aucune coercition tous les domaines de la vie publique et privée, et non d’un bricolage de surface qui n’a rien de "radical" puisque
1° il ne touche pas aux structures existantes et ne prétend vainement qu’en améliorer le fonctionnement
2°il se contente d’une politique des "petits pas" et des "petits gestes" ponctuels et limités (très à la mode actuellement) qui ne changent rien au cours général des choses et à leur issue fatale. Ces actions "vertueuses" créent chez ceux qui les commettent une satisfaction trompeuse du fait qu’ils se bornent, malheureusement, à verser un boisseau d’eau pure dans l’océan de merde que j’évoquais plus haut dont, en définitive, ils ne font malgré eux qu’augmenter le volume !
3°il ne se révèle donc pas seulement stérile, mais franchement négatif et nuisible, puisque, en époussetant le désordre établi et en lui donnant meilleure apparence, il contribue à sa perpétuation
4° bref, selon la fameuse formule du regretté Saramago, "il change tout ce qu’il est nécessaire de changer pour ne rien changer !"
Tout au long de ce parcours révolutionnaire grandiose qui devrait nous amener à la procréation d’une nouvelle Terre, c’est son instigateur et inspirateur, DIEU lui-même, qui guiderait nos pas et éclairerait notre démarche de sa Lumière propre dont les pauvres "lumières" héritées du 18 ème siècle n’étaient, dès le point de départ, qu’un pâle décalque qui, avec le temps, s’est presque éteint comme un quinquet fumeux auquel tout le monde fait semblant de rendre hommage tout en ne cessant de s’en moquer dans la pratique. Et ça se comprend un peu, du fait que ces lueurs anciennes que l’on résume et que l’on feint de vénérer sous le nom de "valeurs" (démocratiques, républicaines, humanistes etc...) ont pour principale caractéristique de n’en avoir aucune... puisqu’elles ne sont que des inventions arbitraires et intéressées de l’esprit humain. Il ne suffit pas de me dire que l’homme est bourré de droits et de dignité : il faut encore me le prouver en me montrant qu’ils s’enracinent dans une réalité objective et indépendante qui transcende mon esprit et leur garantit Valeur et Authenticité. Sinon, ce ne sont justement que des vues de l’esprit, de beaux discours oiseux qui n’ont aucune consistance, ...en un mot, du vent ! Et l’on ne va tout de même pas me demander de ployer le genou devant les idoles fabriquées par des préhommes qui veulent se hausser du col, et de croire à leurs tours de passe-passe. C’est comme les soi-disant éthiques "auto-fondées" (!) Sur quoi ? Le vide ? Toutes ces démarches s’apparentent à celle du baron de Crac qui voulait se soulever en se prenant par les cheveux !
La Lumière divine révèle en nous un vaste programme révolutionnaire que l’on peut appeler IDEOLOGIE, si l’on entend par là non un carcan de principes théoriques, rigides, systématiques et oppressifs, mais un Projet souple, ouvert et perfectible qui
1°se veut global et cohérent parce que, dans notre monde complexe, tout se tient, s’entre-tient, interagit et que, comme le disait (je crois) Valéry," il ne suffit pas d’avoir des idées, il faut les avoir toutes"
2° formule donc des propositions précises et concrètes applicables non pas seulement à l’espèce humaine et à tous les aspects de son existence, mais aussi en symbiose avec elle, aux autres êtres vivants et à la Terre prise comme un ensemble où tout est organiquement lié.
3° rejette le mauvais jeu de mot, purement fantaisiste d’ailleurs, selon lequel toute démarche visant une totalité devient forcément totalitaire !
4° se donne , au contraire, pour but, de permettre aux créatures humaines, animales et végétales de vivre, au sens plénier de ce terme, c’est-à-dire de s’épanouir individuellement et mutuellement selon leur mesure et leurs capacités, dans un climat d’amour, de paix et de liberté où la sécurité matérielle de chacun est assurée ainsi que le développement de toutes les formes de sa créativité.
Bref, cher Jean Daniel, le révolutionnaire, c’est celui qui essaie de prendre ou de reprendre les choses à leur base et à leurs origines. Si je file ma métaphore océanique, je dirais qu’il tente de remplacer les trois colonnes de liquide infect par un élixir régénérateur. Tandis que le réformiste radical se contente de ramasser sur le rivage les galettes empoisonnées, considérant que leur élimination va suffire à résoudre le problème de la pollution. Surtout s’il intensifie "radicalement " son activité et réalise de petits "progrès" continus dans les techniques d’élimination ! Mais comme, à l’instar de tout être humain et quels que soient ses dires, il ne peut se passer de Transcendance, il va absolutiser certaines formes de relatif qui, même les plus nobles d’entre elles telles que l’Amour ou l’Art, seront incapables d’étancher sa soif d’Absolu.

