« Si l’homme se sent menacé, ce n’est pas tant par les progrès de la science que par les mauvais usages qu’il en fait ; mais au nom de quelles valeurs imposer, interdire, légiférer ? » (Lucien Neuwirth, Le Monde, janvier 1992)
C’est une remarque tout à fait exacte. Qui va dire ce qui est bien ou mal ? Les préhommes (définition à la fin) tentent de dicter des règles, mais le problème, c’est que leurs valeurs sont très variables et que leur état d’arriération ne leur autorise pas des vues très élevées.
De plus, plusieurs tendances s’opposent et se contredisent.
Tout le monde est, bien entendu, d’accord pour dire qu’il est urgent de légiférer. Ils ne veulent pas laisser le flou et les dérives s’installer. Seulement, ils ont du mal car trois tendances s’affrontent :
L’éthique, les valeurs personnelles et les projets politiques sont très variables et dépendent des goûts de chacun, des moeurs, des modes, des intérêts du moment. Rien à en tirer.
La science, quant à elle, ne cherche qu’à progresser ; elle vise l’utilité, la performance, elle ne fait que disséquer, analyser... Sans parler des arrivistes prêts à tout pour la gloire ou l’argent. La science est donc bien incapable de statuer sur l’homme. Rien à en tirer.
Les religions actuelles sont figées dans des dogmes arriérés. Elles sont contre l’avortement (quoique l’islam considère par exemple qu’on ne devient humain qu’à partir de tant de jours), mais sacralisent la famille. Elles peuvent aussi, si elles y ont intérêt, s’adapter à l’époque. Rien à en tirer.
En fait, aucun de ces trois courants de “pensée” ne peut proposer quelque chose de valable. Mais ça ne les empêchera pas de se disputer âprement le rôle de mentor en bioéthique.
Quand ils n’ont pas assez d’arguments de fond, ils utilisent de grandes formules : c’est le progrès, les Droits de l’Homme, la primauté de la personne, la sauvegarde de la santé publique, l’avis préalable de la Commission nationale de médecine et de biologie de la reproduction et du diagnostic prénatal, le besoin incoercible de connaître, une leçon d’humanité... Ces expressions vagues n’éclairent en rien les problèmes mais ça fait sérieux, réfléchi. Les grands principes et les belles déclarations cachent les basses besognes : les foetus jetés à la recherche, la marchandisation des tissus et des cellules, les premiers clonages, le tri des humains...
De tout ce fatras de croyances, de désirs, de règles morales, de définitions dites scientifiques..., rien de clair ne peut sortir. Les juristes et les politiques font une espèce de sauce “maison”, en essayant de contenter tout le monde. Ils suivent les modes, les avis éthiques, sans trop choquer l’Eglise, ils satisfont les scientifiques sans céder aux grands principes humanistes, ils laissent libres les couples et les médecins en les soumettant à des contrôles...
C’est ce bazar où tout est possible que l’on appelle consensus. Les lois resteront floues, avec différentes interprétations possibles, avec des vides, des possibilités d’évolutions ultérieures. Les sujets sensibles, dangereux ne seront pas tranchés. Les lobbies les plus forts infléchiront les textes de loi en leur faveur, les scientifiques persuaderont en douceur de donner librement tout ou partie de son corps etc...
Les gens se moquent bien des conséquences à long terme des lois votées : “après nous le déluge”. Autorisons le diagnostic préimplantatoire, on verra bien ce qui se passera, les dérives ne sont pas inéluctables, les hommes ne sont pas si mauvais...
Tout ce beau monde refuse de définir le statut de l’embryon. Il s’agit de dire si l’embryon mérite le statut d’être humain à part entière ou non, si les Droits de l’Homme doivent s’appliquer à l’oeuf fécondé ou seulement au nouveau-né. C’est aussi débile que de se demander si un Noir ou un “sauvage” de Nouvelle-Guinée sont des hommes. Mais bon, par souci du consensus, l’embryon sera laissé dans le flou, ni homme, ni objet, à chacun de voir, en fonction de ses convictions, ou de ses intérêts...
Une loi de 1975 dit : “la loi garantit le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu’en cas de nécessité” (la loi du 29 juillet 1994 sur le respect du corps humain reprend ces dispositions en les insérant dans le Code Civil. Bien sûr, l’astuce consiste à ne pas définir le commencement de la vie !).
Pour l’embryon, le respect sera mesuré, dosé, et puis, des tas de nécessités impérieuses font que, malheureusement, quelques sacrifices pour la bonne cause sont nécessaires.
Et puis, dire que les Droits de l’Homme s’appliquent dès qu’on est en présence d’un oeuf fécondé serait trop fanatique, anti-consensus. Vous vous rendez compte des conséquences : il faudrait interdire l’avortement, la recherche sur l’embryon et le tri des oeufs ! Ca serait trop rétrograde, une véritable atteinte aux libertés et une entrave sérieuse au progrès de la biologie humaine. Et si, dans un autre pays, les règles ne sont pas aussi strictes, la recherche y prendra une avance colossale sur nous etc... Continuons ce genre de raisonnement : si, dans un autre pays, la bombe atomique est expérimentée sur des enfants de moins de deux ans, il faudra que tout le monde fasse la même expérience pour ne pas être à la traîne du progrès.
Voyons maintenant quelques exemples, tirés du “Monde” du 12 juin 1992, dans un article de Franck Nouchi, qui illustrent bien toutes les variations possibles :
“...faut-il interdire le don d’embryon ? Oui, selon la loi norvégienne. Non, en Espagne ou au Royaume-Uni, pays dans lesquels la loi autorise de manière indifférenciée les dons de gamète ou d’embryons.”
“En ce qui concerne le problème de la licéité de la recherche sur l’embryon il apparaît que cinq Etats en Europe ont formellement interdit de telles recherches : l’Irlande, l’autriche, la Norvège, l’Allemagne et le Danemark (où l’interdiction résulte d’un moratoire). Quatre autres pays acceptent, mais encadrent ces recherches l’Australie, l’Espagne, le Royaume-Uni et la Suède. Dans tous ces pays -sauf au Royaume-Uni, la recherche ne peut concerner que les embryons surnuméraires et elle est soumise à des procédures d’autorisation et de contrôle.”
En France, depuis la loi du 29 juillet 1994, les expériences sur l’embryon sont autorisées “à titre exceptionnel, le couple pouvant accepter ces recherches” et à la condition qui constitue soi-disant une garantie que “ces études aient une finalité médicale et ne portent pas atteinte à l’embryon.” ! Les scientifiques à la fois juge et partie !
Les avis sont partagés, comme on dit. C’est inévitable : les valeurs universelles se découvrent uniquement quand on “accepte” Dieu, quand on vit le Projet. En son âme et conscience, on peut alors espérer décider lucidement de ce qui est à faire ou pas. Les préhommes en sont totalement incapables. Ils ne veulent pas de leur âme et n’ont plus conscience de grand-chose depuis belle lurette. Certes, quelques personnes plus lucides s’engagent dans de bonnes directions. Mais trop peu nombreuses, elles seront inexorablement piétinées par les troupeaux de décervelés.
Chacun aura ses valeurs, déterminées par le ou les groupes auxquels il appartiendra : religieux, financier, politique, écologique, scientifique, éthique... Il y aura de tout et pour tout le monde.
Et même si des personnes bien intentionnées (autant qu’on puisse l’être en [prehumanite]) réglementaient sérieusement et prévoyaient tous les risques de dérives, cela ne changerait pas grand-chose. En effet, la loi, dans ce domaine comme dans les autres, est faite pour être contournée et interprétée de diverses manières.
En conclusion, la bioéthique et le droit ne servent qu’à cautionner, après coup, les pratiques consensuelles. Ces règlements et avis hétéroclites ont pour but d’essayer de contrôler les nouvelles applications techniques de la biologie. Les grandes déclarations et les lois “exemplaires” servent à limiter les dégâts, à tenter d’empêcher les préhommes, barbares, aveugles et butés de se faire trop de mal.
En biologie comme ailleurs, les réglementations policées servent à empêcher la destruction totale, afin que les préhommes puissent continuer leurs expérimentations pendant longtemps. Ce qui n’empêchera jamais que :
Le seul frein qui marche un peu, c’est l’instinct de survie, mais il n’est hélas pas suffisant ni adapté pour freiner les horreurs rendues possibles par la progression de la biologie.
[prehumanite] nous employons les termes préhumanité ou préhommes pour dire que les “hommes” actuels ne méritent pas le qualificatif d’hommes, tant ils sont arriérés et barbares malgré les vernis de la civilisation.