"Le cléricalisme ? voilà l’ennemi"

21 juin 2010
Par Christian Singer
Contacter l'auteur

Le cri d’A.Peyrat, cité par Gambetta qui l’a rendu célèbre, pourrait et devrait être repris de nos jours et plus que jamais par les catholiques eux-mêmes. Car, en plus d’un anticléricalisme ad extra mis en oeuvre avec succès à partir des années 1880 par les athées, francs-maçons et autres ennemis jurés de l’Eglise et qui s’attaquait à son emprise sur la société civile, il en existe un autre, ad intra, qui est hélas ! très peu pratiqué et qui devrait s’en prendre à une domination cléricale très ancienne et en voie d’affermissement depuis quelques années, dans la lignée du cardinal Lustiger et de ses créations (KTO, Bernardins..), qui fleurent une sorte d’intégrisme modéré représentant la tendance actuellement majoritaire au sein de l’Eglise où s’ébattent avec une vigueur renouvelée les triplets inséparables : cléricalisme, dogmatisme et moralisme !

Particulièrement redoutables sont les petits abbés à col romain dont les propos et les comportements me rappellent étrangement ceux que j’ai connus dans les années 50 et 60. Ils sont partout et se croient obligés de chapeauter, à titre de conseillers ou de modérateurs, la moindre association de vieilles dames charitables qui pourraient fort bien se passer de leurs services. Quant au rôle dévolu aux laïcs, je me souviens de la réflexion d’un curé de paroisse parisien disant que seule la crise des vocations avait "obligé" la hiérarchie à leur ouvrir bien petitement l’accès à des responsabilités d’une certaine importance.

J’en veux pour preuve l’examen, auquel je me suis livré il y a quelques années, d’un livre constamment remis à jour et intitulé "Guide de l’Eglise de France". On y trouvait un trombinoscope des évêques suivi de l’énumération des diverses Commissions présidées par l’un d’entre eux, assisté par un secrétaire toujours prêtre. J’avais calculé que les organismes de gouvernement de l’Eglise de France comptaient une cinquantaine de clercs et seulement une demi-douzaine de laïcs (dont deux femmes !) confinés presque tous dans des tâches matérielles (secrétariat, comptabilité..). Le titre de l’ouvrage était trompeur : il aurait dû s’appeler "Guide de l’épiscopat français". Mais quelle leçon ! En dépit des beaux discours tenus par eux sur la place des laïcs dans l’Institution, ils continuent, dans la pratique, à considérer qu’à eux seuls ils résument et constituent l’Eglise. Et leur conviction est tellement inviscérée qu’ils ne voient même plus l’énorme contradiction qui existe entre leurs déclarations et leurs agissements réels, telle qu’elle s’étale jusque dans le titre d’un ouvrage officiel !

Plus j’y réfléchis, plus je me convaincs que l’une des fautes majeures (peut-être la plus grave !) commises par l’Eglise des premiers siècles a consisté à laisser apparaître et s’imposer une caste sacerdotale qui s’est arrogé pouvoirs, savoirs et honneurs en réduisant le vulgum pecus au silence, à l’obéissance et à l’entretien de ses "protecteurs". On comprend comment le glissement a pu s’opérer, aidé par ses profiteurs. Les hommes ordonnés se sont arrangés pour que le caractère sacré des fonctions qu’ils exerçaient (célébration de la messe et des sacrements) rejaillisse sur leur personne. Tout à fait abusivement : recevoir le sacrement de Pénitence ou de Confirmation fait-il de vous un chrétien appartenant à une catégorie supérieure ? Non évidemment.

Certes, il ne fallait ordonner que des hommes ou des femmes, mariés ou non, particulièrement recommandables par leur foi, leur piété et leur charité, qui auraient été investis d’un sacerdoce "complet" et non "découpé" arbitrairement en diaconat, prêtrise et épiscopat. Mais là auraient dû s’arrêter leur "privilège" ! L’accession aux responsabilités paroissiales, diocésaines ou autres comme aux tâches d’enseignement aurait dû être déterminée par les votes des communautés de chrétiens concernés, pour une durée limitée et (j’insiste sur ce point) en ne tenant compte que des aptitudes et des mérites des "candidats" et NULLEMENT DU FAIT QU’ILS AIENT RECU OU NON LE SACREMENT DE L’ORDRE. Ainsi aurait-on évité que se crée une prétendue élite sacerdotale se recrutant indéfiniment par cooptation. Et les chrétiens auxquels une charge importante auraient été confiée l’auraient exercée non sous la forme d’un POUVOIR dont les oukases et les condamnations vous tombent de haut en bas sur la figure sans concertation, mais sous la forme d’une AUTORITE qui se manifeste plutôt de bas en haut lorsqu’elle institue un débat qui, en s’élevant et en se décantant, s’achemine vers des décisions prises en commun et acceptées de tous que le responsable n’a plus qu’à confirmer. Même le pape, élu par les représentants de tous les chrétiens et non par les seuls cardinaux, pourrait conserver l’intégralité de ses prérogatives, à condition qu’il respecte dans toute la mesure du possible les principes de collégialité et de subsidiarité, et qu’il organise fréquemment des conciles universels qui ne seraient pas accaparés par les prêtres !

Evidemment, il ne semble pas que l’on se dirige vers ce genre de perspectives lorsqu’on lit, dans "Le Monde" daté des 13 et 14 juin 2010 p. 3, qu’un jeune prêtre "responsable du service des vocations" s’assigne pour but de "revaloriser le statut et la fonction du prêtre" selon les règles traditionnelles ! Oserai-je insinuer que la fameuse "crise des vocations" constitue peut-être le bienfaisant et bienheureux châtiment que Dieu réserve à l’Eglise de France et continuera de lui appliquer tant qu’elle se refusera à envisager les transformations radicales qui s’imposent à elle. Si elle savait su éviter les gravissimes déviations qu’il lui faudrait maintenant corriger de toute urgence, elle aurait suivi une tout autre trajectoire, elle ne se serait pas coupée du Peuple de Dieu et aurait maintenu son unité communautaire en évitant notamment les grands schismes des XIème et XVI ème siècles.


- Répondre à cet article

( Accueil . Thèmes . Présentation . Contact . Newsletter . Plan du site . Recherche )

RSS A Boulets Rouges est un Blog de Mutations-Radicales.org

http://www.mutations-radicales.org/Le-clericalisme-voila-l-ennemi.html
Articles Suiv./Préc.
Sur le même thème
/ Article : "Le cléricalisme ? voilà l’ennemi"
-A Boulets Rouges, Blog corrosifBlog critique
Accueil