Les relations ne sont pas un détail sans importance qui va de soi, qu’on peut ignorer ou dont on peut reporter le questionnement à la Saint Glinglin, après une éventuelle révolution politico-économique. Elles sont au contraire un des fondements d’une société, une des clés pour la comprendre et un des leviers essentiels pour tout changer.
Hors de la prétendue naturalité, des dogmes « qui-vont-de-soi », des tabous millénaires, des habitudes néfastes inculquées dès la naissance, des conditionnements insidieux et du totalitarisme, comment penser et vivre les relations, en respectant et « fécondant » autrui, la collectivité et soi-même.
La façon abominable et tronquée dont sont vécues la plupart des relations à l’heure actuelle est bien à l’image de nos « sociétés » barbares, vides et arriérées. Les rares exceptions et les cas de bonne volonté ne changent rien au tableau d’ensemble.
Quels que soient les pays, les styles et les époques, on retrouve les mêmes mentalités désastreuses que dans la vie économique ou politique. Les violences physiques ou psychologiques (qui vont jusqu’au viol et au meurtre, et qui touchent surtout les femmes), l’exclusion, les jalousies, la séduction, la superficialité... sont le lot commun sur tous les continents. Certaines constantes caractéristiques sont archiprésentes : séparation des sexes et identification à l’un ou l’autre genre, hétérosexualité majoritaire avec domination des filles par les mâles et laminage des personnalités.
Pour résumer l’état des relations dans nos « sociétés », je dirais : sur un fond de violences larvées ou explicites et de guerre pour le pouvoir, les relations entraînent le nivellement et la séparation. En occident, on ne cesse de communiquer (portables et internet), mais les cloisons sont toujours là. On peut même dire qu’on « communique » de plus en plus parce que les cloisons étanches et l’impossibilité de vraies relations se sont aggravées. Il faut renoncer à être vraiment soi-même pour se fondre dans la masse et dans les moules à la mode. Seulement, l’illusion de communication et les rapports superficiels ne feront que renforcer la solitude et les barrières entre personnes, en accentuant frustrations et incompréhensions.
Dans les systèmes actuels, la recherche de relations oblige à se renier et à l’uniformisation. Ce n’est pas les rares exceptions et les panoplies « personnalisantes » de l’industrie marqueting qui risquent de changer la règle. La recherche de l’amour (de l’affection, de la sexualité) implique quelque part sa destruction. Pour avoir l’illusion de le trouver, il faut en fait s’en éloigner en se noyant dans les stéréotypes et les attirances, lesquelles attirances sont artificiellement entretenues par des jeux de séduction.
Il n’est pas facile de sortir de ces impasses, tellement elles sont incrustées et partagées par toutes. Mais en se redécouvrant et en se libérant des tabous et habitudes étouffantes, on peut y parvenir, avec du temps et des efforts. Il est possible de retrouver une unité intérieure, un équilibre interne, une liberté et une autonomie, en commençant par se libérer de la bipolarité génitale. Par des remises en cause et une ouverture au monde, on peut ressentir un amour universel et un amour de soi, fondements de l’amour d’autrui, surtout s’ils s’accompagnent d’une vie spirituelle.
Tout ceci peut nous aider à atténuer les instincts de violence et de domination, au profit de la fraternité et de l’entraide. De véritables relations humaines commencent donc par une transformation personnelle qui remet en cause les structures actuelles.
Une fois qu’on s’est « décrassé », on peut envisager de former des couples avec d’autres personnes. Le couple est un engagement libre consenti à deux. Il suppose des activités et des buts communs un peu plus consistants que meubler sa solitude ou avoir des enfants. On ne recherche plus sa moitié puisque chaque personne est indépendante.
La relation à deux devrait être un tout harmonieux, où toutes les « fonctions » sont présentes (affection, collaboration, sexualité, création, travail...). Il convient donc de briser toute séparation entre les secteurs : travail, amis, intimité du couple. Ce qui implique la remise en cause de l’économie et de la vie sociale. De plus, un couple ne peut pas reposer sur la séduction, l’attirance mutuelle et l’exclusivité. On s’aperçoit que l’amour doit être redéfini. Au lieu d’être éphémère et difficile à « trouver », il devrait déborder de toutes parts et inonder le cœur de toutes.
Si on sort des artifices et des manipulations, on découvre que l’amour est une œuvre de construction patiente, élaborée par deux personnes qui ont un projet commun, et fondée sur un amour universel.
On ne recherche plus l’homme ou la femme qui sera peut-être l’amour de sa vie, mais on fait de sa vie un amour ouvert et rayonnant, au service des autres et partagé avec de multiples personnes. L’amour ne s’enferme pas dans une forteresse exclusive et jalouse, après avoir été capté par les ruses de la séduction et les facilités limitées (dans le temps et dans les effets) de l’attirance mutuelle. L’amour est en fait la seule arme capable de briser la glace (individuellement et collectivement), à condition d’être profond et de rester libre.
Sous l’impulsion de l’amour et de la liberté individuelle, le couple exclusif vole donc en éclats pour laisser la place à une vie relationnelle beaucoup plus riche, bénéfique et ouverte.
Pour concilier tout et tenir compte des contraintes de la nature humaine, la communauté est la meilleure structure permettant l’épanouissement des couples comme des individues. La communauté idéale est fondée par l’engagement de plusieurs personnes dans un projet de vie précis. Comme pour le couple isolé, ces individus ne se regroupent pas en raison d’affinités superficielles, mais parce qu’ils ont envie de concrétiser ensemble un projet de société dépassant le seul cadre relationnel.
Dans une telle communauté, chaque personne peut former un couple avec chacune des autres, créant une cohésion complexe favorable à l’évolution de toutes. Si on ajoute la possibilité d’autres relations à l’extérieur de la communauté, on voit que celle-ci est un système ouvert, modèle réduit d’une autre société, qui crée déjà d’autres rapports sociaux, économiques et politiques.
Sans autoritarisme ni dissolution des personnalités, il est possible de battre en brèche la possessivité et la jalousie, l’égoïsme et les cloisonnements.
L’état de la vie collective dépend donc d’abord des mentalités individuelles et du type de relations que les personnes établissent entre elles.
Il ne faut donc pas seulement se préoccuper de politique, de social et d’économie, en repoussant les questions sur la personne et la relation à la sphère privée, où chacun ferait sa sauce comme il peut, pourvu qu’il respecte les lois en vigueur.
On a vu qu’en fait les relations sont intimement liées à la vie collective, qu’elles préparent et reflètent. Et si on s’attache, en partant de l’individu, à déterminer quelle devrait être la véritable vie relationnelle, on s’aperçoit que s’ébauche un projet de société qui critique ce qui existe de nos jours au niveau collectif. C’est toute l’économie et la vie sociale qui sont invitées à changer radicalement pour permettre l’épanouissement des personnes et des communautés, et ce, sans même parler de la légitime satisfaction des besoins matériels, du partage des richesses, d’économie durable, de véritable démocratie...
La libération des relations humaines amène donc à une sorte de synthèse féconde entre le meilleur de l’anarchisme, du communisme et des religions.
Au lieu de s’exclure, de se jalouser, de se séduire ou de se faire la guerre, ces trois « courants » auraient tout à gagner à s’écouter et à se compléter mutuellement, pour le plus grand bénéfice de l’humanité et de la Terre. Au lieu de niveler et d’édulcorer ces courants pour trouver à tout prix un terrain d’entente, il conviendrait de les exalter, d’en approfondir le meilleur en écartant déviations, conformismes, replis et fixations.
Il n’y a pas que dans les relations qu’il faut décloisonner et unir des composantes séparées. Là comme ailleurs, seul l’Amour peut permettre de franchir les frontières en faisant fondre les murailles des réflexes et de la Haine.