1.3 Violences légitimes
S’il faut respecter la Vie en s’abstenant de nuire à quiconque et en refusant toutes formes de violences, même pour la “bonne cause”, il ne faut pas pour autant devenir une limace apeurée qui se blottit au chaud dans son cocon. S’interdire d’être violent ne signifie pas qu’on laisse tout faire et tout dire par peur de faire du mal.
L’énergie agressive peut être utilisée à autre chose qu’à tuer son prochain. A le défendre par exemple. Toutes les formes de militantisme sont une utilisation positive de notre “violence”. On parle de combats acharnés pour obtenir des droits, de luttes sociales... Le langage et les critiques peuvent être virulents, mais, normalement, il n’y a pas mort d’homme. Il faut encore que ces engagements soient réfléchis et maîtrisés. On ne va pas non plus utiliser une cause pour pouvoir se défouler tranquille sur les autres. Si le militantisme vire à la persécution, on retombe dans la violence classique. Sinon, il vaut quand même mieux quelques injures qu’une balle de revolver. Mais méfiance, les unes peuvent mener à l’autre. Les hommes ayant l’habitude de surenchérir et de rendre dent pour dent, l’insulte peut en entraîner une autre, qui appelle une baffe, puis un coup de poing, et pour finir, l’un des deux sort le pistolet...
Normalement, l’être humain n’est pas destiné à vivre figé comme un légume congelé devant un écran dispensateur de réalités virtuelles à gogo. Il faut qu’il se bouge, qu’ils se confronte à la réalité... Il ne doit pas écraser et dominer les autres, mais il a des “missions” à remplir, des buts à poursuivre et des activités à développer.
Pour réaliser tout ça, on est amené à “se faire violence”. Pour avancer, il faut bien se lever le main et faire des efforts constants. Si on veut mener à bien des projets exigeants et intéressants, on est amené à souffrir et à “se forcer”. Des activités qui nous poussent vers le haut sont toujours difficiles à vivre, on encaisse des blocages, des remises en cause... Toutes choses qui font mal sur les plans affectifs, psychologiques... L’ego et l’amour-propre en prennent pour leur grade. Attention, il ne faut pas non plus verser dans le masochisme ou jouer les champions surmenés. Il est très mal venu de se considérer comme un nul intégral, de se fouetter en permanence, de se faire payer tous les maux de la Terre... L’activisme forcené et l’autoflagellation ne sont pas une solution. Restons humains.
Si on regarde ce qui se passe habituellement dans cette société, on observe de prime abord que les gens qui suivent les voies toutes tracées qu’on leur “propose” de manière insistante n’ont pas à se faire violence. Ils n’ont qu’à obéir et à exécuter les tâches répétitives qu’on leur achète contre salaire. Pas besoin de réfléchir, de s’angoisser dans des questions existentielles, la société est là pour boucher les trous et gaver tout le monde avec le même pudding. D’un certain point de vue, être un pion est donc plus confortable qu’être un dissident engagé. La liberté et la lucidité sont plus difficiles à vivre que la lobotomie sous somnifères.
Mais si on regarde de plus près, l’esclave robotisé, ayant encore des restes d’humanité, doit aussi se faire violence. Il doit sans arrêt renier sa nature et se détruire (voir chapitre sur les violences moins évidentes. Sa vie déviée lui apporte souvent maladies douloureuses, séparations, disputes, deuils... En définitive, il souffrira bien davantage que le dissident militant, mais pour rien, enfin, pour le profit des riches.
C’est pour ça que les hommes veulent devenir des robots, pour ne plus souffrir des violences qu’ils se font subir de manière absurde, pour ne plus avoir à réfléchir sous l’aiguillon de ces violences. Un robot ne ressent plus que des émotions programmées, il rit et applaudit quand on le lui dit...
Les multinationales se servent donc du désir des gens d’être des robots pour les asservir et les exploiter. La ruse consiste alors à faire croire aux esclaves qu’ils sont libres et originaux, que les violences qu’ils se font subir sont des coups du sort inévitables, ou au contraire des imperfections momentanées et marginales. On détournera aussi le besoin d’agir, de se dépasser et de faire des efforts vers des activités stupides, dangereuses et stériles. Les battants se feront violence pour conquérir un marché. Chaque sportif dépensera une énergie formidable pour être le premier, des débiles. Les gens ordinaires se tueront à la tâche pour conserver leur emploi et payer leur maison individuelle avec enclos standard. Les réformistes militants feront preuve d’abnégation et de sacrifice pour, en définitive, renforcer cette société et ces horreurs.
Au final, le “système” profite de tout. L’énergie des prolétaires comme celle des sportifs ou des traders est récupérée pour des buts stupides. Boeuf de labour ordinaire ou cheval de course pure race, l’homme, comme l’animal, peuvent toujours servir. Et puis, ceux qui ne se dépensent pas assez dans leur travail, peuvent toujours consommer sans modération du sport et des loisirs.
Ces aberrations sont particulièrement criminelles et visibles quand on observe le sort réservé aux jeunes. Dans une période où ils sont naturellement plein d’énergie, de vitalité, de curiosité, on se contente de les gaver de formules et de textes à apprendre par coeur. On ne leur propose pas de causes exaltantes à défendre, de chantiers idéalistes... Le sport ou les boîtes de nuit ne sont que des succédanés dérisoires. Au lieu de simplement s’opposer bêtement aux parents ou aux profs, ils feraient mieux de se révolter pour de bon en réfléchissant à ce qu’on leur impose durant leur enfance et au rôle qu’on veut leur faire jouer. Un mai 68 en mieux, quoi !
Il ne faut pas s’étonner alors que ceux qui sont plus énergiques, ou qui ont été moins anesthésiés, deviennent agités et violents. Là encore, ils feraient mieux de réfléchir au fond des problèmes au lieu de bêtement brûler quelques voitures. Bien évidemment, la seule réponse consiste à les gaver davantage, à coup de médiations, de psychothérapies, d’intégration par le travail, de sport ou autres fadaises.
En fait, ces jeunes sont le plus souvent déjà comme les moutons adultes : ils se comportent en jeunes loups qui veulent à tout prix leur place dans le grand abattoir, de force ou par la délinquance, s’il le faut.
Se faire violence et faire des efforts sur soi, c’est bien, mais c’est encore mieux si c’est pour des activités qui ne confortent pas cette “société”.