L’histoire de France 2/6

Histoire passée

L’intolérance, la répression, la surveillance, l’exploitation des pauvres, le mépris des pouvoirs pour le peuple... ne datent pas d’hier.

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Je remonte donc sinon au Déluge (ou avant !), comme l’avocat des “Plaideurs”, du moins à un passé assez lointain pour faire sentir, même très brièvement, la terrible continuité dont nous sommes les victimes contemporaines, hélas ! la plupart du temps inconscientes, résignées ou même empressées à leur perte. Clovis et Charlemagne ne sont pas Français, au sens exact de ce terme. C’est seulement à partir du XIIème siècle, grâce aux premiers efforts de Louis VI et de Louis VII, que commencent à s’ébaucher la notion et la pratique (celle-ci déjà beaucoup plus théorique que réelle !) d’un Etat décrit comme une entité supérieure, pérenne, quasi sacrée et indépendante de ceux qui prétendent le servir avec désintéressement. La renaissance du droit romain, propagée depuis Bologne et ardemment soutenue par les légistes, ces ancêtres de nos techno-bureaucrates, contribue très efficacement à la mise en place et au fonctionnement d’une machine qui va se développer implacablement, sans interruption notable (sauf à l’époque de Jeanne d’Arc) et avec une incroyable opiniâtreté, pendant huit siècles. Certains souverains (Philippe-Auguste, Louis XI, Louis XIV, Napoléon ..), qui sont en fait des autocrates sans scrupules et sans aveu vont forger dans le feu et dans le sang l’Etat français en faisant flèche de tout bois, en recourant aux moyens les plus fourbes et les plus cruels. Pour ne citer qu’un exemple, il n’a pas fallu moins de quatre “guerres d’extermination” (c’est l’expression employée par un spécialiste) pour obliger les Bretons, qui ne le voulaient pas, à devenir Français. Entre les tyrans abominables s’intercalent, il est vrai, des incapables, des dégénérés, des frivoles ou des magnificents, mais aussi des monarques plus habiles et plus intelligents, comme Saint Louis, Charles VII et surtout Henri IV. Mais au fond, peu importe ! Malgré des ralentissements, des obstacles, des erreurs de manoeuvre, le convoi progresse inexorablement dans la même direction.

Ainsi apparaissent et se figent des caractéristiques que nous connaissons bien et dont nous souffrons plus que jamais, sans nous en apercevoir la plupart du temps et même en les approuvant et en les admirant, tellement leur ancienneté “vénérable” s’impose à nous, grâce aux artifices et aux mensonges d’une propagande laudative et commémorative qui nous enveloppe dès le berceau. Le trait le plus notable, qui produit et qui résume l’ensemble des autres, est la violence. On ne le répétera jamais assez : tous les grands Etats, le français comme les autres, sont nés de la violence et continuent à la pratiquer, sous toutes ses formes et de la manière la plus exécrable, soit entre eux, soit au détriment des groupes et des individus qui les composent. Cette violence est inséparablement liée et subordonnée à l’exercice d’un pouvoir détenu par une caste dirigeante qui, en fait, incarne l’Etat, l’asservit, se l’approprie, se confond avec lui, en dépit des beaux discours éthérés le présentant à un vain peuple comme une Réalité pure et transcendante qui s’identifierait avec le Bien commun et à laquelle se dévouerait généreusement une “élite” pleine de mérites et de vertus. Ces constructions intellectuelles justificatrices s’élaborent et se précisent, tout au long de l’Ancien Régime, grâce aux travaux de juristes et d’économistes partisans de la monarchie absolue, comme Jean Bodin. Mais les réalités et les finalités véritables qui se cachent derrière ces calembredaines solennelles n’ont rien à voir avec elles. Pour clore définitivement “un long règne de vile bourgeoisie”, comme disait Saint-Simon, la “réaction nobiliaire” sévit partout au cours du XVIIIème siècle. Les aristocrates s’emparent à nouveau de tous les postes importants offerts par le gouvernement, la haute administration (les intendants), l’armée, l’Eglise et... l’économie moderne naissante, en devenant maîtres de forges ou armateurs. On voit même les Parlements s’opposer au Roi. C’est la noblesse de robe qui a déclenché la Révolution avant d’en être la victime. Mais que devient la classe populaire, composée principalement de paysans, d’artisans et de domestiques, tandis que s’activent tous ces beaux messieurs acharnés à la servir ? C’est une lapalissade en série que de rappeler les humiliations, les injustices, les corvées, le pressurage fiscal, les épidémies, les famines, les ravages occasionnés par les guerres, bref, les multiples composantes d’une misère quasi universelle dont les cahiers de doléances se feront les échos.. Comme toujours, une clique réduite de privilégiés tente de satisfaire sa soif inextinguible de pouvoir en même temps qu’elle s’arroge tout ce qu’elle estime être des avantages (argent, considération, médailles) en se les procurant sur le dos d’une multitude qu’elle trompe, qu’elle exploite et qu’elle opprime. Rien n’a changé depuis.

Dans la logique de leurs ambitions, les nantis poursuivent deux autres buts essentiels. D’abord, la conquête de nouveaux territoires acquis au détriment des pays voisins et au prix de nombreuses vies humaines sacrifiées sans compter, en particulier par Louis XIV. C’est ainsi qu’on s’est dépêché d’annexer la Corse juste un an avant la naissance de Napoleone Buonaparte, sans doute pour le franciser au tout dernier moment ! Ensuite, et ceci est capital, l’uniformisation niveleuse opérée par le rouleau compresseur d’un Etat soucieux d’écraser les différences et les particularités au profit de concepts abstraits parfaitement fictifs, tels que “la nation” ou “le citoyen”, mis au point par les “philosophes” et “officialisés” par les Constituants. La création de cette masse informe permit aux pouvoirs de mieux s’imposer. Pour y parvenir, il leur restait encore à multiplier les appareils répressifs, publics ou clandestins. Sous Louis XIV déjà, pullulaient les sbires, les mouchards, les polices parallèles, les espions, les cabinets noirs etc.. La délation devint rapidement un sport national. La mission principale de toute cette faune n’était pas d’abord de s’en prendre aux malfaiteurs “ordinaires”, mais d’éliminer les déviants et les insoumis, réels ou inventés. Comme ces derniers sont absolument indispensables au bon fonctionnement d’une “société” ( !) digne de ce nom, on les désignera d’office en cas de besoin. Pour évacuer les mécontentements, surcompenser les frustrations, utiliser les agressivités inemployées qui pourraient légitimement se retourner contre la classe dirigeante, celle-ci, avec une habileté et une hypocrisie consommées, jette en pâture aux malheureux qu’elle égare des individus et des groupes qui vont servir de boucs émissaires, seront traités en parias, cloués au pilori et livrés à la vindicte publique.
En agissant ainsi, non seulement les gens en place se préservent et se mettent à l’abri, mais ils se donnent des apparences de vertu en procédant à des nettoyages salutaires qui vont assurer l’unité et la “pureté” du royaume. Les camarillas se sont toujours innocentées et dédouanées sur le dos des coupables qu’elles choisissent et vouent à la perdition en leur faisant jouer le rôle de fixateurs des saletés qu’elles-mêmes produisent et des haines qu’elles suscitent.

C’est ainsi que débuta une “chasse aux sorcières” particulièrement virulente en France et qui a traversé gaillardement tous les siècles pour venir nous inonder de ses innombrables activités fécondées par une imagination inépuisable. Toute la gamme des mal-pensants et des mal-vivants, toutes les sortes d’hérétiques et de rebelles furent pourchassées et exterminées. Certains finirent sur le bûcher, comme Etienne Dolet en 1546, comme les Juifs accusés d’empoisonner les sources ou de pratiquer les infanticides, ou comme les “sodomites” dont les derniers à être réduits en cendres le furent au XVIIIème siècle ( !), d’autres, comme les Albigeois et les Cathares, soupçonnés eux aussi des crimes les plus horribles, furent taillés en pièces par de véritables armées, d’autres encore, comme Rabelais, Marot, les Huguenots après la Révocation, ou Saint-Evremond, furent contraints de s’enfuir à l’étranger... l’exil, en particulier à destination de l’Angleterre, se révélant comme l’une des manifestations privilégiées de l’intolérance des Français avant de devenir, au XIXème siècle, comme une obligation imposée à leurs souverains déchus ! Un cas tout à fait typique est celui du poète libertin Théophile de Viau qui, à cause de ses écrits malsonnants, fut condamné à mort par contumace, dut s’éloigner et se cacher, tenta de gagner les Pays-Bas, mais fut rattrapé peu avant la frontière. Ses déboires se limitèrent finalement à un séjour en prison, mais effectué dans des conditions telles que sa santé fut gravement compromise et qu’il en mourut à l’âge de trente-six ans

Il serait impardonnable d’oublier les massacres entre Catholiques et Protestants ou même le fanatisme borné du “terroriste” Bossuet qui tirait sur tout ce qui bougeait ou n’était pas conforme, les Calvinistes, bien sûr, les Jansénistes, les prétendus quiétistes comme Fénelon ou Madame Guyon, le P. Caffaro, défenseur du théâtre, et même Richard Simon, le pionnier d’une exégèse biblique moderne. Et nous en arrivons ainsi à la “police de la pensée” dont les états de service en France sont tout à fait impressionnants. Dès 1121, l’Introduction à la théologie d’Abélard fut condamnée aux flammes, autodafé suivi de beaucoup d’autres. Me revient en mémoire, en tant qu’ancien novice dominicain, le fameux “Manuel de l’inquisiteur” rédigé par Bernard Gui. Les livres de Rabelais, “farcis d’hérésies diverses”, furent confisqués. François Ier établit en 1553 une véritable censure, précédée d’une multitude de règlements médiévaux et portant sur l’honorabilité des marchands de livres autant que sur le contenu des ouvrages en vente. Dans ce domaine, le contrôle allait se faire de plus en plus tatillon jusqu’à ce qu’il échoie entre les mains du fameux “directeur de la librairie”, justement redouté des Encyclopédistes qui eurent tant de mal à faire paraître leur oeuvre monumentale. Ces procédures “inquisitoriales” survivent aussi bien dans la censure imposée aux livres, journaux et films qui existe toujours d’une manière plus ou moins officieuse et détournée que dans les pratiques actuelles des juges d’instruction dont un livre récent de Lumbroso dénonce à juste titre les pouvoirs exorbitants à peine écornés par la nouvelle loi.

Ce que je veux montrer par le trop bref rappel historique que je vais maintenant poursuivre, c’est que, dès la fin de l’Ancien Régime et depuis longtemps déjà, l’Etat français avait mis en place les moeurs et les institutions despotiques qui, toutes, sauf la conquête militaire, subsistent de nos jours après s’être considérablement aggravées, soit en se manifestant de manière beaucoup plus étendue ou subtile, soit en s’adjoignant de nouvelles formes de verrouillage et d’oppression favorisées par l’essor des techniques modernes. Inutile d’insister sur les atrocités commises par la Révolution (que jospin et d’autres essayèrent d’absoudre, il y a douze ans, en prétendant qu’elles étaient inévitables et qu’Elle forme un tout), sur la suppression totale des libertés édictée par le gouvernement de la Terreur, sur l’empreinte centralisatrice définitivement imprimée par le jacobinisme, sur la double et gigantesque mystification opérée par la bourgeoisie montante, d’argent et de talent, qui, en tant que nouvelle classe dirigeante, va se substituer à l’aristocratie et à la monarchie et qui va utiliser la force combative et la naïveté du peuple pour parvenir à ses fins tout en le méprisant (comme Voltaire) et tout en empêchant les prolétaires et les opposants (ça n’a pas changé depuis) d’exercer effectivement les “libertés” purement formelles qu’elle proclame à tout vent, mais dont elle se réserve l’exclusivité, masquant ainsi son égoïsme et son cynisme derrière de magnifiques déclarations idéalistes.

Napoléon a mis l’Europe à feu et à sang... pour rien du tout (si ce n’est pour mener une aventure personnelle), puisqu’il laisse un pays exsangue, occupé et diminué en superficie. Finalement, son rôle (beaucoup plus restreint qu’on ne le dit généralement) s’est limité à entériner le nouvel “ordre” créé à son profit par la bourgeoisie dont il a durablement assis le règne sur des institutions politiques, administratives, juridiques, fiscales etc. qui sont hélas ! le reflet d’un génie dont on aurait souhaité un meilleur emploi. C’est encore à lui qu’on doit le renforcement des liens avec l’Eglise catholique qui, croyant trouver son intérêt dans ce pacte contre nature, trahira sa mission, se laissera asservir et se fera faire des bâtards dans le dos jusqu’à ce que, un siècle plus tard, l’Etat se sépare de sa vieille maîtresse, désormais jugée inutile et anachronique. Les succès de “l’ogre corsicain” (lui qui, un jour, retourna d’un pied dédaigneux les cadavres d’un champ de bataille en disant “Oh ! c’est de la petite race” !)-s’expliquent largement par son mépris pour les hommes dont il savait l’attachement misérable qu’ils vouent aux hochets. C’est ainsi qu’il leur jeta la Légion d’honneur dans les mandibules pour s’assurer de leur soumission en les faisant baver de convoitise. Avec une honnêteté un peu naïve, Jules Renard, dans son Journal, nous raconte comment l’obtention de la “croix” était devenue chez lui une véritable obsession. Entre deux “fournées”, il relançait ses amis, faisait des courbettes et du lèche-cul... lui qui se voulait pourtant d’esprit critique et indépendant. Et quelle fierté après l’avoir enfin dégotée et quel plaisir de l’exhiber ! Ca ne l’empêcha pas de mourir à quarante-six ans... sans avoir été promu officier ! De nos jours encore, combien de gens verraient-ils dans la simple attribution du ruban bleu la consécration de toute une vie et s’activent-ils pour le décrocher ? Revenons aux choses sérieuses.

Jusqu’à l’instauration réelle de la Troisième République, la mainmise de l’Etat ne cesse de se renforcer, et de manière particulièrement brutale sous les régimes les plus autoritaires ou les plus réactionnaires (Restauration de Charles X, Second Empire (sauf à la fin, et encore), Ordre moral du duc de Broglie). La gendarmerie prend pleinement possession des campagnes et les “préfets violets” rivalisent de zèle. Comme les journaux à grand tirage et à faible prix d’achat se multiplient, les lois contre la presse abondent elles aussi. Les tribunaux, aux ordres, s’en donnent à coeur joie contre les satiristes et les pamphlétaires qui épinglent les côtés les plus scandaleux ou les plus ridicules de la censure et de la dictature. Depuis P.L. Courier, avec sa “Pétition pour des villageois que l’on empêche de danser” jusqu’à H. de Rochefort et à ses écrits virulents, les opposants qui manient la plume avec talent sont plus ou moins accablés de procès. Au XXème siècle encore, des gens comme Boris Vian, Marcel Aymé ou Roger Vailland en ont su quelque chose ! Tout le monde connaît les démêlés de Flaubert ou de Baudelaire avec la Loi dont Courteline disait à juste titre “ qu’elle n’a rien à voir avec la Justice... dont elle est la déformation, la charge et la parodie”. Mais combien d’autres, plus obscurs, en ont pâti. Quant à l’autocensure, comme celle pratiquée par l’éditeur de Lautréamont, elle aura de beaux jours devant elle !

Naturellement, sur un plan strictement politique, échouent tous les efforts qui ont pour but de desserrer l’étau de l’Etat, qu’il s’agisse des tentatives girondines ou montagnardes ou des mesures prises entre février et juin 1848 ou encore de celles adoptées par la Commune. A plus forte raison en sera-t-il de même des aventures menées par certaines branches (pas toutes, loin s’en faut !) du socialisme “utopique”. Pour ce qui est de la guerre, elle se porte très bien sous Napoléon III : Crimée, Autriche, Mexique et enfin, la Prusse, synonyme d’une défaite cuisante. Bref, le bon ordre traditionnel se maintient. Mais il va bénéficier de composantes nouvelles qui le rendront encore plus atroce.

Au cours des années 1840, la première Révolution industrielle commence à s’accélérer. Avec elle, apparaissent le culte et la suprématie de l’Argent (c’est le fameux “ Enrichissez-vous !” de Guizot qui implique un complément sous-entendu : “Pendant ce temps-là, nous l’Etat, nous occupons de tout le reste à votre place”) ainsi que la misère effroyable de la classe ouvrière, telle que décrite par Zola. Même la loi de 1841 qui prétendait “limiter” la durée du travail des enfants n’est pas appliquée par une bourgeoisie féroce. Le droit de grève fut accordé en 1864, mais de manière purement théorique, et les conflits plus ou moins meurtriers avec la police et la troupe (les révoltes des canuts dès 1831 et 1834) furent légion, bien au-delà du Second Empire, comme nous le verrons plus loin. Il fallut attendre 1898 pour que l’Etat français fasse voter une loi qui garantisse vraiment (au moins sur le papier) contre les accidents du travail et les maladies professionnelles. Même un Bismarck, qui n’avait pas précisément la fibre sociale, avait agi plus tôt ! A propos de l’ancien esclavage, celui des colonies, officiellement disparu en 1848, signalons en passant que cette suppression ne dut rien aux bons sentiments, réellement sincères d’ailleurs, de Schoelcher et de quelques autres. Dès 1787, le Ministre de la Marine de Louis XVI lui faisait savoir que l’esclavage n’avait plus de raison d’être... parce qu’il n’était plus rentable économiquement ! A plus forte raison soixante ans plus tard.

Nous abordons là un chapitre intéressant. L’Etat français possédait depuis longtemps des comptoirs en Inde et en Afrique, avait renforcé ses positions en Indochine sous Napoléon III, mais surtout exhibait avec fierté ses Isles d’Amérique. Il faut lire les Mémoires d’un aventurier haut en couleur, le P. Labat, dominicain, qui nous raconte, avec une allégresse féroce et “bienveillante” comment les grands propriétaires de La Martinique traitaient, au XVIIème siècle, leurs esclaves obéissants et punissaient les marrons ! La tradition colonialiste de notre beau pays est, elle aussi, très ancienne. Rien d’étonnant à ce que le régime aux abois de Charles X essaie de se maintenir en acquérant à bon compte la gloire militaire au détriment d’indigènes incapables de se défendre efficacement. Du moins le croyait-il. Les atrocités innommables commises par les adjoints du “bon” maréchal Bugeaud, célébré dans les chansons populaires, et couvertes par lui, annoncent, avec plus d’un siècle d’avance, celles qui seront perpétrées par l’armée française au cours de la guerre d’indépendance algérienne. Dans l’intervalle, ce pays, après avoir servi de dépotoir, aura été exploité, presque à leur seul avantage exclusif, par les occupants étrangers venus d’Europe. Certes, comme toujours, quelques idéalistes (certains prêtres ou instituteurs, par exemple) dont les gouvernements se servent comme d’alibis, se seront dévoués au service des indigènes, mais, toujours selon la règle générale, leurs efforts n’auront eu que des résultats minimes, parce qu’ils se seront heurtés au mur du mépris, du racisme et du profit. Et, pour en finir avec la question de l’esclavage, je citerai la réflexion du spécialiste qui a rédigé le petit livre de la collection “Que sais-je ?” qui le concerne : L’esclavage ne s’est jamais mieux porté dans le monde que depuis qu’il a été aboli”. Et, par ce biais particulier, l’on touche du doigt l’une des caractéristiques essentielles de l’évolution de la préhumanité depuis le Mésolithique. Ses problèmes, ses tares et ses crimes ne cessent, globalement, de se développer et de s’aggraver, mais ils savent admirablement se déplacer et se métamorphoser, donnant ainsi l’illusion de leur disparition, et celle d’une amélioration d’ensemble. En fait, l’esclavage, comme toutes les autres horreurs par lesquelles la préhumanité a décidé de se faire ravager et détruire, ne cesse de s’étendre en revêtant d’autres formes, plus ou moins volontairement ignorées. C’est ainsi que, dans un livre récent, Noël Mamère évoque le sort de ces marins inconnus issus d’innombrables pays sinistrés qui naviguent dans des conditions inhumaines, sans aucune garantie et sans aucune protection, sur des cargos pourris dont certains finissent au fond de la mer, avec leur cargaison et leur équipage, sans que personne s’en aperçoive ou s’en émeuve.

A partir de 1880, avec l’avènement de la “République des républicains”, la tactique de la bourgeoisie régnante change. Elle se fait beaucoup plus habile. En gros, on passe de la manière forte à la manière douce. Le précurseur inattendu de ce revirement est Thiers qui a pourtant rétabli l’ordre en se livrant à une terrible répression contre les Communards. Mais il a compris que les régimes déchus (Empire et monarchies) n’avaient plus d’avenir, qu’on pouvait se passer définitivement de ces oripeaux défraîchis et que la classe dominante qu’il représentait avait tout intérêt à s’imposer directement par le biais d’une République tout aussi conservatrice et réactionnaire que lui. Il s’agissait, dans toute la mesure du possible, d’arracher les classes populaires à l’influence de l’Eglise, de les amadouer et de les domestiquer pour mieux se les soumettre. Une idéologie de pacotille, destinée à combattre les doctrines religieuses et soi-disant inspirée des Lumières, va jouer un grand rôle. C’est un rationalisme positiviste, agnostique et relativiste (comme disait Auguste Comte : “Il n’y a qu’une maxime absolue, c’est qu’il n’y a rien d’absolu”) fortement mâtiné de patriotisme quasi hystérique et de morale archiconventionnelle. Cette “pensée” si noble et si originale, relayée par la plupart des philosophes et des littérateurs, mais justement dénoncée par Péguy, infectera et stérilisera l’Université jusqu’à Bergson. Grâce à elle, le grand bourrage de crâne scolaire va pouvoir commencer, s’organiser autour de la notion de laïcité et perdurer jusqu’à nos jours... en empirant, comme il se doit ! Qu’on me permette d’en dire un mot, tellement la chose est importante.

La laïcité française se présente sous deux aspects, aussi exécrables l’un que l’autre.
1. D’abord la forme “passive” et frileuse qui s’identifie à la “neutralité”, terme signifiant “ni l’un, ni l’autre” (ni le reste !) et qui exprime une attitude de non-engagement et même d’exclusion sur toutes les questions essentielles, sous prétexte de respecter les consciences et les intelligences. Tout ce qui est hors normes est éliminé. Quantité de mouvements d’idées, d’auteurs, d’oeuvres sont passés sous silence ou tout juste mentionnés. Les grands ciseaux d’Anastasie exercent leurs talents et leurs ravages spécialement en littérature, en histoire et en philosophie. Des écrivains de tout premier plan, comme Jules Vallès ou Octave Mirbeau, sont “oubliés” ou réduits à la portion congrue, parce qu’ils développent une pensée subversive. Ca fait partie, comme le disait l’irremplaçable H. Guillemin, des “farces dont fourmille l’histoire littéraire telle qu’on nous l’a faite”. Quels élèves de Terminales ont-t-ils jamais entendu parler de l’extraordinaire ouvrage de Max Stirner ? On leur offre une vision du monde passé et présent complètement tronquée et affadie. Les vrais contestataires et les vrais dissidents, ceux dont les critiques et les manières de vivre remettent fondamentalement en cause les vulgates admises par le “sens commun”, si largement pratiqué, et les façons habituelles de se comporter, ceux-là sont mis à l’index ou sont traités par le mépris et la déconsidération. On n’évoque même pas l’homosexualité de certains auteurs, impossibles à comprendre sans la connaître. Les grandes religions ne font l’objet d’aucun enseignement ! Si l’école jouait vraiment son rôle, elle serait un lieu permanent de discussion, un forum largement ouvert où toutes les questions, y compris les plus délicates, seraient abordées, où toutes les opinions, y compris les plus controversées, pourraient s’exprimer librement. Et qu’on n’aille pas nous objecter que l’on créerait ainsi les conditions d’un désordre et d’une déconcentration impossibles à maîtriser. C’est tout le contraire. Une part capitale de la vocation des enseignants consiste justement à apprendre aux élèves et à organiser avec eux dans la vie quotidienne l’usage de la tolérance. Et comme ces échanges incessants seraient passionnants, soit qu’ils se déroulent entre habitués des lycées et des collèges, soit qu’ils se produisent avec des invités, par exemple avec des rabbins, des pasteurs, des prêtres, des muftis... et tant d’autres venus des horizons les plus divers, qui ne se contenteraient pas de se livrer à des exposés théoriques, mais qui essaieraient de faire comprendre ce que représente concrètement la foi dans leur existence de tous les jours ! Alors les maux endémiques et déplorables dont souffrent l’école et ceux qui la fréquentent commenceraient à s’estomper : l’ennui, l’absentéisme, l’inculture, le temps perdu, la violence, l’homophobie...

2. Mais, je l’ai dit, il y a encore plus grave : l’autre face de la laïcité, active et agressive, qu’on peut appeler le laïcisme et qui sévit plus que jamais ces temps derniers, en attendant de nouveaux coups, particulièrement si les “socialistes” demeurent au pouvoir. Mais il est vrai que, dans ce domaine, la droite n’est pas toujours en reste. Dans cette version “engagée”, la laïcité ne s’en prend pas seulement aux Eglises officielles, mais elle attaque toute espèce de Transcendance et de “religion”. Elle constitue la “doctrine” officieuse de l’Ecole, qui va d’ailleurs se répandre à l’extérieur et se manifester en actes dès 1880, lorsque Charles Louis, tout Saulses de Freycinet qu’il soit, prend des décrets contre les congrégations. Bien plus graves seront les mesures appliquées par Combes entre 1902 et 1905. Des ordres religieux purement contemplatifs, comme les Chartreux, seront contraints de s’exiler, le cardinal Richard sera expulsé des locaux de son archevêché parisien, les “inventaires” donneront lieu à des incidents très graves. Je reviendrai sur ces épisodes extrêmement significatifs qui projettent une lumière crue sur ce qui se passe actuellement. Pour l’instant, j’en termine avec le nouvel “enseignement” défini par les quatre Jules, en comptant Steeg, (acharnés anti-communards avant tout préoccupés de maintenir la suprématie bourgeoise et de préserver la Sainte Propriété) et autres barbes plus ou moins jeunes comme P. Bert, et dispensé par les fameux “hussards de la République”, ces instituteurs dont un ouvrage récemment paru montre à quel point la plupart d’entre eux étaient racistes, colonialistes, antiféministes, fanatiquement patriotards et bellicistes, attachés à une morale figée et traditionaliste qui inculquait aux élèves une obéissance aveugle à tous les “supérieurs”, politiciens, militaires, patrons etc. et, plus généralement, au désordre établi. Et l’on faisait reluire les appas chimériques d’une capillarité sociale désormais ouverte à tous. Chacun portait dans sa giberne un bâton de maréchal. En attendant ces promotions mirifiques, les masses étaient endoctrinées et assujetties tandis que se formaient dans les lycées, à l’Université et dans les Grandes Ecoles, les cadres “éclairés” chargés de les manipuler et de les soumettre.

Un exemple particulièrement éloquent de la nouvelle donne est fourni par la loi de 1881 concernant la presse. On observe là un changement de politique radical. S’agit-il de conforter la liberté d’expression en général ? Evidemment non. Le but poursuivi, en faisant preuve à leur égard de libéralisme, est de rendre la grande majorité des journalistes complices des politiciens et des milieux d’affaires. On achète, sinon leur silence, du moins leur “modération” qui va se traduire par une auto-censure plus ou moins prononcée. C’est tellement plus habile et plus discret que de les accabler sous les condamnations. Dès lors, une sorte de pacte implicite est noué entre les pouvoirs, qui fonctionne encore admirablement de nos jours. En échange d’une certaine “compréhension”, les gouvernants vont eux-mêmes se montrer de plus en plus compréhensifs face aux abus et aux empiétements commis par une presse qui réclame toujours plus de liberté pour elle-même tout en confisquant celle des autres. Son alliance avec les sphères politiques l’amène à tronquer et à truquer les faits, à pratiquer en grand la désinformation, à livrer au public une version et une interprétation des événements conformes à ce qu’on souhaite en haut lieu. Et naturellement, à l’image de ce qui se passe dans l’enseignement, tout ce qui peut gêner, par exemple les squelettes qui s’amoncellent dans les placards gouvernementaux, est jeté aux oubliettes, les secrets honteux sont bien gardés, certains points de l’actualité, certains courants d’idées, certains mouvements et les gens qui les incarnent sont ignorés ou calomniés et discrédités comme étant extravagants, fantaisistes, “nullement représentatifs”, dangereux, extrémistes etc.. On les voue ainsi au néant. Comme on dit de nos jours, tout ce que la TV ne mentionne pas... n’existe pas. Et petit à petit, le nombre des journaux d’opposition ou, simplement, d’opinion diminuera jusqu’à ce qu’ils disparaissent à peu près complètement, n’aient plus qu’une audience confidentielle ou laissent place à quelques feuilles satiriques qu’on laissera subsister pour se donner des allures tolérantes.

De façon plus générale, l‘abondance et la variété extraordinaires des publications que l’on observait encore au début du XXème siècle sombre dans l’uniformité d’une presse réduite et plus ou moins aux ordres. Les formidables talents que l’on avait connus sous Louis- Philippe ou sous Napoléon III s’éteignent et sont remplacés par des tâcherons dépourvus d’originalité, d’indépendance et de génie. Cette déchéance se présente sous deux autres aspects. D’abord, on verse de plus en plus dans la niaiserie, le sensationnalisme, les faits divers “lacrimatoires”, l’émotion malsaine, l’appel aux bas instincts, les reportages sur les “célébrités”... bref tout ce qui est de nature à divertir les gens, à les amuser, à les abêtir, à détourner leur attention, à émousser leur esprit critique, à paralyser leurs énergies, donc à garantir la tranquillité des nantis. Et se déchaînent aussi les campagnes de presse dirigées contre les groupes et les particuliers plus ou moins connus qu’on veut éliminer en haut lieu. Tous les coups bas sont permis pour avoir leur peau et ils sont mis dans l’impossibilité de se défendre. L’exercice du droit de réponse est soumis à tant de conditions et à tant de restrictions qu’il est, en fait, supprimé pour la piétaille anonyme, et que les directeurs de journaux, avec la complicité de beaucoup de magistrats, jouent de tous les artifices juridiques pour refuser de les publier. Sans le vouloir, j’ai fait une incursion dans notre époque, tellement ces tendances se sont aggravées depuis cent vingt ans et concernent maintenant la totalité des médias (TV, radios, éditeurs..) qui peuvent, quasiment en toute impunité et surtout si vous faites partie des brebis galeuses officiellement désignées, vous calomnier, vous salir et vous détruire irrémédiablement. Comme le reconnaissait un spécialiste en la matière, la presse n’est plus un contre-pouvoir, mais un pouvoir supplémentaire. Ce qui explique certains ratés. Le statut et la stature redoutables dont elle se targue et dont elle use se retournent assez souvent contre ceux qui les lui ont concédés. Il existe une guerre des pouvoirs qui ressemble à celle des polices. La révélation de certains scandales ou l’acharnement soudain que l’on met à casser les reins d’une personnalité hier encore crainte et encensée ne sont pas innocents et n’obéissent évidemment pas à des motifs vertueux. Il s’agit plutôt de mettre hors d’état de nuire des concurrents, des rivaux prêts éventuellement à se muer en adversaires implacables qui pourraient détenir des “preuves” et vous faire chanter. Mais, la plupart du temps et quels que soient les sentiments mutuels qui les animent, les mafias conjointes de la finance, de la politique et de “l’information” ont intérêt à se tenir les coudes.

Revenons aux débuts de la Troisième République qui n’essaie pas seulement de se concilier la presse. Pour donner du coeur et de l’ouvrage à tous ses protégés, pour offrir des richesses et des débouchés aux affairistes, pour conférer sans coup férir prestige, galon, médailles et... diversion à une armée humiliée par la défaite de 70 et impatiente de passer “la ligne bleue des Vosges”, J. Ferry et ses successeurs vont se lancer à plein dans la conquête coloniale en invoquant naturellement la mission civilisatrice de la France. Ainsi se constitueront, dans la contrainte et dans la violence, l’A.O.F et l’A.E F, tout comme les gouvernements de l’Indochine et de Madagascar, et seront instaurés les protectorats sur la Tunisie et sur le Maroc, tandis que se renforceront le peuplement et l’exploitation de l’Algérie. Ces merveilleux exploits, présentés par la propagande officielle sous un jour dithyrambique, auront-ils sur la conscience des masses des effets aussi heureux que sur les portefeuille des financiers, des industriels, des grands agriculteurs et des commerçants ? Pas vraiment. Beaucoup de gens devinent les véritables raisons de ces expéditions coûteuses et à qui elles vont profiter. Il existe même une opposition politique (Clemenceau), mais qui cédera vite devant les arguments du “bon sens”, du rayonnement français et de certains intérêts bien compris.

Malheureusement pour elle, la bourgeoisie ne parvint pas à amadouer et à neutraliser les classes populaires comme elle l’eût souhaité. Certes, elle fit quelques concessions, comme la loi reconnaissant les syndicats ou abaissant à 10 heures ( !) la durée légale du travail. Mais il ne s’agissait, comme d’habitude, que du strict minimum destiné à servir de soupape de sûreté. Il fallait bien faire la part du feu, jeter quelques os à ronger pour sauvegarder l’essentiel du système et empêcher les grandes déflagrations sociales. Ces miettes n’empêchaient pas la misère de persister, complaisamment entretenue par un personnel économique et politique activement solidaire dans la corruption, ainsi que le montrèrent le krach de l’Union générale et, surtout, l’immense scandale de Panama qui fut pratiquement dépourvu de sanctions pénales et “dispensé” de toute enquête sérieuse, alors que 104 parlementaires avaient été désignés comme “chéquards”. Pour tenter de se racheter, l’Etat français ne trouva rien de mieux (parce qu’un certain nombre de Juifs avaient été compromis dans l’affaire) que de faire assaut d’antisémitisme avec la population. Violant les règles les plus élémentaires de la justice et de l’humanité, il couvrit les iniquités commises par ses militaires et ses magistrats aux dépens du capitaine Dreyfus.

Quant à “l’ennemi de classe”, insensible aux menaces et aux manoeuvres de séduction (ces dernières, il est vrai, si restreintes), il fut pourchassé et combattu sans pitié, y compris par des hommes de “gauche” comme Clemenceau qui s’était proclamé “premier flic de France”. C’est toute une litanie de drames sanglants que l’on pourrait égrener : Anzin, Decazeville, Fourmies, Draveil, Narbonne... Quatre-vingts ans après qu’elles eurent été prononcées au lendemain de la révolte des canuts de 1831, les paroles du président du conseil et grand patron Casimir Perier, constituaient encore la doctrine quasi officielle des milieux gouvernementaux, appuyée par l’immense majorité des évêques, en dépit de l’encyclique Rerum novarum : Il faut que les ouvriers sachent bien qu’il n’y a de remèdes pour eux que la patience et la résignation

Voilà où on en était à la veille de la Grande Boucherie, dont l’un des rares hommes politiques admirables de l’époque fut la première victime, Jean Jaurès, accusé de défaitisme et de trahison, comme plus tard Romain Rolland qui, se tenant “au-dessus de la mêlée”, était forcément un lâche à la solde de l’ennemi. On assista, comme de nos jours en certaines contrées, à un déferlement des nationalismes, haineux et imbécile, qui s’empara de presque toute l’Europe et qui conduisit à la mort de millions de personnes souvent jeunes... et pleines de talents comme l’avait montré l’extraordinaire effervescence culturelle caractéristique des premières années du XX ème siècle. Les Etats, qui se livraient une concurrence économique et coloniale acharnée, n’en pouvaient plus de se retenir. Il leur fallait absolument en découdre. C’était comme l’aboutissement d’une pseudo-fatalité qui, en fait, avait été voulue et préparée par des engrenages diplomatiques et par une course aux armements dont les effets catastrophiques ne pouvaient manquer d’éclater un jour... à la satisfaction quasi générale. On ne se rendait pas compte que tout le monde serait vaincu, noyé dans un bain de sang. Comme de bien entendu, l’Etat français a très largement participé à l’établissement de cette hystérie collective, tout en se déclarant, bien sûr, innocent et pauvre victime de la barbarie “teutonne”. Pendant plus de quarante ans, il a décervelé et fanatisé la population et, en particulier, la jeunesse de ses écoles, en ne cessant d’exalter l’armée, ses “exploits” (contre les indigènes !) et le service militaire, et en attisant le désir de “revanche” avec un tel succès que pratiquement tout le monde, Eglises, socialistes et Péguy compris, communia dans une même folie criminelle.

La seconde guerre mondiale était en germe dans la première. Pour sa part, l’Etat français, considérablement affaibli sur un plan moral, démographique et économique, et paralysé par les rivalités et les violences opposant ses dirigeants, ses partis et ses factions, manqua de courage politique et de logique au point de ne même pas chercher à préserver les “acquis” et les “garanties” obtenus au traité de Versailles. Sarraut s’en tint à des rodomontades lorsque la Rhénanie fut remilitarisée par un Hitler qui avait donné ordre à ses troupes de se retirer au moindre signe de résistance française. Après cette première capitulation, la voie était libre pour le Führer. Heureusement, à titre de compensation, le gouvernement pouvait se faire les dents sur les ennemis de l’intérieur, et aussi sur les pauvres en pratiquant (comme Poincaré ou Laval) une politique de déflation implacable générant une telle misère, y compris dans la petite, et même parfois, par le biais des faillites, dans la moyenne bourgeoisie, que se produisit le sursaut de 1936 dû à l’aveuglement exceptionnel des classes privilégiées qui n’avaient même pas su, contrairement à leurs intérêts fondamentaux et à leurs habitudes, procéder aux ajustements minimaux permettant d’éviter les explosions. Il ne leur restait plus qu’à endiguer la tourmente après avoir fait la part du feu, ce dont elles s’acquittèrent avec promptitude et efficacité. Malheureusement, il était trop tard pour réagir avec la même vigueur lorsqu’il s’avéra, comme à la veille de la guerre de 70 et, à un moindre degré à celle de 14, que l’armée française se trouvait dans un état d’impréparation complète, aussi bien morale que stratégique, logistique ou technique. Les vieilles badernes qui la dirigeaient en étaient restées à des conceptions périmées. Des frais considérables avaient été engagés en pure perte pour bâtir une ligne Maginot facilement contournée dès le début des hostilités ou, pire encore, dédaigneusement négligée ! Certes, les derniers gouvernements de la Troisième république, à partir de Léon Blum, prirent quelques mesures, mais elles étaient dérisoires par rapport aux besoins et aux exigences d’une guerre moderne. Bel exemple, parmi tant d’autres, de l’incurie et de l’illogisme d’un Etat qui n’avait cessé de vanter la grandeur française et qui, dans le même temps, se mettait dans la posture suprêmement humiliante qu’il fut bien obligé d’adopter en s’aplatissant devant Hitler à Munich !

Ce cher Etat français, nous allons maintenant le retrouver sous les défroques de Vichy. Je rappelle, tout spécialement à l’adresse de mesdames et messieurs les député(e)s actuel(le)s, que l’auto-sabordage de l’Assemblée de Bordeaux (et, avec elle, de la Constitution de 1875) fut décidé par elle à une majorité écrasante qui, d’une certaine manière, annonçait la belle unanimité qui a présidé au vote de la loi antisecte. On peut se faire ainsi, par analogie avec l’acte d’abdication de juillet 40, une petite idée des conséquences auxquelles mènent parfois les transports consensuels enthousiastes qui empoignent et font vibrer nos valeureux parlementaires. Le cas du régime pétainiste est vraiment savoureux et révélateur. Fi donc ! faisait mitterrand qui prenait des airs dégoûtés en l’évoquant, alors qu’il l’avait bien pratiqué, et qui affectait de le considérer comme une “parenthèse” ne concernant la France qu’à titre de victime. Et comme toujours dans ce pays, il essayait de justifier cette thèse de “l’innocence” en recourant à la juridicaillerie, cette pute si honorable aux si beaux dessous qui sert à tout démontrer et à tout justifier avec une égale force d’évidence et de conviction. Quel mensonge et quelle hypocrisie ! En réalité, la devise “travail, famille, patrie” n’a jamais cessé de régner en france. On nous a raconté maintes fois que les mesures prises par Vichy avaient été abolies en bloc. C’est faux. Nombre de ses “lois” restent en vigueur, et c’est bien normal, puisqu’elles correspondent parfaitement au “génie” français, tout comme les institutions héritées de cette époque, par exemple l’ordre des médecins ou ces inénarrables r.g. qu’on s’est bien gardé de supprimer, tellement ils venaient à point nommé renforcer la vieille tradition inquisitoriale de ce beau pays. Mais surtout comment oublier que l’immense majorité des représentants de l’Etat français (policiers, magistrats, militaires, fonctionnaires divers), qui n’avaient pas été recrutés à la suite des événements, comme une bande de nervis et de fanatiques, mais qui se trouvaient en place avant 1940 et se sont parfois servis d’une législation également antérieure à cette date, comment oublier que cette masse de gens si respectables et dont la légitimité ne faisait aucun doute ont obéi comme un seul valet ou presque aux injonctions de Pétain et de sa clique, et ont accompli pour leur compte les pires exactions ! En fait, l’intérêt exceptionnel présenté par le régime de Vichy vient de ce que, pour une fois, l’Etat français a montré à découvert son véritable visage, habituellement masqué par les boniments et par l’imposture.

Ensuite ? Eh bien, c’est la routine ! Quelques dizaines de millions de morts au cours de cette Seconde Guerre Mondiale que la france a laissé venir sans essayer de l’empêcher et à laquelle elle a apporté une maigre contribution, humiliante pour son amour-propre, mais qui lui a permis, et c’est l’essentiel, d’économiser son précieux sang .. qu’elle a tout de même fait couler au lendemain de la libération, lors des exécutions sommaires, que l’on évalue à 40.000, de collaborateurs réels ou prétendus (c’est comme les sectes !). Mais elle s’est surtout rattrapée en versant celui des indigènes, qu’elle jugeait sans doute de moindre valeur : le massacre de Sétif, les cent mille cadavres malgaches trucidés sous le gouvernement de monsieur de gaulle, et puis les grandes guerres coloniales avec leurs horreurs indescriptibles, celle d’Indochine dont on ne parle pas suffisamment, car elle pourrait bien avoir servi de banc d’essai pour ces pratiques infâmes devenues plus tard monnaie courante en Algérie et actuellement, soit reconnues et accompagnées de vains regrets, soit revendiquées avec fierté par des fier-à-bras étoilés. Cela fait maintenant plus de quarante ans que je lis dans “Le Monde” que les agissements contraires aux droits et à la dignité de l’homme qui pourraient... peut-être bien, se commettre en france seraient... peut-être bien, susceptibles à la longue d’entacher et d’entamer quelque peu la notion de démocratie et son existence dans un pays qui ne rate pas une occasion pour s’en proclamer le superchampion. Je tiens à rassurer tout de suite les distingués tartufes qui nous régalent d’une prose impeccable dans leur “grand-journal-du-soir”. Si la démocratie avait jamais prospéré en france, il y a longtemps qu’elle en aurait disparu, écrasée par les incessants coups de boutoir que l’Etat lui inflige quotidiennement sans qu’on puisse vraiment le lui reprocher, puisque c’est dans sa nature profonde (cf. la fable du scorpion et de la grenouille !). Donc réjouissez-vous de n’avoir point de larmes de crocodile à répandre sur un décès qui ne s’est jamais produit puisqu’il n’a été précédé d’aucune naissance !

Par rapport à celle qui l’a précédée, la quatrième “république” n’innovera que dans un seul domaine important : la reprise industrielle, la modernisation des équipements, le lancement de grands travaux, grandement facilités, il est vrai, par l’application du plan Marshall, et qui vont permettre de renouer, tout au long des trente “glorieuses”, avec cette solide et saine tradition exigeant que le patronat s’enrichisse sur le dos des ouvriers. Ceux-ci essaieront bien, mais en vain (là aussi, comme d’habitude) de se défendre au cours de luttes sociales et de grèves parfois retentissantes. Le redémarrage économique s’affirme de façon tellement puissante et irrésistible qu’il n’est pas entravé par les combinaisons politiciennes et la valse des ministères qui ne cessent d’affaiblir et de déconsidérer des gouvernants incapables de gouverner, notamment en Algérie où ils ne contrôlent plus une situation dominée par des militaires à qui ils ont fait les pires concessions. C’est ainsi qu’est offerte à un certain général de brigade l’occasion qu’il guettait depuis longtemps de revenir sur le devant de la scène politique en opérant un coup d’Etat larvé et “permanent”. Pendant dix ans, une véritable chape de plomb s’abat sur le pays : toute-puissance de l’exécutif concentré entre les mains d’un seul homme, parlement mis en tutelle et devenu une simple chambre d’enregistrement, persécutions ou sanctions visant les chefs de l’opposition, le Sénat, et mêmes les régions qui votaient mal ( !), renforcement de l’appareil et de l’espionnage policiers (Frey et Marcellin), violation de principes élémentaires, par exemple lorsque le général se permettait de prendre la parole après la clôture des campagnes électorales, collusion avec les régimes autoritaires (Espagne, Maroc avec l’effrayante affaire Ben Barka), asservissement de la télévision, mainmise sur la culture, surveillée et dirigée par A. Malraux, appesantissement d’un ordre moral et familial archaïque et réactionnaire (amendement Mirguet déclarant l’homosexualité “fléau social”). Les verrouillages, les blocages (y compris dans les salaires et les traitements), l’étouffement et l’ennui générèrent l’explosion de mai 68 qui fut malheureusement sans lendemain, tellement les courants et les revendications qui la traversaient étaient divers et contradictoires, et ses têtes de file catalyseuses dénuées de véritable projet et, même, de convictions profondes, elles qui, par la suite, n’ont pas manqué de s’insérer profitablement dans cette société capitaliste qu’ils avaient prétendu vouloir détruire. Compromissions et trahisons cruellement stigmatisées en son temps par le regretté Hocquenghem.

Quant au grand albatros, qui approchait les quatre-vingts ans, il avait pris trop de plomb dans l’aile et il mordit la poussière. Pompidou le retors fut chargé de l’exécution des basses oeuvres. Il commença par éliminer les groupes “factieux”, comme ce sera bientôt le cas pour les “sectes”. Puis il inaugura une période de régression-répression qui s’est étendue jusqu’à nos jours et qu’on pourrait donc appeler celle des “trente calamiteuses”. Il convient de s’attarder sur cette évolution qui nous touche de près et qui s’est considérablement aggravée depuis que les socialistes ont accédé au pouvoir en 1981 pour s’y accrocher ensuite presque sans interruption. Qu’on me pardonne de mêler quelques souvenirs personnels à mon récit et de remonter un peu en arrière.

Ayant toujours vécu, sans m’y trouver à l’aise, dans des milieux globalement très à droite, mais étrangers à tout militantisme, je n’ai découvert les réalités politiques, et plus généralement collectives, qu’à l’âge de 25 ans. Le choc fut assez brutal et déterminé par deux événements majeurs. D’abord, le retour au pouvoir du général dont je m’aperçus peu à peu qu’il incarnait à la perfection tout ce que je détestais. Je le dis sans ironie : à titre de repoussoir, il m’a beaucoup aidé à prendre une claire conscience de mes aspirations et de mes choix. Ensuite, la description, relatée dans un numéro de “Témoignage chrétien” que m’avait passé un collègue, des tortures pratiquées en Algérie. Je ne saurais exprimer la stupéfaction, le dégoût, l’indignation qui s’emparèrent de moi et décidèrent de mon adhésion à la Convention des Institutions Républicaines, la petite formation de mitterrand où se trouvaient déjà Mermaz, Filloud, Joxe..

Délégué départemental au Congrès de Levallois-Perret, je m’imaginais, avec mon ardeur naïve de néophyte, que n’importe quel militant pouvait monter à la tribune pour s’exprimer. Mes compagnons, qui connaissaient les usages, faillirent tomber en syncope lorsque j’émis cette prétention, et je dus subir en silence pendant quarante-huit heures toute une suite de discours plus ou moins assommants tenus par des “officiels”. Il n’y eut aucun débat. Le grand homme, entouré d’une sorte de garde prétorienne, demeurait inaccessible et il s’abstint de tout contact direct avec ses humbles partisans. Je fus très fâcheusement impressionné par cette manière de procéder et mes liens avec l’institution se distendirent très vite. Néanmoins, mon engagement à gauche ne se démentit pas, malgré la rage qu’il suscitait chez beaucoup de mes proches et, à plus forte raison, chez des inconnus qui, eux, me connaissaient et me soupçonnaient de toucher des subsides pour “trahir ma classe” ! Le plus “drôle” est que les partis et les syndicats de gauche que je fréquentais me manifestaient une méfiance à peu près égale, étant donné mes origines et mes activités, et se demandaient si je n’avais pas été mandaté pour les espionner. Comme disait Montaigne, j’étais “Guelfe pour les Gibelins et Gibelin pour les Guelfes...et pelaudé de toutes mains”. Aux élections de 68, qui virent déferler un raz-de-marée gaulliste, je pariai avec un ministre en exercice qui se présentait dans notre circonscription qu’il serait battu. Et je m’y employai en le suivant à la trace dans ses réunions pour lui porter la contradiction. Ce qui ne m’empêchait pas de sympathiser avec lui, car, à la différence de ses collègues, il était issu d’un milieu populaire et en avait gardé un abord simple et chaleureux. Finalement, il fut, sur la france entière, le seul membre du gouvernement à essuyer une défaite et j’eus la faiblesse de penser que mes interventions n’avaient pas été tout à fait étrangères à cet “heureux” résultat... que j’en étais presque arrivé à regretter, tellement j’avais été charmé par sa victime !

De plus en plus sceptique, je votai néanmoins mitterrand (et incitai mon entourage et d’autres à faire de même) pour la deuxième et la troisième fois en 1974 et en 1981. Mais, à cette date, je ne me faisais pratiquement plus d’illusions : il ne s’agissait plus pour moi que de contribuer à l’abolition de la peine de mort. Quant au reste, j’avais suivi de près l’attitude du P.S. depuis les élections législatives de 1978 qu’il avait failli gagner et je m’étais rendu compte qu’il s’appliquait à lâcher et trahir l’ensemble de son programme, et pas seulement ce qui concernait le nucléaire, à seule fin de s’installer au pouvoir. Certes, Mauroy fit les cadeaux habituels de joyeux avènement. Mais les réformes de base, les bouleversements qui avaient été promis et qui devaient “changer la vie”, ceux pour lesquels s’étaient dérangés des jeunes, et d’autres, qui avaient fréquenté les urnes pour la première fois de leur vie, ces transformations radicales ne furent jamais entreprises. Et je ne parle pas uniquement ici des initiatives qui auraient contristé les possédants et métamorphosé le sort et le statut des démunis de toutes sortes, mais de celles qu’il eût fallu prendre pour tenter de modifier en profondeur les mentalités et les pratiques qui sévissaient au sein des administrations, de l’armée, de la justice, des polices, des prisons, du fisc, de l’école, des hôpitaux etc.. L’instauration d’une démocratie digne de ce nom, vraiment respectueuse de la dignité et des droits de l’homme, eût été à ce prix. Mais, bien sûr, il ne fallait pas y compter. Il fallut se satisfaire des habituelles réformettes en trompe l’oeil qui laissaient entièrement subsister le socle d’iniquité sur lequel est construite “la-société” depuis le Mésolithique.

Dans les semaines qui suivirent l’élection de mitterrand, une boulangère du nord de la france se suicida à cause du fisc. Je sais bien que les raisons pour lesquelles on se supprime sont nombreuses et complexes. Mais il est évident (ça va de soi) que, sous un régime socialiste, on ne se tue jamais, même s’il ne s’agit que d’un motif qui vient s’ajouter à d’autres, pour des histoires d’impôts. Cet événement symbolique servit pour moi de catalyseur à la réprobation et à la consternation qui m’envahirent très vite au spectacle d’une faillite voulue ou consentie par les nouveaux maîtres. Je jurai de ne plus jamais voter et de m’opposer désormais sans restriction à tout un système criminel que personne ne pouvait ou n’entendait démanteler. Au fond, c’était déjà ma position depuis une dizaine d’années, comme en témoignent mes écrits de l’époque. Mais j’avais, en quelque sorte et sans y croire, voulu accorder une “dernière chance” à la gauche pour faire la démonstration que le monstrueux Etat français, inhumain et criminel, était décidément irréformable et indéracinable, grâce à la collusion unanime de tous ses “occupants” et profiteurs.

La suite dépasserait tout ce que j’avais pu imaginer. Le règne de mitterrand ne fut pas seulement marqué par le reniement des espoirs que les plus audacieux et les plus confiants avaient placés en lui, mais par les habituels “dysfonctionnements” pervers d’une pseudo-république, par des accointances plus que douteuses, par l’inféodation à l’argent, aux entreprises et aux patrons, par la complaisance à l’égard du complexe militaro-industriel et l’acceptation de la guerre du Golfe, par les grands scandales bien connus (sang contaminé, Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques, Irlandais de Vincennes, la Française des jeux ...), par d’innombrables faits de corruption et, très certainement, par toutes sortes d’affaires qui demeurèrent enfouies dans le secret du prince. Le “Florentin” machiavélique apparut ainsi pour ce qu’il était vraiment, un intrigant de haut vol qui, malgré des côtés sympathiques (son goût pour la culture et son sens de l’amitié), avait arraisonné le parti socialiste non par conviction idéologique, mais pour en faire l’instrument de ses ambitions personnelles. Il avait entraîné dans son sillage des comparses de moindre envergure qui avaient flairé en lui l’homme exceptionnel, qui espéraient bien toucher après sa réussite les dividendes de leur fidélité (c’était normal, ils avaient pris des risques : que seraient-ils devenus s’il avait échoué une troisième fois et s’ils avaient donc misé jusqu’au bout sur un tocard ?) et qui, tout comme lui, ne visaient que la conquête et l’accaparement du pouvoir considéré comme une fin en soi, mais auquel s’ajoutaient tout de même pour quelques-uns des agréments annexes, fric, situations enviables, honneurs, notoriété, décorations etc... sur quoi ils auraient bien eu tort de cracher.

Mais le plus grave, sur lequel je vais longuement insister, et qui ne l’est pas seulement parce qu’il excède lesdeuxseptennatsde mitterrand, c’est une évolution générale gravissime qui n’a cessé de s’amplifier depuis trente ans, qui a gangrené l’ensemble de la “société” et à laquelle les potentats socialistes ont donné une impulsion décisive à partir de 1990 environ. C’est ce que j’ai nommé plus haut la régression-répression. J’ai trouvé intéressant que l’éditeur marseillais Agone utilise aussi le premier de ces termes pour décrire la même période, dans l’avant-propos du livre d’Yves Salesse qu’il publie et qui est intitulé “Réformes et Révolution” : “Tout projet de réappropriation populaire du politique et de l’économie s’élève sur un champ de ruines. Celui qu’ont laissé trente ans de régression des consciences politiques, trente ans de reniements mis en scène par les anciens acteurs de mai 68 devenus les architectes du renouvellement du capitalisme, trente ans de dérégulation du travail pour le plus grand profit du capital, trente ans de dissolution d’acquis sociaux que nous avaient légués une période de croissance et l’exploitation des pays du Sud. Tout cela dans un siècle où le stalinisme et la bureaucratie ont transformé en cauchemar l’espoir d’une révolution communiste pendant que les dirigeants socio-démocrates passaient du rôle de réformateurs à celui de gestionnaires, à celui de rentiers...Nos temps de régression sont-ils propices aux projets, aux alternatives que ne réchauffe pas la flamme d’une grande utopie ?”.

Ce qu’il y a d’encore plus terrible (mais il est vrai que tout se tient), c’est que cette régression n’atteint pas seulement “le politique et l’économie”, mais les droits, les libertés et la dignité de l’homme qui, malgré les faux-semblants et les boniments, n’ont jamais été, depuis au moins la Révolution, aussi menacés dans ce pays qu’ils le sont maintenant, à l’égal de ce qui se passait naguère en R.D.A. ou en Roumanie, ou encore aujourd’hui dans cette Chine despotique que la France (et c’est un comble !) arrive à éclipser dans ce domaine et à qui elle va même donner des leçons de tyrannie supplémentaire par l’intermédiaire d’organes officiels ! On croit rêver. Mais aussi invraisemblable et scandaleuse que puisse apparaître une telle situation, je répète avec force (et c’est tout le sens du discours que j’ai tenu jusqu’à présent dans ce texte) qu’elle n’a finalement rien d’extraordinaire, parce qu’elle s’inscrit dans une lignée très ancienne et typiquement française d’omnipotence étatique, d’intolérance et de répression. Nous vivons dans une “démocrature”, c’est-à-dire dans une dictature de fait qui se dissimule sous des apparences démocratiques. Tout au plus peut-on dire en plaisantant, comme le fait un des personnages de Michael Larsen dans son roman “Le serpent de Sydney” p. 109 , que “la seule supériorité de la démocratie sur un pouvoir totalitaire est le droit de choisir librement un dictateur”. Mes propos ne peuvent sembler exagérés qu’aux personnes qui sont ignorantes de la réalité ou qui ne veulent pas la regarder en face.

Au début des années 70, même dans une ville comme Lyon, réputée à juste titre pour son caractère bourgeois et traditionaliste, subsistait une effervescence qui s’éteignit rapidement, mais qui n’en était pas moins remarquable. Les discussions allaient bon train, les rencontres informelles se multipliaient, des groupes se constituaient, tous les sujets, y compris les plus délicats, étaient abordés dans un climat de tolérance et d’ouverture. Les restaurants végétariens accueillaient beaucoup de monde, les médecines “douces” étaient à l’honneur, tout comme les recherches gnostiques ou astrologiques, ou les expériences éducatives originales ou encore les nouvelles voies “spirituelles” que certains tentaient de frayer sans pour autant être voués aux gémonies. Evidemment, se manifestaient souvent dans tous ces débats une pointe critique et contestataire de nature politique, par exemple lorsque le Front homosexuel d’action révolutionnaire s’efforçait de dégager la portée subversive générale de cette forme de sexualité ou lorsque le féminisme tentait de prendre forme à travers une réflexion approfondie et des revendications bien définies. Il n’y avait pas de fossé entre jeunes et adultes, mais une écoute et un respect mutuels, une grande facilité de contacts. Il est vrai que les uns et les autres s’intéressaient à des choses importantes. Les premiers, qui n’avaient pas encore sombré dans un individualisme insignifiant et “réaliste”, ne considéraient pas forcément les seconds comme des emmerdeurs et des radoteurs, et ceux-ci, de leur côté, tout en fuyant le ridicule du “jeunisme”, avaient gardé une certaine fraîcheur d’esprit qui leur permettait non seulement de dialoguer utilement avec leurs cadets et de se trouver sur la même longueur d’onde qu’eux, mais aussi de les traiter à la fois sans condescendance et sans complaisance.

C’était l’époque du lancement cahotant de “Libération” soutenu par Sartre, mais dépourvu de moyens financiers. Beaucoup plus florissante était la situation du premier Actuel, qui fit preuve d’une extraordinaire lucidité lorsque, vers 1975, il se saborda en pleine “gloire” et en pleine prospérité, annonçant dans un éditorial dont je me souviens encore, que la contre-culture qu’il représentait était désormais caduque et qu’il ne souhaitait pas faire les “frais” de son prochain effondrement. Lorsque je me promène aujourd’hui dans les rues de Lyon, je me demande s’il s’agit bien de la même ville, j’ai l’impression d’évoluer dans un désert ou, plus exactement, dans une crypte où je n’espère même plus rencontrer les fantômes des personnes vivantes que j’y ai autrefois connues et dont je doute qu’elles aient existé autrement que dans mon imagination ou mes rêves. Cette animation joyeuse et impertinente a été écrasée par une chape de plomb, celle de la “culture” officielle contrôlée et aseptisée par la gauche, dont le petit livre terrifiant de Maryse Souchard “Liberté, Egalité, Imaginez !” donne une idée assez exacte, et qui s’assigne pour buts le divertissement et la diversion. Dans le pire des cas, c’est une consommation de masse passive et anesthésiante qui amuse et qui “instruit” ! Dans le meilleur, intervient une authentique créativité, mais elle est destinée, soit à évacuer toute véritable Transcendance pour en prendre la place, soit à chambrer les gens et à les détourner de toute velléité révolutionnaire, quitte à inoculer aux oeuvres qu’elle produit une petite dose de vaccin satirique qui fait “bon genre” libéral et rend les spectateurs inoffensifs.

Oh ! je ne me fais aucune illusion ! Tous les palabres que j’ai évoqués avec une certaine nostalgie étaient inconsistants, même s’ils avaient quelque chose de stimulant dans le domaine intellectuel, et de chaleureux sur un plan humain. S’ils avaient exprimé une foi profonde, ils ne se seraient pas évaporés comme de la mousse de champagne. Bien loin d’en avoir raison, la haine acharnée des gouvernants, socialistes ou autres, aurait servi à renforcer les convictions et à préciser une pensée trop vague, et aurait abouti à la constitution d’un vaste et solide mouvement ( pas un parti politique) d’opposition et de proposition globales, ainsi que d’action non-violente. Ce rassemblement, dont la nécessité apparaît plus évidente chaque jour, nous l’appelons de tous nos voeux et, en conclusion de ce texte, nous inviterons solennellement ses partisans à le former sans plus tarder, c’est-à-dire avant qu’il ne soit trop tard.

 L’histoire de france, suite

 
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PP + Christian Singer
11 mai 2001
Màj : 16 janvier 2006
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