Loft Story est le sujet idéal pour qui veut brasser l’air du temps. Les pour et les contre vont s’affronter dans les médias, M6 va faire du fric et ceux qui parlent de M6 aussi. Les commentateurs de l’intelligentsia médiatique sont ravis de pouvoir se défouler sur une émission caricaturalement monstrueuse.
Critiquer Loft Story, de manière plus ou moins mesurée, montre qu’on est quelqu’un d’intelligent, attaché à la dignité de la France et des spectateurs.
Aduler Loft Story, en suggérant éventuellement quelques modification au "jeu", c’est entrer dans le cercle des gens modernes qui vivent en phase avec leur époque. C’est être assez fin pour prendre l’émission avec du recul, au 3ème ou au 4ème degré.
Ce qui est merveilleux avec les médias-spectacles, c’est qu’on dise blanc ou noir, on gagne à tous les coups. Une sorte de cercle auto-alimenté fait se répercuter les "infos" en les amplifiant. Les commentaires se répondent les uns aux autres tandis que les lecteurs-spectateurs-auditeurs consomment les opinions diverses qu’on fabrique pour eux. Ils ont le droit de voter, d’être sondés, et, parfois, suprême honneur, de donner leur "avis", s’il ne sort pas trop des canons établis "naturellement" par la propagande et la dictature de la majorité. De toute façon, on leur demande de choisir blanc ou noir, pas de réfléchir et de se livrer à une dangereuse analyse en profondeur.
Critiquer les excès caricaturaux du système médiatique, en l’occurence un "jeu" glauque, ne peut pas avoir beaucoup d’effet. Les médias récupèrent tout et les critiques "ordinaires" ne peuvent que les renforcer. Même les diatribes contre Loft Story apportent de l’eau au moulin qui broie la réalité pour la transformer en dollars.
En revanche, critiquer le système médiatique lui-même peut être plus intéressant... Il ne faut pas se contenter de hurler avec les loups et de foncer sur un beau gros chiffon rouge. Essayons de prendre de la distance et un point de vue transversal pour observer le substrat sur lequel des Loft Story peuvent sortir de la fange ordinaire pour se développer sous le jour artificiel des projecteurs.
Commençons par quelques évidences avant de s’attaquer aux gros morceaux.
Si Loft Story existe, c’est qu’il y a un marché, un public potentiel. De fait, des millions de gens (et au moins 75 % des jeunes) observent sans trop sourciller quelques cobayes par caméras interposées. Pour qu’une "émission" pareille subsiste, il faut des sujets déjà bien conditionnés et suffisamment vides pour aimer se remplir d’un "jeu" aussi creux et ennuyeux. Et ce n’est pas Loft Story qui les a créés, ils se sont faits tous seuls, avec l’aide, entre autres, de la télévision "pré-Loft Story".
Pour qu’un tel "jeu" puisse se faire, il faut des participants. Pas de problèmes, malgré les risques et les contraintes, des milliers de gens sont prêts à se battre et à s’exhiber pour l’argent et la notoriété. Et montrer sa vie quotidienne à des millions de "conso-mateurs", c’est déjà être une star. Pour certains, une médiatisation, même fugace et dégradante, vaut tout l’or du monde. On accepte bien un travail salarié mal payé et précaire, pourquoi ne pas devenir temporairement le pantin de M6 ? D’ailleurs, sur internet, des tas de gens s’exhibent par webcam interposée, le plus souvent sans obtenir de rémunération. Le meilleur moyen d’être bien en phase avec la société globale est de s’y relier 24h/24. On a ainsi l’impression d’exister, on a ses fans, on se sent moins seul grâce à l’oeil électronique et aux échanges anonymes à distance.
Ensuite, il y a ceux qui fabriquent et diffusent Loft Story. Là aussi, pas de difficultés, la quasi-totalité des chaines sont prêtes à tous les cynismes pour gagner des parts d’audience afin d’enrichir toujours plus leurs actionnaires, c’est leur métier. Elles réalisent tout ce que réclament et supportent les consommateurs, et même au-delà. Les télés poubelles (elles deviennent toutes des vide-ordures, réceptacles de l’idéologie du moment et des caricatures d’émissions) se contentent d’exploiter la niaiserie des uns et l’appât du gain et de la gloire des autres. Bien sûr, elles aguichent, trompent et forcent la main, mais on reste libre de ne pas céder à leurs avances marketing. Elles font leur boulot de prostituées professionnelles pourvoyeuses d’émissions-supports publicitaires, mais personne n’est obligé de mordre à l’hameçon empoisonné.
Loft Story n’a pas débarqué d’un coup de la planète Mars. Ce "jeu" est la suite logique de ce qui existe déjà depuis longtemps, que ce soit en France ou ailleurs. Voyeurisme, manipulation, gangrène publicitaire, exploitation, racolages divers... n’ont pas été inventés et inaugurés par M6. Mais si Loft Story repose sur les mêmes mentalités et logiques capitalistes que tout le reste, elle constitue quand même une étape supplémentaire dans la descente vers l’abjection. Sa nullité caricaturale et ses modalités techniques un peu nouvelles permettent de révéler de manière crue un certain nombre de faits.
Le système du spectacle voudrait qu’on se limite à critiquer Loft Story et ses abus : contrats illégaux et oppressifs, risques pour les participants, jeux dégradants, structure manipulatrice... Mais noircir Loft Story équivaut à blanchir tout le reste. C’est facile et rentable de rejeter une caricature monstrueuse qui dépasse légèrement du lot commun. C’est comme si on critiquait avec violence la bombe atomique en acceptant sans trop broncher les millions de morts causés pas les armes "conventionnelles". Loft Story est une mini-bombe atomique qui permet de prendre conscience de l’abomination du système médiatique dans son ensemble.
Consciemment ou non, ceux qui se focalisent sur ce "jeu" invitent à oublier le reste. Les médias commerciaux effacent leurs propres manipulations en s’en prenant à ceux qui ont fait les premiers un pas de plus. Peut-être certains sont jaloux de ne pas avoir osé les premiers et se vengent en jouant les vertueux défenseurs de l’éthique ? Tous les coups sont permis et recommandés pour augmenter les profits...
1) Tout d’abord, la quasi-totalité des médias ont pour objectif premier de gagner de l’argent. Ils vendent du scoop et de l’émotion comme d’autres vendent des voitures ou du thon en boîte. Même les "services publics" sont soumis aux diktats de la rentabilité. La nécessité de plaire au plus grand nombre et de ne pas heurter les annonceurs impose un nivellement par le bas, et on n’en finit pas de creuser.
Les quelques niches un peu plus relevées sont les exceptions qui confirment la règle. Le contenu, souvent vide lui-même, est un prétexte pour pomper le fric grâce à la multiplication protéiforme et exponentielle de la publicité.
Les médias nés à la faveur des innovations technologiques -radio-télévision-internet- permettent de traquer et d’espionner le consommateur par tous les pores. Loin de se nuire, les différents médias se complètent et permettent de harponner le client en permanence. A la maison (télévision, radio, internet, magazines), pendant nos déplacements (radio, télévision...), et même pendant le travail pour ceux qui touchent à l’internet, les médias dispensent leur soi-disant contenu en l’entrelardant de pub. Cette prostitution médiatique outrancière et généralisée se sert donc de toutes les séductions pour racoler et ramasser le pognon. Le fardage ludico-esthétique masque difficilement la pute mercantile et vulgaire.
Quelques uns, plus scrupuleux, limitent la pub, mais il y en a beaucoup qui gèrent un média uniquement pour pouvoir y placer de la publicité. A l’extrême, ce ne sont plus des médias, mais des dépliants publicitaires déguisés en journal ou en télévision. On va alors fabriquer des émissions en fonction des sous qu’elle va rapporter. Fini le travail d’information, de culture, et de débat, place aux produits publicitaires plus ou moins vides, clinquants et débiles.
2) Ces caricatures de plus en plus répandues ne doivent pas faire oublier que tous les médias, du fait de leur insertion obligé dans le tissu économique cancérigène, sont soumis à la rentabilité. Que ça leur plaise ou non, ils doivent séduire une certaine quantité de public (lecteur, auditeur, spectateur, internaute). Même ceux qui ne méprisent pas les gens en les considérant comme des consommateurs de pub et de débilités sont obligés de gagner de l’argent pour continuer leur activité, sauf à rester confidentiels.
Forcément, journalistes et gestionnaires vont alors s’autocensurer pour ne pas perdre ceux qui les font vivre. On va traiter les mêmes sujets que tout le monde et émettre des avis qui ne choquent pas trop. Des informations insignifiantes sur le "sport" (voir article de mai 2001, "Critique du sport spectacle") seront martelées avec fracas et d’autres plus dérangeantes seront occultées ou évacuées rapidement. Comme la majorité des gens se contentent de ça (et qu’on leur a appris à s’en contenter), tout le monde est content. Les consommateurs de médias veulent plutôt du divertissement euphorisant (relire "Le meilleur des mondes" d’Huxley, et "Farenheit 451" de Bradbury) que de l’expression libre qui fait réfléchir, alors on leur en met plein la lampe. S’ils étaient plus exigeants, les médias seraient bien obligés de l’être aussi.
Il est clair aussi que les médias usent de tous leurs pouvoirs pour inciter leurs clients à rester dans leurs dispositions de consommateurs passifs et boulimiques.
3) Les castes médiatiques sont un petit monde à part, solidaires dès qu’il s’agit de conserver leurs pouvoirs. Les journalistes sortent peu ou prou des mêmes écoles, des mêmes moules de pensée. Ils sont sélectionnés pour leur docilité et leur conformisme. De ce fait, ils "pensent" spontanément comme tout le monde, leurs idées sur les événements sélectionnés vont dans le sens des vents lâchés par le consensus de l’époque. Ils n’ont pas même besoin, pour la plupart, de s’autocensurer puisqu’ils diront, filmeront ou écriront ce qui convient.
De plus, seules les élites ont accès aux grands médias. Il faut être estampillé VIP pour avoir droit aux plateaux. Et il ne faut pas compter sur les stars du pseudo-sport, de la chanson ou des écrans pour relever le débat ! Les gens du commun sont parfois appelés, pour faire de la figuration, applaudir en rythme et assurer le relais entre téléspectateurs et "vedettes". Ils servent d’alibi, on les montre comme des animaux : "regardez, on a même des gens ordinaires avec leurs vraies vies authentiques". Ils sont acceptés tant qu’ils restent dans leur rôle d’échantillon sociologique représentatif. S’ils ruent dans les brancards et sortent de leur rôle de singe savant téléguidé, ils retourneront illico à l’anonymat et à l’inexistence, ils redeviendront des cas ou des numéros statistiques.
Quant aux contestataires plus radicaux, on les ignore, on les exhibe comme attraction de foire ou on se moque d’eux en déformant et ridiculisant leurs actions et paroles, quand on ne leur fait pas carrément la chasse.
4) Pas besoin de complot ou de lois dictatoriales : de lui-même, le système s’autorégule et reste dans le conformisme douceâtre. Les lois implacables des marchés, les castes solidaires et auto-reproduites et la recherche du profit protègent contre toute intrusion d’éléments perturbateurs, plus sûrement et plus proprement que les goulags ou les exécutions sommaires. Les quelques miraculeux résidus de parias sont, de toute façon, étouffés par les avalanches continues de pub et de guimauve.
Au passage : en France, les télévisions libres commencent timidement à avoir le droit d’exister et de toucher un public...
Seul internet fait encore un peu peur : sa nature décentralisée et ouverte à tous déplaît aux magnats. Mais là comme ailleurs (télé, presse, radio), ils font tout pour censurer ce qui gêne et tout écraser sous le commerce niveleur. Ces derniers temps, les législations répressives visant l’internet, sous prétexte de lutter contre des délinquants, bien entendu, se multiplient dans tous les pays (France, Espagne, Australie, Grande-Bretagne...).
5) Toutes les données "naturelles", consubstantielles aux structures de cette "société", suffisent donc à expliquer l’état du système médiatique, dont la figure caricaturale pourrait être Loft Story ou un de ses nombreux avatars dans d’autres pays.
Mais il faut ajouter des facteurs aggravants, à savoir les volontés délibérées de nuire et de manipuler.
A la base, tout média choisit les sujets traités. Le contenu est déterminé en fonction de l’idéologie du moment et des idées des auteurs, sans parler des parts d’audience à grignoter aux concurrents. Le grand mensonge consiste à faire croire qu’une sélection arrangée de faits est un constat objectif de la réalité. Heureusement, certains médias le reconnaissent et le public est prévenu. Seulement, il y a aussi les cas où les faits eux-mêmes sont trafiqués, transformant une information déjà subjective en pure désinformation. Diverses pressions (Etats, hommes politiques, grandes entreprises, pouvoirs étrangers, lobbies divers, R.G., services secrets...) peuvent s’exercer et accentuer la manipulation virtuelle des médias. Les gens ordinaires préfèrent gober n’importe quelle extravagance plutôt que de voir l’horreur de certaines réalités en face, ils sont donc bons publics.
Une véritable liberté d’expression est incompatible avec un tel système médiatique, voué à l’auto-célébration de ce qui existe. Les dissidents radicaux en sont exclus, volontairement et structurellement. On est bien obligé de montrer quelques carnages, mais c’est pour qu’on apprécie davantage notre sort enviable et qu’on se contente avec délice des carcans étouffants fabriqués sur mesure pour nous pressurer jusqu’à la dernière goutte.
Quelques brebis galeuses sont tolérées, et mêmes célébrées, elles ont aussi leur rôle à jouer, elles donnent le change en faisant croire qu’une liberté existe, elles ajoutent une nuance à la palette du spectacle, c’est la petite touche de piment qui ne change rien à la tonalité de l’ensemble. Les médias sont tellement tolérants et ouverts qu’ils permettent à quelques excentriques attardés de les critiquer. Ils préfèrent quand même les satires superficielles qui font partie du jeu aux analyses de fond plus difficiles à retourner.
Quand on nous parle de médias libres ou d’économie libérale, il s’agit d’un double langage (relire "1984" d’Orwell) pour masquer un totalitarisme qui vise à contrôler la totalité des activités humaines et la totalité de toutes les consciences. Ce totalitarisme veut carrément supprimer toute forme de conscience. Ainsi, dans ce vide et cette inconscience, il pourra plus facilement inoculer et ancrer ses conditionnements réflexes, ils ne rencontreront plus aucune résistance !!
Les médias sont libres, mais leurs portes sont interdites aux mal-pensants (en fait, aux pensants tout court). Ils sont libres de désigner telle personne ou catégorie sociale à la Haine défoulatoire et intégratrice du public, il sont libres de choisir leurs sujets et de faire parler toujours les mêmes marionnettes...
Vous avez le droit de créer un média libre qui s’adresse à tous le pays, si vous êtes riche et consensuel. C’est la liberté de choisir la couleur de votre média, pourvu qu’il soit noir (allusion au slogan de Ford à ses débuts).
Le manque d’approfondissement et de perspective est une méthode de travail très largement répandue dans les médias. "Infos fast-food", enquêtes déjà revues et débats superficiels du prêt-à-jeter médiatique s’imposent sur les écrans. Sans parler du "sport", des jeux d’argents, des téléfilms de propagande conformiste, des séries clonées, des chansonnettes...
Comme la pub et la mode, une info chasse l’autre. Durant le 20 H et les émissions similaires, il ne faut surtout pas explorer en profondeur un sujet (avec toutes ses ramifications et implications). On n’a pas le temps, il ne faut pas ennuyer le client. Il ne s’agit pas de l’amener à réfléchir par lui-même, mais au contraire de le décerveler toujours plus par un tourbillon d’infos et de pubs de manière à ce qu’il soit réceptif aux réclames et consomme au-delà de ses moyens. Dans cet enchevêtrement de signes, culture, infos et pubs finissent par se confondre. La pub ressemble au cinéma, les infos et le cinéma sont comme la pub, les émissions sont sponsorisées...
Noyé dans cette bouillie, le consommateur finit par gober n’importe quoi. Il est complètement prisonnier du prêt-à-penser de l’époque et de la pulsion d’achat érigée en raison de vivre. Plus que des produits précis (il y en a tellement qui se concurrencent), on vend et on impose un état de sujétion et d’abêtissement qui favorise un rôle général (dans tous les domaines) de consommateur docile. On consomme de l’info comme des sodas ou un film, et même on fait tout en même temps.

Au-delà de la promotion des marques et de leurs objets jetables, les médias sont un des instruments majeurs de l’auto-hypnotisme collectif. Leur monde fabriqué, artificiel, recadré, calibré, pseudo-réel et narcissique donne le ton et donne le change. Les gens sont rassurés et confortés dans leurs vies stériles. Ils se donnent à voir, par l’interface des médias, un monde conforme aux désirs que le système a imprimés en eux. Le reflet arrangé de leurs vies de théâtre renforce leur adhésion. Ils se modèlent aux Spectacle et le Spectacle s’inspire d’eux. Tant est si bien que Spectacle et Réalité se mélangent et forment une sorte de "réalité-spectacle" (reality-show) imbriquée et inédite. Un monde virtuel qui transforme les restes de réalité à son image.
Les frontières entre stéréotypes médiatiques/personnalité originale, publicité/information, publicité/culture, impératifs collectifs/désirs individuels... sont abolis. Le Spectacle et les marchés sont partout. La circulation se fait sans discontinuité dans les deux sens. La même insignifiance répétée irrigue Spectacle et Spectateur, devient "force de loi" et tient lieu de pensée. Ce mimétisme en boucle vous sucera la cervelle jusqu’à la dernière goutte, plus efficacement qu’une bonne vieille lobotomie.
Les jeunes spectateurs miment les jeunes de Loft Story, qui eux miment la jeunesse idéale souhaitée par les publicitaires, lesquels publicitaires s’inspirent de la jeunesse du "réel" pour imaginer leur modèle de jeunesse idéale !! Au final, les stéréotypes se renforcent et deviennent les seules voies possibles pour tous, quel que soit leur côté du miroir médiatique. La réalité devient artificielle et l’artificialité se pare de réalité recadrée.
Depuis longtemps, la plupart des gens ont déserté d’eux-mêmes, il ne reste que des reflets, une image terne personnalisée en série par les industries du prêt-à-porter. On veut se montrer à tout prix parce qu’il n’y a plus rien d’autre à mettre en avant. Une coquille vide ne peut que gesticuler sous les projecteurs (publics ou privés) si elle veut se rendre intéressante et se sentir exister. Elle est esclave de l’image que lui renvoient les autres, elle achètera tout ce qui peut flatter son apparence et son soi-disant statut social (objets de prestige, soins de beauté, chirurgie esthétique...). Elle veut voir un reflet flatteur d’elle-même dans les yeux des autres pour éviter de disparaître complètement.
A partir de là, le "jeu" (c’est tout l’objet de Loft Story) consiste à fabriquer une image de soi flatteuse, qui plaît aux autres, de manière à se croire important et aimé. Loft Story accélère la démocratisation de la construction de masques sociaux sur mesure, consacre l’artificialisation et la vente des restes éventuels de personnalité originale. L’artifice n’est plus réservé aux stars, tout le monde peut jouer sa vie, en privé comme en public. D’ailleurs les deux se confondent.
Quand on questionne un de ces clones qui courent les rues, il s’insurge : "comment, je n’ai pas de personnalité, je ne suis plus un humain ! Moi qui vote écolo, aime tel chanteur, choisit mes fringues, donne pour les pauvres 3 fois par an, déteste les sectes, les pédophiles, Saddam Hussein et Milosevic....". En faisant son choix dans une panoplie délimitée et en adoptant finalement les mêmes comportements et "idées" que tout le monde, il s’imagine penser ! Pourquoi détester davantage Saddam Hussein que Poutine, Chirac, Jospin ou les dictateurs d’Afrique noire et d’ailleurs ? A-t-il déjà réfléchi par lui-même à la question des sectes ou de la sexualité ? Non, il adopte un "avis" autorisé sur toutes les questions, comme il adopte une des modes vestimentaires ou musicales. Et en plus, par peur de ce qui peut le faire douter, il va agresser et rejeter ceux qui s’écartent des normes consensuelles et tentent d’élaborer une pensée personnelle.
Il faut bien faire semblant de croire qu’on appartient encore au genre humain et que l’on pense, c’est plus valorisant. D’ailleurs, si les médias ne cessent de le répéter, c’est que ça doit être vrai.
On a donc affaire à une autre sorte d’êtres, qui ne sont plus des humains mais des sortes d’hybrides monstrueux. Des humanoïdes qui font corps avec les marques et la pensée conforme, une "pensée" unique et discrètement (encore qu’elle se cache de moins en moins) tyrannique. Des choses vivantes qui veulent continuer à se croire libres et pensantes pour flatter leur ego alors qu’elles ressemblent de plus en plus à des "robots-perroquets" qui changent de maquillage périodiquement.
L’extrême diversité des packs de prêt-à-penser/prêt-à-vivre et la possibilité d’en changer donne l’apparence de l’originalité, alors qu’on ne fait que changer l’emballage du même tas de gélatine insipide et transparent. L’illusion de la liberté leur suffit, ils ne veulent surtout pas plus. La diversité changeante et peinturlurée des masques dissimule l’extrême uniformité des clones qui se mettent dessous. Le système médiatique, par la séduction de ses couleurs, est parvenu à s’infiltrer à l’intérieur des consciences désertées et complices en hypnotisant l’inconscient. Il n’a de cesse de faire le ménage pour évacuer les éventuelles scories d’esprit humain qui resteraient accrochées dans quelques recoins de cervelle. Le cerveau doit uniquement servir la jouissance superficielle et la fonctionnalité, surtout pas la pensée !
Ceux qui refusent de penser et de se prendre réellement en main sont trop heureux de remplir leur crâne d’insignifiances et de mensonges. Un remplissage coloré et changeant qui permet d’oublier toutes les horreurs et d’entrer en communion multimédiatique instantanée avec ses clones. La contemplation à distance d’un monde trafiqué et des modèles types d’autrui donne l’illusion de vivre et dispense de toute action révolutionnaire. Vous avez juste le droit, et même le devoir, de participer à une quelconque oeuvre humanitaire rustine ou à une manif organisée, qui ne changeront rien.
RHâââââââ, la joie de pouvoir vibrer pour la même star ou la même cause juste avec des millions d’autres, le plaisir d’appartenir à telle tribu qui adopte telle musique et code vestimentaire marginal... Les maillons de la chaîne entrent en "extase" grâce aux médias qui font résonner leur vide intérieur. Les sons et les images de l’instrumentation médiatique remplacent tout raisonnement approfondi par des variations d’ondes instinctives et mécaniques.

Loft Story, "jeu" débile qui transforme en spectacle une mise en scène totalitaire, est l’exacte réplique de cette pseudo-société. En fait, vous êtes déjà presque tous dans Loft Story, dans ce totalitarisme soft maquillé en Spectacle démocratique. Et, apparemment, personne n’a envie de s’évader du Loft Story planétaire.
Il faut dire que ce totalitarisme soft est plus séduisant et plus efficace que les archaïsmes grossiers et brutaux tentés par Hitler ou Staline. Séductions, manipulations, apparences, sucreries à ronger, consommation pour tous..., sont mieux tolérées que la propagande trop visible, les exécutions sommaires et les camps de rééducation forcée. Il vaut mieux laisser les gens choisir librement leurs chaînes (en les orientant un peu tout de même), c’est tellement facile vu qu’ils ne demandent que ça. La violence du système passe alors en "douceur". Comme quoi le fascisme est capable de progrès.
Maintenant que les humains sont remplacés par des images médiatiques paramétrables, l’étape suivante va consister à façonner et à perfectionner ces reflets du Grand Spectacle Totalitaire, de manière à les empêcher de revenir en arrière et pour en faire des produits encore plus rentables et exploitables. Comme ça se fait depuis longtemps pour les animaux, on transforme les hommes en choses et en machines afin que leur assujettissement et leur exploitation ne connaissent pas d’autres limites que techniques.
La génétique et l’informatique n’en sont qu’à leurs débuts, attendez la suite du Spectacle, vous ne serez pas déçu, votre déchéance atteindra des sommets...
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