Cette affirmation du "philosophe d’Aix", Maurice Blondel, à peu près aussi inconnu de nos jours qu’il fut injustement méconnu de son vivant, marque les limites des sciences. L’ennui est que leurs insuffisances n’ont d’égale que la suffisance de beaucoup de scientifiques qui ne les reconnaissent pas davantage que leurs propres déficiences ! D’où un étalage de présomption et d’orgueil qui discrédite les sciences avec lesquelles il ne faut surtout pas confondre leurs serviteurs aussi zélés que mal inspirés.
Ils adorent énumérer dans le détail les immenses qualités et vertus de rigueur intellectuelle et morale nécessitées par la recherche scientifique en sous-entendant qu’ils en sont dotés et qu’ils les pratiquent. Par exemple, M. Broué, mathématicien, citant le physicien Yves Quéré, nous confie dans "Le Monde" du 22 juillet que "la science nous apprend la primauté de l’argumentation face à la brutalité, de l’honnêteté face à la tricherie, de la rigueur face au n’importe quoi ..."etc. Malheureusement, cette image idéale du savant désintéressé à la manière des Curie, sortes de saints laïques, me paraît correspondre assez rarement à la réalité. Dans les milieux scientifiques comme ailleurs règnent trop souvent le conflit des ambitions, les jalousies, les concurrences impitoyables et déloyales des équipes et des laboratoires, surtout si l’on espère des applications pratiques juteuses. Le commun des scientifiques s’identifie au commun des mortels.
Ce ne sont là que travers personnels. Il y a beaucoup plus grave lorsque l’on va au fond des choses, c’est le cas de le dire, au fond de la matière. On s’aperçoit que la démarche scientifique demeure toujours empirique et pragmatique en se cantonnant (elle ne peut mieux faire) dans une pellicule phénoménale superficielle qu’elle se borne à décrire et à utiliser sur le plan technique. Elle excelle dans ces deux tâches, mais il ne faut pas venir nous raconter qu’elle fournit des explications capables de répondre aux questions essentielles que posent l’existence et le fonctionnement du monde, et qui relèvent d’une recherche du Sens de la Nature ainsi que des origines et des finalités de la Matière inanimée, s’il en existe, ou vivante. Dès que l’esprit humain s’aventure dans ses profondeurs, il perd pied (si l’on peut dire !) au fur et à mesure qu’elle se "dématérialise". Les scientifiques en sont réduits à nous régaler de grandes hypothèses, de métaphores et d’images plus ou moins pittoresques qui dissimulent mal leur ignorance et leur désarroi. Chez certains, la vulgarisation de ces cache-misère traduit une véritable escroquerie intellectuelle, très éloignée de la probité dont ils se prévalent avec tant de fougue.
Cette présomption se retrouve dans l’anthropocentrisme spéciste que la plupart d’entre eux cultivent avec prédilection. Ils parlent "d’environnement", comme on parlerait des feuilles de salade qui garnissent le mets principal au centre de l’assiette. Les autres vivants que l’homme n’ont aucune valeur ni dignité intrinsèques. Ils ne sont là que pour servir les intérêts de l’homme, satisfaire ses besoins (y compris esthétiques !) et sa cruauté. Dans un livre récent publié chez Odile Jacob et intitulé "Lève-toi et marche", le dominicain J. Arnould dialogue avec un éminent académicien, J. Blamont, qui en appendice, évoque, entre autres "dérélictions", celle des animaux, sujet rarement traité par les scientifiques qui, généralement, le jugent sans grand intérêt et savent très bien éviter toute sensiblerie déplacée à l’égard des animaux de laboratoire qu’ils vouent éventuellement à la torture pour le plus grand bien de l’humanité !
Je me permets de le citer assez longuement. "L’industrialisation de l’élevage......s’étend sur toute la vie des animaux dont la mort est devenue la moindre ignominie " p.307. " Dans la ferme usine, "la souffrance (des animaux) est leur lot et la mort leur délivrance". p.311. "..environ 20 milliards de bêtes par an sont forcées à une existence réduite aux plus affreuses souffrances" p.325. Et l’auteur n’hésite pas à entrer dans le détail : il décrit concrètement les horribles conditions de vie et de mort infligées aux dindes, aux canards, aux poules pondeuses, aux porcs, aux bovins etc. C’est cauchemardesque. Quel courage pour un grand scientifique de s’exposer ainsi à l’ironie de ses confrères ! Et il semble d’ailleurs en prendre conscience et presque le regretter dans le passage étrange et ô combien significatif que voici. "...les amis qui ont bien voulu lire les pages suivantes ont été choqués de découvrir ce qu’ils ont interprété comme un amalgame entre les victimes des nazis et les animaux domestiques. Rien n’est plus loin de ma pensée. Les génocides n’ont aucune justification et se présentent comme des crimes inexpiables sans circonstances atténuantes. Au contraire, la boucherie satisfait un besoin vital de l’homme, celui de manger, et la consommation de viande est un attribut fondamental de l’espèce dont seule une petite minorité s’abstient en s’affirmant végétarienne.
L’inclusion dans ces pages d’actes affreux de nature différente n’a pas pour but de les rapprocher, mais de révéler au lecteur qui les ignore ou plutôt veut les ignorer, des exemples de la méchanceté exacerbée par cet esprit de modernité qui nous entraîne vers la catastrophe. Notre méchanceté s’exerce à travers un spectre immense qui couvre non seulement l’ensemble des êtres vivants, mais aussi l’air, la mer, la terre, en un mot toute la nature.
Pas plus que les pages précédentes ne sont un acte d’accusation, celles qui suivent ne doivent être confondues avec un plaidoyer pour les droits des animaux". p.305
On a l’impression que l’auteur est très gêné et comme honteux de sa propre audace et qu’il tente d’en minimiser la portée....à moins qu’il ne s’agisse d’une feinte destinée à la faire accepter plus facilement. Il doit imaginer les ricanements imbéciles et, même, l’indignation bien-pensante de certains de ses pairs qui vont, sans doute, lui servir les âneries habituelles : vous feriez mieux de vous intéresser aux enfants malades ou affamés plutôt qu’aux dindes ! Comme si c’était incompatible, comme si l’on pouvait sincèrement aimer les hommes sans aimer les animaux et vice-versa, comme si le geste de tuer ne dégradait pas son auteur, quelles que soient ses victimes et ses raisons de les supprimer. Monsieur Blamont en arrive (sauf le respect que je lui dois !) à dire des bêtises, par exemple en soutenant que la consommation de viande est "un attribut fondamental" de notre espèce. Où est-il allé chercher ça ! Pure invention ! C’est l’homme, juge et partie (et surtout prédateur opportuniste) qui s’est octroyé ce droit de façon tout à fait arbitraire et immorale. Et le coeur se serre un peu lorsque notre savant précise que ses interventions ne doivent pas être considérées comme "un plaidoyer pour les droits des animaux". Alors qu’il ne fait que ça...et qu’il le fait très bien ! Mais ce début de reniement, cette demi-trahison sont excusables et n’ôtent rien à des paroles courageuses et provocatrices particulièrement méritoires quand on sait qu’elles vont atteindre certains milieux scientifiques bornés et intolérants.
Un autre exemple de cette étroitesse d’esprit est fourni par la manière dont ils traitent toute une série de phénomènes et de relations qui ne relèvent ni de la causalité ni de la vérification expérimentale. Ils leur appliquent bêtement la célèbre formule hégélienne :dans la nature "tout le réel est rationnel et seul le rationnel est réel". Ils éliminent a priori tout un monde de manifestations plus ou moins extraordinaires qui ne se plient pas aux règles en vigueur, par exemple dans le domaine de la parapsychologie. Pour eux, il ne peut s’agir que d’illusions et de fantaisies cultivées par des esprits plus ou moins débiles ou naïfs qui gardent une mentalité pré-logique et superstitieuse. A moins de se trouver en présence d’habiles charlatans qui exploitent la crédulité et l’ignorance populaires ! Certes, dans ces univers encore très mal connus (du fait même de l’ostracisme dont ils sont victimes) le pire côtoie le meilleur et il convient de faire preuve d’une grande vigilance et d’un esprit critique très aiguisé. Ce qui n’implique tout de même pas un rejet systématique qui frappe même les scientifiques confirmés qui se livrent à des recherches jugées sulfureuses et inutiles par leurs collègues et qui sont , de ce fait, l’objet de véritables persécutions.
Le cas de l’astrologie est très significatif. Vous avez des astronomes qui se croient obligés de faire de temps en temps leur "devoir" anti-astrologique en organisant des conférences ou en participant à des émissions. Tout en se flattant de n’y rien connaître (pensez donc : le temps d’un savant est trop précieux pour qu’il puisse le gaspiller au profit de telles sornettes !), ils s’efforcent de démolir l’astrologie uniquement à partir des idées stupides qu’ils s’en font et ils se refusent à toute discussion qui, je le reconnais, tournerait vite au dialogue de sourds à cause de leur fermeture d’esprit. Une telle attitude, de tels partis pris illustrent une malhonnêteté intellectuelle particulièrement scandaleuse de la part de gens qui se flattent de pratiquer la rigueur, l’objectivité et l’impartialité
Il va sans dire que Dieu (plus que jamais "hypothèse inutile") est également fort maltraité ! On pourrait observer à son égard une sorte de neutralité plus ou moins malveillante. Eh bien non ! Il est courant d’entendre que la recherche scientifique mène presque inévitablement à l’athéisme et au matérialisme. Alors que, par elle-même, elle ne dispose aucunement des moyens qui lui permettraient de se prononcer sur l’existence de Dieu et son éventuelle action dans le monde. Ce n’est pas son domaine ! Elle pourrait au moins estimer que ces questions demeurent ouvertes, comme le font encore heureusement certains scientifiques. Ce n’est pas le cas de ce mathématicien dont je citais plus haut l’article paru dans "le Monde", qui a le toupet de nous raconter que "la théorie de l’évolution est fatale à l’idée d’un monde d’origine divine". C’est tout le contraire ! La conception déjà ancienne d’une Création continue s’accorde merveilleusement bien avec le principe d’une évolution des espèces qui accèderaient à une liberté de choix dont le développement s’accomplirait au même rythme que le perfectionnement de leurs organismes.
Cette tendance de beaucoup de scientifiques à déborder de leur domaine et à émettre des prétentions exorbitantes, sans doute pour faire croire qu’ils ont réponse à tout, se manifeste aussi de manière souvent cocasse et ridicule lorsqu’on les invite à donner leur avis sur des problèmes étrangers à leurs spécialités. Maintes fois, j’ai été ahuri, consterné et pris par le fou rire en entendant des savants de renom, interrogés sur divers sujets, débiter sur un ton imperturbable des truismes, des platitudes ou des inepties qui dénotaient une totale ignorance des questions abordées ou d’incroyables erreurs de jugement. Enfermés dans leur tour d’ivoire, ils donnent l’impression de n’en sortir que pour se répandre avec emphase en formules creuses ou complètement inadaptées. Les choses deviennent moins drôles quand les scientifiques se mettent à revendiquer un pouvoir politique coercitif. Je me rappelle deux d’entre eux qui utilisaient des verbes très semblables lorsqu’ils affirmaient que c’était à eux et à leurs congénères que revenait la responsabilité "d’imposer" ou de "dicter" les choix de société. Ils reprenaient à leur compte le vieux rêve platonicien d’un gouvernement de savants omniscients, infaillibles et irréprochables. Par la suite, diverses utopies ont adopté cet "idéal" sans pouvoir le mettre en oeuvre, ce qu’il ne faut pas regretter si l’on songe à leur tournure de plus en plus autoritaire et, surtout, au fait que l’exercice du pouvoir requiert une expérience, des compétences et nombre de qualités (et de défauts !) qui ne se développent guère en de studieuses retraites un peu trop confinées.
Bref, on ne saurait assez conseiller à nos scientifiques d’éviter l’outrecuidance et les incursions en terra incognita où ils ne peuvent que se ramasser des gamelles préjudiciables à leur bonne réputation. Qu’ils observent le sage précepte latin : "Sutor, ne ultra crepidam" (Cordonnier, pas au-delà de la chaussure !) Et qu’ils se souviennent de la réflexion de Molière dans "Les femmes savantes" : "Un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant".

