Les relations, le couple et la communauté

3/5 La relation, le couple et l’amour

Analyse critique de la relation de couple exclusif, de la famille, de l’exclusivité liée à la jalousie et à la séduction. Contre la séparation des rôles, des tâches et les spécialisations exclusives, contre toute forme de séduction, de violences et de prostitution.
L’amour devrait déborder vers de multiples personnes au lieu de se focaliser sur un couple.

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Après avoir exploré la personne, on va pouvoir envisager la relation entre deux personnes. L’être humain ne va pas rester dans son coin en solitaire. Même en ayant reconnu son unité, sa singularité et son autonomie, il ne pourra se développer pleinement sur tous les plans qu’en entrant en relation avec autrui par le biais de différentes activités. L’humain est un être en mouvement, en perpétuelle évolution (sauf quand il décide de stagner), il est social, porté vers les autres.

D’emblée, je définis la relation idéale par l’ensemble des rapports entretenus sur tous les plans par deux personnes libres et consentantes. Le simple contact social, même chaleureux, que l’on peut avoir avec des gens que l’on croise dans la rue, est d’une autre nature.
La relation peut s’établir entre n’importe quelles personnes, indépendamment du sexe, de l’âge, de l’origine ethnique ou culturelle, des classes sociales... De toute façon, toutes les classes, comme la séparation des sexes, devraient être abolies.

Admettons que nous sommes en présence de personnes qui se sont libérées de la bipolarité sexuelle et de la plupart des stéréotypes sociaux. Elles ont atteint un certain équilibre intérieur et cherchent par ailleurs à se libérer des instincts de violence et de domination.
Comment vont-elles pouvoir vivre leurs relations ?
Une fois qu’on s’est rendu compte qu’une relation n’est pas la recherche éperdue de sa moitié pour la vie ou pour un an, il faut encore comprendre que les relations ne sont pas là juste pour se faire plaisir, s’occuper, se distraire, meubler sa solitude...
Une relation est un échange mutuel à bénéfice réciproque. Tant que l’un des deux, ou les deux, se comportent uniquement en sangsues, en consommateurs passifs, il ne peut rien sortir de bon. Normalement, une relation entre deux personnes devrait avoir d’autres objectifs que simplement vivre ensemble et avoir des gosses. La reproduction de l’espèce n’est qu’une question secondaire qui ne peut fonder une relation, pas plus que le fait de manger ne peut donner une raison de vivre.
La relation devrait être un tout harmonieux, englobant de multiples facettes. Il n’y a pas que la sexualité et l’affectif, la vie relationnelle devrait aussi être rythmée par des actions communes et des collaborations diverses (intellectuelles, artistiques, sociales...). Toutes les activités devraient bien sûr être menées dans un climat d’entraide et de soutien mutuel, aussi attentif à aider qu’à laisser libre.

Tout ceci implique un engagement commun. Une relation épanouie ne peut naître dans des aventures successives (voir aussi chapitre « Communauté et vie collective » pour des idées concernant les relations moins quotidiennes). Pour arriver à se connaître vraiment, à s’entraider, à s’apprécier..., il faut obligatoirement de la régularité et de la stabilité. Que ce soit sur un plan individuel ou relationnel, et encore plus sur un plan collectif, il faut du temps à l’être humain pour construire quelque chose. Je rassure les « spontanéistes » en disant que structure et régularité ne signifient pas forcément dictature et monotonie. C’est comme ça : c’est par l’action, les erreurs, les tâtonnements... qu’on finit par avancer, et ça ne peut se faire en un jour.

Ce qui ne veut pas du tout dire qu’il faut retomber dans le couple exclusif. Si une relation approfondie et riche nécessite la formation d’un couple stable, ça ne veut pas dire que le couple doit se refermer sur lui-même. Comme beaucoup de gens le sentent, les humaines sont tout à fait capables de mener plusieurs relations de front, et donc de « participer » à plusieurs couples. Il n’y a pas d’appropriation, les deux individus qui décident de former un couple sont libres et indépendants, ils sont donc libres d’établir d’autres relations en parallèle avec d’autres personnes. J’y reviendrai au chapitre suivant.

Le problème de l’exclusivité

L’exclusivité, l’obligation sociale de choisir entre plusieurs partenaires aimées de manières égales, les jalousies qui en résultent... font des ravages.

L’exclusivité a plusieurs origines :

On se rend bien compte que briser l’exclusivité implique de détruire les normes sociales et d’inventer une autre société.

Dans la pratique, l’exclusivité est souvent battue en brèche. Si on dénombrait les amants et les maîtresses, on se rendrait compte que l’exclusivité n’est que de façade ! Au delà du simple hédonisme, chacun peut s’apercevoir qu’il est attiré par des tas de personnes, avec lesquelles il aimerait bien établir des relations tout aussi « sérieuses » qu’avec la personne avec laquelle elle forme un couple unique par convention sociale et peur des remises en cause.

Le couple exclusif interdit à ses deux participants d’avoir une relation complète et vécue au grand jour avec d’autres personnes. Pour celles qui n’osent pas enfreindre cette règle, il reste des palliatifs : les collègues de travail et les amis. Généralement, on a le droit de sortir avec des amis, en tout bien tout honneur comme on dit ! En fait, les relations, au lieu d’être un tout harmonieux, sont tronquées et réparties entre différentes personnes qui jouent toutes un rôle différent et limité.

Toutes ses fonctions relationnelles devraient être partagées au sein des couples, mais on préfère la séparation, et les structures sociales en place n’incitent qu’à ça.
Pour briser ces murs, il faudrait aussi revoir la question du travail et de l’économie en général.

Le capitalisme, avec ses impératifs de profit, de rentabilité, de compétition, de gaspillage et de destruction, est totalement incompatible avec l’organisation de modes de vie harmonieux où les différentes activités s’équilibrent. Dans le libéralisme, il n’est pas question d’amour et de satisfaction des besoins de l’humanité, mais de guerre et d’inégalités. Le travail nécessaire à la production de tout ce qui est utile (au sens large) ne devrait occuper qu’une part infime du temps, le reste serait mis à profit pour des collaborations et des créations riches et fructueuses. Une toute autre ambiance serait créée, qui favoriserait la fraternité et les relations, au lieu de cet individualisme étriqué. L’économie n’est qu’un moyen et une activité somme toute secondaire.

Pourquoi l’amitié, l’amour et la fraternité dans le travail devraient-ils être séparés ? On n’a pas à répartir les divers modes relationnels entre différentes personnes. On peut très bien vivre chaque mode relationnel avec la même personne. Suivant les moments et les activités, ce sera tel ou tel mode qui sera activé, ou plusieurs en même temps.
Il est totalement aberrant de tronquer les capacités relationnelles et de les attribuer à telle ou tel en fonction d’un rôle social prédéterminé. Il serait tellement plus riche pour tout le monde de vivre tous les aspects avec chacune, tout le monde en est capable, chacun à sa manière. Voilà qui créerait du lien social, bien plus que les convivialités artificiellement créées à l’occasion de fêtes ou d’associations sportives.
L’identité d’une relation ne se définirait plus par les facettes qu’on choisit d’incorporer ou d’exclure, mais par toutes les nuances vécues dans chaque facette.

A ces trois modes relationnels, on peut encore en ajouter d’autres :

En fait, la relation est un tout complexe. La tronçonner c’est l’appauvrir et la tuer, la limiter et la stériliser. Les gens se sont construits plusieurs schémas relationnels subjectifs qui se sont incarnés dans les rôles sociaux en place : parents-enfants, amants, mariage ou équivalent, relations de travail, amis, frères-sœurs, maîtres-élèves, garçons-filles... La séparation et la rigidité de ces rôles, plaqués sur des réalités beaucoup plus complexes, ne correspondent pas du tout aux réelles capacités humaines. Ils sont là pour maintenir les pions dans leurs cases, pour que le système puisse perdurer malgré ses innombrables violences et son absurdité.

Les personnes, complètement déstructurées, perdues et coupées d’elles-mêmes, ont besoin de carcans rigides pour tenir à peu près debout (d’où, quand les religions fortes ou le communisme déclinent, le succès des mouvements d’extrême droite). Flics, psys et éducateurs sont là pour rattraper ceux qui dérapent malgré leur bonne volonté, ainsi que celles qui veulent briser les murs pour tout changer. A force, ces sarcophages blindés transforment les individus qu’ils contiennent en momies diaphanes, qui n’ont pas plus de consistance et d’existence que les ectoplasmes virtuels.

2. Et l’amour dans tout ça ?

L’amour, tout comme la haine, a fait couler beaucoup d’encre, de larmes et de sang.

Pour beaucoup, l’amour vrai ne peut exister que pour une seule personne (qu’il soit réciproque ou pas), à la vie à la mort. On le recherche et on le fuit, on le désire et on le craint. Selon les canons officiels, c’est la source, la justification et la fin de la véritable relation. Tout le reste n’est que du pipi de chat compensatoire. Il y en a qui le cherchent toute leur vie, d’autres qui ne s’en remettent pas... Essayons d’y voir plus clair.

Pour définir l’amour, on va parler d’attirance réciproque irrépressible et durable, de complémentarité et de complicité parfaite entre deux personnes, de joie d’être ensemble, de goûts communs... L’amour se produirait par des rencontres, fortuites ou provoquées. Par un phénomène presque mécanique, deux personnes vont se reconnaître parce qu’elles sont « en phase ». L’amour reposerait alors sur une alchimie subtile et difficile à établir, entre des personnalités, des circonstances, des états psychologiques momentanés...
Ce qui fait que pratiquement tout le monde est à l’affût de l’amour, comme d’autres guettent le sanglier au coin du bois. Les candidats à l’amour s’efforcent d’être attentifs, de ne pas rater les occasions qui passent, et même de les créer. Certains multiplient les rencontres pour trouver au plus vite la princesse charmante. Il suffit de tomber sur le bon numéro, si ce n’est pas celui-là, ce sera la suivante.

L’amour se voit ainsi ravaler à la notion de loterie, où les boules jetées en vrac dans le chaos de la vie essaient de dégoter leur(s) numéro(s) complémentaire(s). Elles tentent de tricher et utilisent des trucs, et quand il le faut elles n’hésitent pas à jouer le jeu de l’amour pour tenter d’être heureuse et d’avoir un bonheur à étaler devant les voisins. Certaines s’en remettent à des jeux télévisés ou à des agences matrimoniales.
Des phénomènes de « surchauffe » peuvent aussi donner naissance à la passion dévorante. L’incendie de l’amour a tellement bien pris que les deux personnes sont fusionnées et ne pensent qu’à leur relation. Si ça ne dure pas trop, ce n’est pas bien grave, peut-être que parfois ça peut aider à s’ouvrir à l’autre ? Mais je ne suis pas très indiquée pour en parler vu que je n’ai pas connu cet état. Passons.

Je ne crois pas du tout que l’amour puisse se résumer et se réduire à cette quête éperdue, et souvent insatisfaite, de l’âme sœur qu’on-va-aimer-toute-sa-vie-plus-que-nulle-autre. Je dirais même que l’amour n’a pas grand-chose à voir avec tout ce qui est vécu et recherché habituellement. A la base, il faut commencer par s’ouvrir à l’universel, par se détacher et acquérir un minimum de profondeur. Pour arriver à aimer une personne, il faut d’abord aimer Dieu (si les incroyants arrivent au même résultat avec l’humanisme, tant mieux pour eux), la création, l’humanité et soi-même. Je ne dis pas qu’il faut être parfaite avant de prétendre à quoi que ce soit, mais qu’il serait bon d’avoir une conscience du fond commun des êtres et de vouloir s’améliorer si on veut établir une relation d’amour.

L’amour n’est pas un état exceptionnel qui se focalise sur une (ou plusieurs) personnes, ce devrait être un état général, qui se manifeste, se renforce et se construit par sa mise en pratique dans les relations (et qui devrait imprégner toute la vie, bien-au-delà des relations de couple). Ce n’est pas une « maladie » qu’on attrape ou des atomes crochus qui s’échauffent, mais un état permanent qui trouve, entre autres, l’occasion de s’exprimer par des relations profondes avec des personnes.
L’amour n’apparaît pas quand on rencontre LA « bonne » personne, il devrait être « présent » à l’intérieur de nous avant même tout relation.

Si on s’ouvre à l’amour universel, on devient potentiellement capable d’aimer n’importe quelle personne, pourvu qu’on ait peu ou prou le même état d’esprit. Je dirais qu’on aime tous les êtres humains, parce qu’ils sont des personnes, même ceux qui se fourvoient complètement et qui deviennent des barbares.
Ensuite, on peut être capable d’aimer concrètement toute personne qui vivrait la même ouverture à l’amour universel, et donc qui aurait les mêmes idées sur la vie et notre rôle sur terre. C’est-à-dire que des relations d’amour, avec toutes les composantes possibles (affection, sexualité, collaboration, entraide, création...), sont possibles entre n’importe quels humaines partageant les mêmes convictions profondes. Il me serait en revanche difficile, même si je les aime et les respecte en tant que personnes, d’établir une relation d’amour concrète avec Pasqua ou Jospin. Beurk !

Les faits devraient donc être totalement inversés, au lieu d’être rare et difficile à maintenir, l’amour devrait surabonder et durer. Au lieu d’être renfermé et de moisir dans des couples exclusifs et superficiels, il devrait déborder de toutes parts, imprégner et inspirer tout la société.

L’altruisme et l’humanitaire sont une application partielle de ces principes.

Allons plus loin.

Il ne s’agit pas de nier ou de rejeter les éventuelles attirances mutuelles spontanées, mais de comprendre qu’elles ne sont que secondaires et facultatives. Si elles existent, tant mieux, ça peut favoriser la relation au départ. Si elles n’existent pas, il faudra juste un peu plus de temps pour apprendre à se reconnaître et à s’apprécier, sans risque de se leurrer ou d’en rester à la facilité des seules attirances.

Dans nos « pseudo-sociétés », les relations sont fondées généralement sur des éléments « superficiels ». Ce qui fait qu’une fois qu’on a épuisé toutes les postures sexuelles et les voyages exotiques, une fois qu’on a vécu ensemble un certain temps et qu’on connaît tous les tics de l’autre..., l’amour s’étiole, on se lasse. On reste alors ensemble par routine, pour éviter d’être seule, ou alors on change de partenaire en espérant toucher le gros lot, l’amour qui durera toujours. Les œuvres de fiction ne parlent que de ça, et pourtant tout le monde continue et ne cherche pas à aller plus loin que le bout de son nez, ou de sa quéquette...
On se résigne à cette situation misérable par peur de tout remettre en cause et de faire quelques efforts.

On entend parler aussi de désir, d’intensité du désir. Le désir peut être la conséquence de l’amour. Sans amour, le désir risque d’être fugace et téléguidé par des apparences et des instincts primaires. On assimile même l’intensité du désir sexuel à l’intensité de l’amour. Comme si la sexualité était le seul étalon de mesure ! Quand le désir diminue, on jette la partenaire comme une vieille chaussette qui aurait trop servi. Il est absurde de classer ses relations suivant le désir sexuel qu’elles nous inspirent. Il est vrai qu’à défaut d’amour, il faut bien inventer des motivations de remplacement.

Qu’il y ait ou non attirance spontanée, l’amour se construit dans le temps et nécessite une certaine volonté. Si on admet qu’on s’abreuve à la source d’amour universel intarissable et qu’on établit des relations avec des personnes qui partagent la même conception de la vie, la relation ne va pas s’étioler, mais au contraire se renforcer, s’approfondir et s’enrichir de plus en plus.
Le véritable amour ne peut donc naître d’un simple accord sur la surface (intellectuel, physique, psychologique, sexuel...), mais d’un accord sur le fond nourri par un même amour universel. Les attirances ne devraient être considérées que comme des stimulants ou des tremplins. Le sentiment amoureux et les attirances spontanées ne sont que des moyens qui peuvent servir à bâtir une relation d’amour, ils ne sont pas l’amour, ils n’en sont qu’une composante.
Chaque personne est unique et irremplaçable. Chaque humain reflète à sa manière l’humanité et l’univers. A travers une personne, c’est toute l’humanité et tout l’univers que l’on aime. Et une relation d’amour réussie entre deux êtres aide à aimer toute la création.

Etant toutes uniques et singuliers, on ne peut pas trouver « chaussure à notre pied », comme on dit. C’est impossible et insensé. Même s’il peut exister une complicité particulière dans tel ou tel domaine, deux personnes ne pourront jamais spontanément être en phase dans tous les modes relationnels, sauf à se niveler par le bas en se transformant en caricatures de feuilletons. Par exemple, tel couple s’entendra parfaitement sur un plan sexuel, mais sera étranger au niveau intellectuel, ou inversement.
Il faut donc dépasser cette recherche d’accord sur des composantes psycho-phsysiques de surface. Nous sommes toutes différents, et il faut même renforcer nos personnalités originales au lieu de chercher à les raboter pour qu’elles soient en phase au même niveau, et rentrent dans le moule du couple standard, avec 1,8 enfants, voiture branchée et maison « boulet-au-pied » entourée de sa haie de thuyas. L’amour est au delà des psychologies et personnalités. Il touche à l’essence des êtres, à la communion des âmes (tant pis pour celles qui n’y croient pas), à l’entraide et à la compassion entre des personnes vivantes embarquées dans la même aventure terrestre, à la collaboration fructueuse pour créer et construire (d’une autre portée que l’enfantement et la construction d’un chez soi)... L’autre fait aussi office de miroir pour nous aider à nous comprendre, à nous transformer et à avancer.
Dans tout ça, les différentes personnalités individuelles sont les multiples facettes et variantes de la même Vie. Finalement, elles ne sont pas des obstacles, mais le piment qui fait tout le charme, le mystère et l’attrait d’une relation. Elles nous forcent à nous dépasser, à nous ouvrir, à comprendre l’extrême diversité du monde, et les difficultés ne sont pas des murs infranchissables, mais des ponts pour nous inviter à aller plus loin encore. Quel intérêt auraient les relations si on était tous pareils ! Vous vous imaginez en train de converser indéfiniment avec des clones ?!

Au passage, profitons-en pour ridiculiser ceux qui se moquent de l’homosexualité en disant qu’il s’agit d’une relation narcissique, avec un autre soi-même. Comme si le port d’un organe sexuel similaire faisait de deux personnes des êtres identiques ! Les personnes sont des êtres uniques et ne se réduisent pas à leur sexe physique. Et en plus, on peut remarquer qu’il n’y a pas deux organes sexuels mâles (ou femelles) qui se ressemblent, là aussi la diversité prime si on se dégage des comportements mécaniques « vus à la télé ».

Dans cette « société », les sujets se transforment de plus en plus en clones qui pensent et agissent à l’identique. Derrière les panoplies des modes personnalisées, tout le monde se ressemble et cherche à coller au plus près des consensus. Leurs personnalités originales étant étouffées, ils vont tenter de se donner un peu d’éclat et d’attrait par des provocations creuses, des objets brillants, des tenues voyantes ou aguicheuses, une « révolte » sociale... On compense le vide intérieur par de la pacotille jetable qui fait illusion un temps sur une personne tout aussi vide. C’est là une des causes de la séduction...

3. La séduction, parlons-en !

Les causes et les motivations de la séduction sont multiples et enchevêtrées :

La séduction est fondamentalement une technique de manipulation. On s’emploie à « forcer » une relation en se présentant sous ses meilleurs atours, il s’agit d’amadouer et de tromper la vigilance de l’autre pour l’amener dans son lit. Bien sûr, le plus souvent, le séduit n’est pas dupe et participe au jeu. Il n’empêche qu’il y a souvent des entourloupes : on exagère sa fortune, on fait des promesses, on ment sur son âge, ses diplômes ou sa profession. Bref, on vend du rêve à qui veut l’entendre. Et celles et ceux qui ont prêté oreille, complaisamment ou non, ont souvent un réveil douloureux. Une fois que les charmes de la séduction ont fini d’opérer , les mensonges éclatent et les désillusions peuvent être terribles pour les plus naïfs.

La séduction n’a donc rien à voir avec l’amour, même si elle ne l’exclut pas forcément par la suite. Ce jeu pervers et truqué est devenu pour beaucoup de gens un mode normal d’entrer en contact, qui dépasse d’ailleurs les seuls objectifs sexuels du samedi soir, qu’on songe aux « relations » commerciales, aux campagnes électorales... Tout au long de la journée, il faut plaire et séduire. Tout individu doit paraître jeune, beau, dynamique et séduisante, que ce soit à la maison, au travail, dans la rue, en vacance ou en loisir. La récalcitrante à cet impératif de séduction permanente n’existe pas, c’est une asociale, une beauf anonyme ou un futur délinquant qu’il faut ignorer et montrer du doigt. C’est bien sûr ce que racontent pubs et séries télévisées de bas étage, ces médias sont par ailleurs des spécialistes dans la séduction des consommateurs à coup de propagande publicitaire (le plus souvent sexiste et « standardisante »).

La séduction est aussi un gigantesque marché. Imaginez tout ce que mâles et femelles dépensent pour tenter de séduire : vêtements, bijoux, repas, voyages, voitures, parfums, chirurgie esthétique, culture physique, régimes... Si on considère qu’une des motivations pour gagner plus d’argent est la possibilité d’avoir plus d’atouts séducteurs, on se rend compte que la séduction est un des moteurs du délire économique ambiant. Les capitalistes ont tout intérêt à ce que la séduction soit largement pratiquée à tous les niveaux.
D’autant que la séduction ne risque pas de déstabiliser l’ordre social, elle le conforte plutôt en reproduisant les comportements de manipulation et de compétition présents dans le commerce, dont elle est très proche. Et puis, le plus souvent, les jeux de la séduction ne vont pas jusqu’aux actes sexuels. On s’aguiche et on se frôle, mais on a trop peur d’être déçu, peur de l’inconnu et de l’engagement.

Justement, il faut aussi considérer qu’il existe de telles barrières et une telle méfiance mutuelle que la séduction, sauf cas d’attirances spontanées et fortes, devient nécessaire pour forcer les portes. Imaginez deux châteaux forts habités chacun par une personne. Si l’une veut entrer en relation avec l’autre, elle va devoir utiliser la séduction pour : soit être admise à entrer dans le château de l’autre, soit que l’autre se déplace dans le sien. On parade en grande pompe pour faire sortir l’autre de sa carapace.

Dans la jungle actuelle, où tout le monde se méfie de la violence des autres -et il est vrai qu’il y a de quoi- on en vient à être obligé d’utiliser des artifices comme la séduction pour entrouvrir les blockhaus. Malheureusement, les couples ainsi formés vont souvent s’enfermer dans un château fort, à deux. Et cette demeure fortifiée risque de se transformer à la longue en prison.

Hormis la séduction et les rares coups de foudre spontanés, il ne reste que deux moyens pour briser les murs : le viol et la prostitution.

Mais que ce soit par le viol ou le recours à la prostitution, on ne possède qu’un corps, un sexe, et pas pour longtemps. Les violeurs et les clients resteront donc frustrés et recommenceront.

Dans chaque milieu social, on trouve heureusement des exceptions, mais l’immense majorité en est toujours là. Les relations deviennent des objets de consommation jetables, des besoins qu’il faut satisfaire, des fantasmes créés par réalités artificielles.

Tout ça ne veut pas dire qu’il faudrait imposer un genre de costume gris à tout le monde et des relations obligatoires par roulement ! On ne va pas instaurer un régime totalitaire pour faire le bonheur des gens malgré eux, ni une uniformisation agrémentée de drogues comme dans « le meilleur des mondes » !
Au contraire, il faut « conquérir » indépendance et identité individuelle. Au lieu de jouer des rôles, c’est à chaque personne d’afficher ses « couleurs ».
Une fois qu’on est libéré de la boulimie relationnelle, qu’on a d’autres intérêts dans la vie que le désir de plaire et de posséder, qu’on a des occupations passionnantes et constructives..., on peut sortir de la séduction et des normes.

Des relations diverses et variées s’établiraient donc sans soucis entre les gens qui ont l’occasion de se côtoyer là où ils habitent et dans leurs activités. On pourrait toujours se faire belle et être serviable, pas pour séduire, mais pour faire plaisir aux autres et à soi-même, pour participer à la beauté générale.

4. En conclusion

Pour espérer la généralisation des relations d’amour entre les personnes, il faudrait des changements énormes, individuels et collectifs.

Pour sortir des multiples violences, de la jalousie, de l’appropriation, de la tyrannie du désir, de l’exclusivité et de la séduction, il faudrait déjà se libérer des normes oppressives, briser toutes les séparations sociales, abolir les genres et épanouir les personnalités originales. Mais tout ça demande des efforts, ne peut pas se faire en un jour et encore moins s’imposer. Des prises de conscience et une envie de tout changer, une maturation, la découverte d’un amour universel pour toute l’humanité... sont nécessaires pour arriver petit à petit à sortir de la guerre relationnelle.

On peut donc déjà affirmer que les questions relationnelles sont essentielles, qu’elles sont une immense source de réflexion sur l’humain et qu’elles incitent à une révolution radicale de la société. Elles montrent aussi qu’un projet de changement de société qui ignorerait toute cette problématique n’aurait aucune chance, et ne pourrait à terme que reproduire l’existant. Il apparaît illusoire de tenter d’instaurer une égalité et une fraternité sur un plan économique si on en reste aux schémas désastreux et réducteurs en vigueur sur le plan relationnel.

S’il faut briser les tours qui enserrent les individus, ce n’est pas pour qu’ils s’enferment dans le donjon du couple.

Ce qui nous amène à la quatrième partie.

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Zora
lundi 6 mai 2002
Mise à jour : 15 août 2004
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