On peut déjà affirmer, mais j’y reviendrai, que l’oppression capitaliste, les meurtres de masse et les totalitarismes à grande échelle ne sont que le reflet et la conséquence de l’incapacité à vivre ensemble sans violences. Le terreau est le même pour toutes les formes de violences. Depuis le mari qui bat sa femme jusqu’au génocide à grande échelle, les mentalités d’appropriation et de domination, les instincts de peur et de destruction se recoupent.
Si les relations génèrent des barbaries particulières, complexes et intimes souvent, elles ne sont en rien fautives en elles-mêmes, ce sont les humains qui les ont perverties. La solution n’est donc pas d’abord dans la mise en place de meilleures structures, mais dans la « réforme » de chaque personne. Pour sortir des normes, il ne faut pas en créer d’autres, aussi bonnes soient-elles. On ne peut, ni ne doit forcer quiconque. Et des normes peuvent toujours être bafouées et contournées.
Pour savoir comment devraient se vivre les relations, il faudrait déjà savoir ce qu’est un être humain.
La personne humaine est autonome, capable de réfléchir par elle-même, douée de la conscience d’être consciente. Chaque personne est unique, libre et indépendante. Chacune devrait être un tout harmonieux, fait d’une unité originale entre des composantes multiples. Toutes les personnes ont droit au respect, au confort, à l’égalité et à la dignité. Si l’économie et la société étaient au service des personnes au lieu de les asservir, celles-ci pourraient plus facilement apprendre à penser par elles-mêmes et développer des activités qui leur correspondent.
La personne ne peut être réduite à des composantes physiques et psychiques générales. La notion d’identité sexuelle est donc une fumisterie et un crime. Les individus ne peuvent pas se séparer en classes, d’un côté les mâles, les noirs ou les grands, de l’autre, les femelles, les jaunes ou les petits. La séparation, imposée dès avant la naissance, des individus en fonction des organes génitaux dont ils sont porteurs est un crime contre la nature humaine.
Il ne s’agit pas de nier l’existence des organes mâles et femelles (et des différences physiques mineures qui les accompagnent), mais de bien comprendre qu’ils n’ont pas plus d’importance que la couleur des cheveux ou la longueur des doigts de pied. On aurait pu tout aussi bien séparer les humains selon la longueur du cou ou la circonférence du crâne. Les organes génitaux servent à la procréation, à la perpétuation de l’espèce, point. Pour la vie sexuelle, ils ne sont finalement que des agents parmi d’autres, que l’on peut « faire jouer » de multiples façons. Tout le reste n’est que fiction, contraintes aberrantes et habitudes sociales mutilantes.
J’affirme donc, avec certaines féministes et lesbiennes radicales, qu’il faut absolument abolir les genres. Il faut dépasser les féministes traditionnelles qui réclament l’égalité des droits entre hommes et femmes, et qui finalement renforcent cette séparation inhumaine. Les hommes et les femmes n’existent pas, ce sont des catégories sociales oppressives, tout aussi absurdes et néfastes que la catégorisation en couleurs de peau, chère à certains racistes.
Ni femmes ni hommes : des personnes, infiniment plus riches et plus complexes que les caricatures de feuilleton, qui, accessoirement, ont un pénis, les yeux bleus, des seins ovales, les cheveux bruns, des grands pieds, des petites mains, un vagin...
Toute la littérature romanesque et les avis pseudo-scientifiques sont de vastes mensonges qui servent à justifier des choix arbitraires contraires à la véritable nature humaine. Il n’y a pas de complémentarité garçon/fille, les délires sur le ying et le yang ne valent guère mieux, et les psys feraient mieux d’être honnêtes, comme le sont certains, et affirmer que nous sommes tous bisexuels (voir G. Mendel, « La psychanalyse revisitée », ainsi que la page de références relatives à ce sujet sur le site).
Ce n’est pas parce que la séparation des sexes dure depuis longtemps et qu’elle a façonné corps, psychismes et imaginaires qu’elle est juste. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les modèles que l’on fabrique soient vérifiés après leur mise en pratique.
Il ne s’agit pas du tout de tomber dans l’indifférenciation et l’uniformité fade. Au contraire, il faut favoriser une individualisation maximale. Chaque personne pourrait faire éclater son originalité, son ambivalence, sa complexité et sa richesse, au lieu de se conformer bêtement aux quelques stéréotypes à la mode en adoptant vêtements, musiques et comportements de telle ou telle classe, et en se satisfaisant de quelques gadgets « personnalisants ».
Au lieu de s’étouffer, de s’écarteler et de se mutiler, on aurait tout à gagner à se libérer de tous les carcans.
Au lieu de rentrer dans les moules de la bipolarité sexuelle (ça vaut aussi pour les moules des classes socio-culturelles), mieux vaut explorer, découvrir, développer et utiliser ce que l’on est vraiment.
Indépendamment du type, de la couleur ou de la grosseur de nos organes génitaux, nous sommes tous un mélange subtil et unique de féminité et de masculinité. Tous les cocktails sont possibles. Par exemple, des filles (=femelles, ou personnes accessoirement porteuses d’un sexe féminin) peuvent avoir une psychologie et des comportements très virils, et des garçons (=mâles, , ou personnes accessoirement porteuses d’un sexe masculin) ont une psychologie et des attitudes très féminines.
Sans établir d’échelle de valeurs, tout est bien et important, on peut définir :
Et le « dosage » féminin/masculin n’est qu’une des composantes de nos psychologies complexes, que les meilleurs psys du monde ne pourront jamais comprendre.
Ce que je dis est valable pour toutes les humaines, et ne sort pas direct de mon cerveau en délire. Des gens très différents l’ont décrit, et des tas de faits sociaux le prouvent, directement ou indirectement. Des féministes, des sociologues, des chercheurs, des écrivains, des psychanalystes, des astrologues... ont été amenés à dire que les humains étaient tous bisexuels. Dans toutes les sociétés et à toutes les époques, on trouve de nombreux homosexuel(le)s (surtout si on compte ceux qui sont cachés et celles qui n’osent pas passer à l’acte). On a aussi nombre de travesti(e)s et de transsexuel(le)s, qui traduisent l’inadéquation entre le sexe que la société leur a imposé et ce qu’ils ressentent et vivent. Malheureusement, en changeant de sexe, un transsexuel reste prisonnier de la polarisation et n’a toujours pas aboli les genres, au contraire.
Les hermaphrodites et intersexués montrent, sur un plan physique, ce que nous sommes toutes sur un plan psychique.
Des scientifiques ont montré que des dosages très variables d’hormones sont observés, indépendamment du sexe physique.
L’hétérosexualité, l’homosexualité, la bisexualité... n’ont finalement plus aucun sens. Les relations se font de personnes à personnes, et chaque personne est unique et originale. On ne devrait donc parler que de sexualité tout court. La sexualité se moque du type d’organes génitaux des partenaires, c’est un tout qui dépasse largement les contacts génitaux. Triste sexualité que ces va-et-vient mécaniques et souvent violents observés dans de nombreux films et décrits dans tous ces livres grand public.
Chacun sait bien que la sexualité est indépendante de la procréation, et qu’elle met en jeu l’ensemble du corps, et aussi la parole, l’imagination... Une fois qu’on a aboli les genres, les « ghettos » hétérosexuels, bisexuels ou homosexuels disparaissent d’eux-mêmes. On comprend que les gays et lesbiennes se regroupent pour se défendre et s’affirmer dans le contexte actuel, mais il faut aller plus loin et comprendre que l’homosexualité n’a pas plus de sens que l’hétérosexualité.
Ce qu’on croit être naturel est en fait le fruit de l’habitude, du conditionnement millénaire. Il ne faut plus avoir peur de la complexité et de l’ambivalence. Sortons des cocons sécurisants de la catégorisation uniformisante pour s’ouvrir et découvrir qui nous sommes.
Maquillages, vêtements, attitudes et langages nous donnent l’illusion de l’existence de deux catégories d’humains très différents : les hommes et les femmes. Regardez à travers les costumes clé en main et vous verrez que tout se mélange dans une complexité beaucoup plus intéressante.
La séparation des sexes est donc criminelle. Les personnes, mutilées à la base, sont condamnées à s’emmancher avec leur moitié de l’autre sexe, en adoptant une personnalité appauvrie qui ne peut pas atteindre l’unité. La mention du sexe ne devrait être qu’une caractéristique parmi d’autres, il n’y aurait plus de problèmes d’égalité de droits puisque tout le monde serait une personne. Il n’y aurait plus d’activités spécifiquement pour les garçons ou les filles puisque chacun est un mélange unique des deux tendances psychologiques. On pourrait donner des prénoms féminins ou masculins indépendamment de son sexe, ou même inventer des prénoms androgynes. De toute façon, les prénoms perdraient à terme tout rattachement obligé à l’un ou l’autre sexe. Les vêtements pourraient être portés indépendamment de son sexe, selon ses goûts et ses activités du moment. On n’aurait plus des vêtements pour hommes ou pour femmes, mais une très large gamme en tout genre pour contenter tout le monde.
La suppression des genres n’entraîne pas une uniformisation, mais une grande diversité due à l’unicité de chaque personne.
Plus important, le langage est à réinventer.
Dans la langue française, le masculin l’emporte dans les accords, on utilise « ils », pronom masculin, pour désigner les personnes humaines en général. On dit « les hommes » aussi bien pour dire « l’humanité » que pour désigner Jacques, Paul et Nicolas. Le langage lui-même est infesté par la séparation des sexes et la domination du masculin. Ce n’est pas la féminisation de certains mots décrétée par les ministères qui vont changer quoi que ce soit, la bipolarité demeure.
Des féministes et des militants d’extrême gauche choisissent souvent d’écrire en ajoutant les deux genres côte à côte : « les humain(e)s », « nous sommes égales/égaux », « de chacun-e », « les écrivainEs »... Par divers procédés, on va indiquer qu’on désigne toute l’humanité. C’est une manière de réduire la prédominance masculine dans le langage et d’attirer l’attention sur le problème. Personnellement, je n’aime pas trop utiliser ces trucs, je trouve que ça alourdit le texte et que la séparation des sexes est toujours présente.
Idéalement, il faudrait donc créer un langage comportant un genre neutre, applicable à toutes les personnes. On pourrait aussi avoir des genres féminins et masculins (avec peut-être plusieurs « gradations »), mais qui ne seraient pas utilisés en fonction du sexe des sujets, mais de l’activité qu’ils ( !) mènent, pour indiquer qu’ils se comportent de manière « typiquement » féminine ou masculine.
Prenons un exemple, avec « iel » comme genre neutre. Imaginons qu’un groupe de garçons et de filles partent se promener, l’un d’entre eux est un mâle s’appelant Paule. On pourrait avoir une phrase du type : « Iel sont partis se promener. Paule a roulé comme un fou avec son VTT, et en rentrant elle a donné à manger aux enfants. » Si on veut donner un caractère plus « féminin » à la promenade, on pourrait écrire : »Iel sont parties se promener ». Les mots hommes et femmes devraient être bannis au profit de nuances plus subtiles, et on dirait femelle (ou fille si vous préférez) pour préciser qu’il s’agit d’une personne porteuse d’un sexe féminin, comme on dirait « grande » pour une personne de grande taille. Sauf qu’il faudrait encore adapter le mot grand au genre neutre : « grandiel » par exemple.
Je ne suis pas linguiste, ce n’est pas moi qui vais recréer un langage, avec tous les problèmes complexes qui se posent !
Note : dans cet écrit, vous avez peut être remarqué que j’utilise de manière libre le féminin ou le masculin, ce ne sont pas des fautes, mais une manière de brouiller les genres.
Tout ça pour dire que si on veut avoir une chance d’établir des relations « saines » avec autrui, il faut commencer par se libérer des genres, des stéréotypes, des conditionnements sociaux et des habitudes néfastes. Si on arrive à une certaine unité intérieure, on a déjà fait un grand pas. Nous devenons une personne libre et autonome, qui n’a plus à « rechercher » la féminité ou la masculinité ailleurs, puisqu’elle est faite des deux de manière indissociable. Cet équilibre intérieur permet déjà d’échapper à grand nombre de frustrations et de tensions inutiles. Si on s’aime soi-même, on a plus de chance d’arriver à aimer autrui.
Il n’empêche que nous ne sommes pas libérées pour autant des écueils de la violence, de l’appropriation, de la domination... Ces problèmes ne sont pas spécifiques aux relations, et ne sont plus l’objet de ce texte. Quelques mots tout de même.
La violence n’est pas inéluctable, ce n’est pas une fatalité de la nature humaine, on peut s’en débarrasser et l’utiliser autrement qu’à faire du mal. Pour ça, il faut se rendre compte que, derrière l’extrême diversité des personnes humaines, se trouve en profondeur un « fond » commun. On peut reconnaître en chacun une sœur, constituée de la même « essence », de manière plus profonde que le « nous sommes tous des frères et des sœurs » des antiracistes. Si, par delà les singularités foncières, on arrive à apercevoir l’humanité commune, il devient plus difficile d’être violent. Comment pourrait-on faire du mal à une « semblable » plongée pareillement dans l’existence ? Je m’arrête avant de parler d’âme et de transcendance. Je veux dire que pour aimer une personne précise, il faut déjà s’aimer soi même et aimer toute l’humanité, et que, à travers tel ou telle personne, c’est toute l’humanité que l’on aime. Et quand on s’ouvre à l’Amour universel de Dieu, on devient encore plus conscient de cette unité fondamentale.
Pour se libérer de la violence, il ne faut pas se contenter de se raisonner et de prononcer des vœux pieux, il faut communier, s’ouvrir, se remettre en cause en profondeur, raboter des instincts de domination petit à petit par une vie en commun...
Il y aurait beaucoup à dire aussi sur l’utilisation de son énergie (militantisme combatif au lieu de bagarres), sur la sublimation...
« Les relations, le couple et la communauté », suite du dossier