Voici donc le petit tableau promis que l’on pourrait présenter sous la forme d’une échelle dont les deux degrés supérieurs représenteraient pour les religions le 5ème et le 6ème "ciels", je veux dire les positions qu’elles estiment idéales puisqu’elles leur assurent une forte prédominance. D’abord, la THEOCRATIE, où les hommes et la loi de Dieu s’imposent directement à la société civile ou même se confondent avec la législation et le personnel politiques. On se souvient des tentatives pontificales au Moyen Age, et nous avons actuellement sous les yeux des régimes chiites et sunnites qui pratiquent cet "absolutisme" avec une extrême rigueur. Presque aussi "avantageuse" est ce qu’on pourrait appeler une situation de CONDOMINIUM, dans laquelle une religion jouit d’une telle influence qu’elle conduit à un partage du pouvoir avec des autorités laïques qui, soit l’acceptent plus ou moins volontiers, soit le subissent contre leur gré. A la première catégorie appartiennent encore plus ou moins l’Irlande, la Pologne, l’Italie, les Philippines, le Brésil etc. catholiques. L’Espagne réagit davantage. On pourrait également citer les pays largement dominés par une Eglise orthodoxe, comme la Grèce. Dans la Pologne communiste, au contraire, les gouvernements tentaient en vain de combattre la puissance rivale de l’Eglise.
Si nous descendons d’un degré, nous nous posons sur le 4ème degré de l’échelle, celui du compromis correspondant au CONCORDAT, qui peut faire l’objet d’un acte juridique solennel concluant des négociations âpres et subtiles au cours desquelles chaque partenaire essaie de duper l’autre. Les "religieux" tentent d’extorquer le maximum d’autonomie et de privilèges, et leurs interlocuteurs s’efforcent de faire accepter, moyennant quelques avantages, des mesures de contrôle comme la nomination des évêques qui, appliquées abusivement par la suite, leur permettront de coiffer leur Eglise et de se la soumettre. Dans le cas des Eglises luthériennes, anglicanes, évangéliques etc. et de leurs rapports avec leurs Etats de "tutelle" règne plutôt une attitude pragmatique et coutumière qui assure aux clergés une certaine indépendance dans la mesure où ils se comportent avec une sagesse respectueuse et une modération de bon ton.
Le troisième degré, celui de la SEPARATION, est illustré par la formule "Une Eglise libre dans un Etat libre". Il est amusant de constater que, dans la France de 1905, non seulement l’immense majorité du clergé, mais aussi certains des pires adversaires de l’Eglise regrettaient la fin d’un collage qui assurait au premier des ressources substantielles et permettait aux seconds de contrôler les prêtres. Cette alliance contre nature était émaillée d’incidents continuels accompagnés d’épisodes judiciaires et de suppressions de traitements infligés aux évêques rebelles. Mais , apparemment, les concubins ne pouvaient se passer l’un de l’autre et des "liens de ronce" qui les unissaient ! La meilleure preuve en est que des accords ont été passés avec le Saint-Siège qui ont, par exemple, pour effet, comme le rappelait "Le Monde " du 11février 2005, que "aucun évêque ne peut être nommé sans l’avis formel du Président de la République". Evidemment, Rome peut passer outre à une opposition, mais j’imagine que l’on essaie de faire plaisir à tout le monde, ce qui explique en partie la médiocrité d’un épiscopat moutonnier et conformiste dont le déclarations insignifiantes ne semblent pas intéresser grand monde. Notons qu’aux Etats-Unis la Séparation n’empêche ni une forte imprégnation religieuse de la vie publique, ni des rapports fréquents ; et pacifiques entre les innombrables Eglises et l’Etat fédéral.
Si nous descendons encore d’une marche correspondant au 2ème degré, nous abordons les régions" infernales" avec le LAICISME qui, jugeant les "croyances" religieuses ineptes et dangereuses, souhaite que les pouvoirs publics ignorent complètement les Eglises et leurs dirigeants, et limitent le plus possible leurs manifestations extérieures en refoulant les "superstitions" dans les consciences (si mal éclairées !) et les clergés dans les sacristies pour n’en plus sortir ! Ces tendances sont encore assez fortes en France.
Arrrivés tout en bas de l’échelle, nous plongeons dans les tourments et les ruines de la PERSECUTION, orchestrée soit par des Etats officiellement athées qui n’admettent aucune conviction ni aucune activité religieuses (la Terreur révolutionnaire française, les régimes communistes purs et durs etc.), soit par des Etats inféodés à une religion qui n’en tolère pas d’autre (Louis XIV et les protestants, le bahaïsme au Moyen Orient, les minorités chrétiennes au Pakistan et tant d’autres exemples). Mais il faut bien reconnaître que sauf le cas d’une éradication à peu près complète (ainsi qu’il advint du christianisme dans le Japon du 16 ème siècle), les religions renaissent de leurs cendres et, avec une vitalité incroyable, s’élancent à la reconquête des moyens et des lieux d’influence perdus. D’abord, la restauration d’une emprise sur les âmes, ensuite la multiplication des oeuvres de "bienfaisance" scolaires, éducatives, hospitalières etc. pour bien pénétrer le tissu social, enfin (c’est le morceau de choix !) toute une stratégie de "réaccession", sous des formes et à des degrés divers, à un partage du pouvoir avec des pouvoirs auxquels elles vont de nouveau s’identifier...au mépris de leur vocation

