La description de l’ado faite par Okapi (numéro du 1er mai 2002) n’a rien de particulièrement original et c’est là son mérite essentiel. Car elle nous fournit une image exacte, et donc lamentable, de l’immense majorité de la population dont l’âge se situe entre 11 et 15 ans, et tout aussi bien en-deçà qu’au-delà. L’enquête à laquelle vous vous référez est édifiante et illustre bien la mentalité de ces jeunes qu’un sociologue appelait "ces adolescents aux cheveux gris" dont l’apparence physique et la vitalité animale dissimulent des comportements de petits vieillards "réalistes" et frileux, qui cultivent toutes les conventions et sont déjà préoccupés de "faire des économies" et de "mettre de l’argent de côté pour faire face aux imprévus" et préparer leur retraite. Niaiserie, insignifiance, frivolité, conformisme et superficialité sont les maîtres mots qui caractérisent leurs attitudes, telles qu’elles ressortent des investigations menées par Taylor, Nelson, Sofres.
Je reprends en vrac certaines notations. Ils sont heureux en famille, à l’aise au collège, plutôt bien dans leurs baskets et dans leur vie. Le but de l’existence est-il d’être heureux et a-t-on vraiment le droit de l’être dans le monde effrayant où nous vivons ? Leur station préférée est NRJ. Ca en dit long ! Pour eux, les qualités principales de l’ami idéal sont la drôlerie et la gaîté. Pourquoi pas ! Mais on aurait apprécié que soient placées en tête des exigences plus élevées. Les grands "héros" (ou zéros) des garçons sont, hélas !, Zidane, Obélix et Astérix, tandis que 20% des filles "chouchoutent Buffy, la tueuse de vampires" et ne résistent pas aux charmes de Titeuf ( ?). Ils attachent forcément beaucoup de prix à leur look (fringues, maquillage, gel pour se coiffer etc..)... puisqu’il s’agit d’apparences ! Rien d’étonnant à ce qu’ils ne choisissent que des marques. Il sera abondamment question plus loin de ces sujets capitaux ! Nous en arrivons maintenant aux perles. Environ 25% des ados se sentent "concernés" (que signifie ce mot dans la pratique ?) par l’environnement, la violence, le racisme. Mais 60% d’entre eux ne se branchent sur la bande FM que pour écouter chansonnettes et musiques à la mode. 80% ont une console de jeux vidéo, la plus populaire étant Playstation. Et voici les deux constats les plus effarants, dignes couronnements du reste. D’abord, ils sont 65% à "se gaver pendant le week-end de films et de séries américaines". Leurs chaînes favorites ? TF1 et M6, naturellement. Les raisons de cet engouement pour la télévision ? Je vous les donne en mille et c’est moi qui souligne : parce que c’est le média qui dit le plus la vérité et qui vous aide le plus à comprendre les gens. On croit rêver. Ces chers mignons sont déjà parfaitement intoxiqués, non seulement par ce que les petites lucarnes leur laissent à voir et à entendre, mais par tout un discours officiel qui les crédibilise et les présente comme les pourvoyeuses on ne peut plus fiables d’une information honnête et d’une culture solide, impartiale et universelle. La classe dirigeante (politiciens, affairistes, psys etc..) peut dormir sur ses deux oreilles. Elle a parfaitement réussi à conditionner les jeunes et elle n’a rien à craindre de ces bons petits qui, devenus adultes, seront enchantés de la rallier ou de s’y soumettre. Ce qui est confirmé -et c’est le deuxième constat- par l’incroyable "tiercé... plébiscité à plus de 80%... pour une vie réussie" : travail, santé, famille. Il ne manquait plus que la patrie. C’est chose faite, paraît-il, depuis le 21 avril !
Le plus triste est que ces tendances sont approuvées et encouragées par les adultes, comme le montrent les réponses faites respectivement aux filles et aux garçons par Sophie et par Eric. On imagine le niveau de la plupart des questions posées. "Je n’ai pas de poitrine et ça m’énerve". "Je deviens une vraie frimeuse et ça me stresse". "Je me trouve beaucoup trop grosse et je suis mal" ; "Mes parents refusent que je me maquille". "Je déteste me mettre en minijupe... mais en même temps, comment draguer sans montrer ses formes ?" Les interventions de Sophie, parfaitement conventionnelles, tournent autour de deux thèmes parfois difficiles à concilier dans la pratique. D’un côté, "l’essentiel, c’est de se sentir bien dans son corps... le plus important, c’est que tu sois bien dans ta peau". Mais, d’un autre côté, il est normal que tu "soignes ton look" et que tu cherches à plaire en mettant en valeur "tes points forts", "les atouts d’un visage" etc. Finalement, tout devrait pouvoir s’accorder : "Mieux on se sent dans sa peau, plus on a de chances de plaire". Tout cela ne vole pas très haut et se meut dans des sphères bien banales et bien rassurantes.
D’abord, le dogme hédoniste habituel maintes fois répété : il faut se sentir bien dans sa peau. Comme si c’était une fin en soi et comme si les grandes réalisations humaines s’accommodaient de cette... commodité. Ensuite, la logique de la séduction, mot "diabolique" qui implique le détournement d’autrui par des moyens... détournés et, dans le cas présent, tout à fait superficiels (ce qui en atténue la nocivité !), puisqu’il ne s’agit que d’agréments et d’avantages physiques ou vestimentaires. J’ai noté pour la bonne bouche plusieurs réflexions savoureuses vraiment typiques. S’occuper de ses apparences, "c’est aussi une façon de s’exprimer : les vêtements qu’on met, les petits accessoires qu’on choisit sont aussi nos "porte-parole". Comme si les jeunes faisaient ainsi preuve d’originalité, alors qu’ils tendent uniquement à se ressembler comme des millions de gouttes d’eau strictement identiques. Ils n’aspirent nullement , contrairement à ce que vous dites ou suggérez partout pour les flatter, à forger leurs personnalités et leurs jugements propres, et à manifester leur singularité, mais à se fondre dans l’anonymat de l’unanimité. Olivier Cousin (c’est une des seules remarques critiques exprimées dans ce numéro d’Okapi !) a raison de déclarer p.132 : "Les ados revendiquent une autonomie... alors qu’ils subissent la tyrannie de la mode". Et qu’ils en sont ravis, me permettrai-je d’ajouter. Bon, j’exagère, puisqu’il existe des ados (vous ne me croirez peut-être pas) qui poussent courageusement l’affirmation de leur identité jusqu’à exprimer publiquement leur préférence pour la glace à la vanille plutôt que pour la glace au chocolat ! Au lieu de les exhorter à s’affranchir du "regard" et de "l’opinion" d’autrui afin qu’ils deviennent eux-mêmes, envers et contre tous s’il le faut, vous les invitez en fait, Madame Sophie, à se dépersonnaliser, à s’aliéner, à se banaliser, à se ruer vers tous les stéréotypes pour s’y asservir.
Oh bien sûr, ça n’apparaît pas dans votre langage lisse, anodin et, pourtant moderne et branché, farci de bonnes intentions affichées et imprégné d’un "sens commun" que vous faites passer pour du "bon sens". Votre complaisance à l’égard des jeunes n’a rien d’étonnant, puisque, en définitive, leur "idéal" consiste à imiter les adultes, c’est-à-dire à penser, à parler, à vivre et à agir comme tout le monde. Certes, les filles vous font part quelquefois de préoccupations légitimes ("J’ai très peur d’avoir mes règles") ou plus valables ("J’aimerais bien avoir une meilleure amie pour la vie" ou "J’aimerais trop trouver le grand amour"), mais vos réactions sont toujours empreintes du traditionalisme le plus éculé. Notamment, vous distinguez bien les nuances "obligées" des sentiments, qu’il ne faut pas surtout pas confondre et mélanger en se trompant de partenaires et de sexes : simple camaraderie, amitié, amour. Nous devons aimer selon les bonnes règles.
De sorte que, tout naturellement, vous ignorez (et donc excluez) les formes de relations hétérodoxes. A trois reprises, il est question d’homosexualité dans ce numéro de votre revue. Mais ce n’est jamais vous, ni Eric qui l’évoquez. Julie, p.148, en parle avec une réserve de bon aloi. Elle s’estime trop jeune pour se prononcer. Mais elle ajoute non sans raison : "On est jugé tout de suite". Mathilde, p32, se plaint à juste titre de ce que "les garçons nous traitent d’homosexuelles, si on parle entre copines". Enfin, et c’est le plus caractéristique, David, p.96, semble beaucoup souffrir du fait qu’on le traite de "pédé et de fille, parce qu’il a une voix aiguë". Ces réflexions et vos attitudes face à elles sont riches d’enseignement. D’abord, elles montrent bien le degré d’évolution "moyen", c’est-à-dire très bas, où se situent nos chers écoliers, bien que formés par notre remarquable Education nationale. Il paraît que les professeurs déploient beaucoup de zèle contre le racisme et l’antisémitisme. On ne peut que les en féliciter, pourvu que leurs assertions soient assez pertinentes et assez éclairées pour ne pas se retourner contre le but recherché. Mais apparemment, ils sont loin de manifester la même ferveur lorsqu’il s’agit de lutter contre l’homophobie qui règne en maîtresse dans les établissements scolaires. Quand on côtoie un groupe de jeunes, on peut être à peu près assuré que, très rapidement, on entendra fuser, ne serait-ce qu’à titre de (mauvaise) plaisanterie, l’injure suprême : (sale) pédé ou tapette ! Quand je vous disais (et vous en êtes, j’imagine, fort aise) que ces charmants enfants ne songeaient qu’à reproduire les comportements des adultes ou prétendus tels !
Le plus triste est que David, comme tous ses copains, a tellement intériorisé le jugement d’infamie porté contre l’homosexualité qu’il considère les appellations de "pédé et de fille" dont il est l’objet comme des "insultes ignobles". Mais il y a encore plus consternant : c’est votre non-réaction. Eric emboîte le pas lorsqu’il reprend à son compte le terme "d’insultes". Et surtout, il manque gravement à son devoir, tout comme vous, Sophie, lorsqu’il néglige, non seulement de condamner sévèrement les propos homophobes, mais d’expliquer que l’homosexualité peut être une manière tout à fait normale, honorable, enrichissante et, même féconde, de vivre sa sexualité et, plus généralement, sa relation à autrui. Mais voilà, j’ai l’impression que votre idéologie archiconservatrice vous empêche de parler le langage de vérité, de justice et de libération qui s’imposerait en l’occurrence. Une dernière remarque qui achèvera peut-être de vous scandaliser, chère Madame Sophie. Vous soutenez, à propos des garçons qui "touchent les fesses" des filles, que "notre corps n’est pas à la disposition des envies des autres". Mais si ! Il est fait pour ça... pourvu qu’on le traite avec respect et tendresse, sentiments qui, je vous l’accorde, ne semblent pas du tout animer ces galapiats. Mais je vous pose la question : si c’était le cas, si leurs dispositions intérieures étaient tout autres, leur donneriez-vous votre bénédiction et inciteriez-vous les filles à satisfaire leur désir ? Et, comme de bien entendu, la dénonciation et la répression ne sont pas loin : il faut en parler au principal, à l’infirmière ou à une conseillère d’éducation. Décidément, vous trempez dans tous les poncifs contemporains.
Bien sûr, le jeu des questions et des réponses pratiqué entre Eric et les garçons constitue le pendant exact des "dialogues" noués entre Sophie et les filles. C’est pourquoi je n’y insisterai pas. Questions de haute portée et du plus grand intérêt : "Je suis trop petit pour mon âge" à moins que ce ne soit seulement mon sexe... ma mère m’a vu me masturber, j’ai honte... j’ai vu le soutien-gorge de la fille que j’aime, depuis elle m’en veut... quand je veux l’embrasser, elle me repousse... je ne sais pas parler aux filles etc..etc.. Et les réponses sont toujours extrêmement... convenables ! On observe la même égalité de traitement dans les conseils de "coquetterie" prodigués aux uns et aux autres et qui témoignent de l’admirable complicité régnant entre la gent adolescente et le staff d’Okapi. Les filles ont droit à un cours de maquillage détaillé, et les garçons aux "conseils des coiffeurs pour avoir un look de star" : au choix, les faciès de Angel, de Karembeu, de Peizerat, de Brad Pitt.. En prime, comme la cerise sur le gâteau, un reportage très bien documenté, à la fois passionnant et terrifiant, sur "les coulisses de la mode", qui permet de suivre toute l’histoire des vêtements depuis leur conception jusqu’à leur diffusion en passant par la stratégie de communication (qui tend à vendre une image, un univers, des mythes incarnés par des logos et des mascottes, et promus grâce à des formes de "mécénat" équivoques), par l’activité des bureaux de style, par la confection des panneaux de tendance et des plans de collection, par la définition de 4 thèmes pour l’hiver 2002-2003, par le choix des tissus et des couleurs, par la fabrication (dans les pays sous-développés !) et l’essayage des prototypes. Rien n’est laissé au hasard. Tout est agencé et prévu pour piéger les jeunes et les amener à renouveler au moins deux fois par an leurs garde-robes. Je reconnais que cet exposé lucide et légèrement insolent a, dans une certaine mesure, valeur de mise en garde, même si elle n’est pas suffisamment appuyée. De toute façon, elle ne peut que se révéler inefficace, tant les moyens mis en oeuvre pour allécher les ados sont puissants et remarquablement ciblés. Et dire qu’on va reprocher à certains groupes leurs techniques, réelles ou supposées, de manipulation des esprits ! Mais voilà ! Il faut bien faire la distinction entre les "bonnes" et les "mauvaises", les premières étant celles qui font marcher le commerce et maintiennent les jeunes dans l’infantilisme, l’accessoire et la facticité ! A ce sujet et pour éviter tout malentendu, je tiens à préciser plus avant le sens de mon intervention. Je le ferai en deux temps.
1° J’admets volontiers qu’on se plaise -ne serait-ce que par un sentiment de dignité personnelle- à soigner son apparence physique et vestimentaire. Et qu’on y ajoute une note de fantaisie et d’extravagance est d’autant moins choquant que la plupart du temps, malheureusement, même elle... sera convenue, empruntée et codifiée ! Après tout, on a bien le droit de s’amuser, de rigoler, de se travestir ; de se maquiller, de se déguiser etc.. Mais il faut savoir garder ses distances, ne pas attacher à ces "soins" une importance excessive, ne pas les prendre ni se prendre trop au sérieux, il faut les considérer comme des amusements gratuits, les traiter avec humour, détachement et auto-dérision. Or, si j’en crois vos descriptions, ce n’est pas du tout ce qui se passe. Les ados (du moins "les vôtres", si corrects et si bourgeois, qui ne pratiquent pas le piercing, par exemple !) n’en consacrent pas moins aux frusques, aux colifichets et à une ornementation de surface un temps et un budget tout à fait disproportionnés qui semblent trahir une sorte d’obsession d’où sont exclus la relativisation et le recul qui s’imposeraient. Et lorsqu’on entre dans une démarche de séduction ou de vulgaire drague qui s’appuie uniquement sur des "atouts" corporels et matériels, se produit , à mon sens, une très grave déviation. Si ces bons jeunes gens veulent se faire remarquer et apprécier, qu’ils mettent plutôt en avant leurs mérites réels, leurs qualités intellectuelles (peu importe leur niveau) et, surtout, leurs vertus morales !
2° Justement, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne faut pas compter sur vous pour les convier à ce genre de manifestations et d’exhibitions, singulièrement plus valables. Ce qui me frappe et me consterne, c’est votre indulgence illimitée à l’égard de ces jeunes que vous entretenez dans la facilité et dans la médiocrité. Si, parmi les questions qu’ils posent, certaines sont légitimes et respectables, beaucoup d’autres devraient être abordées par vous avec une rude franchise et une ironie décapante qui les mettraient à leur véritable place. Non seulement vous entrez dans leur jeu et affectez de prendre religieusement en compte des préoccupations plus ou moins débiles et puériles, mais à aucun endroit de ce numéro d’Okapi dédié aux garçons et aux filles et à leurs relations, n’apparaissent, chez les adultes qui le confectionnent pas plus que chez les jeunes qui y figurent, les hautes exigences auto et hétéro formatrices qu’on aimerait voir s’y déployer pour en constituer la meilleure part. Je m’explique.
Ces ados, pris individuellement tout autant que dans leurs rapports mutuels, devraient avant tout manifester dans votre publication (et ailleurs !) le désir, soutenu et alimenté par les adultes et, en particulier, par vous, de s’éduquer et de "s’élever" chacun pour soi et les uns les autres. Comme l’indique l’étymologie, le mot éducation se réfère à une double "extraction". D’abord, s’extraire de soi-même pour entrer en connaissance et en communion actives, primo, avec le monde "extérieur", la nature, qui est beaucoup plus qu’un simple environnement et qui requiert de notre part une attitude respectueuse et protectrice entièrement nouvelle et hostile à toute mise à mort, secundo, avec les autres hommes, afin de les comprendre, de les aimer et de les aider individuellement pour certains d’entre eux et, plus globalement et anonymement, de participer à leur évolution collective et à l’accomplissement de leur destinée. Ensuite, extraire de soi-même, mettre au jour, pour les identifier et les "effectuer", toutes les potentialités, dons, aptitudes etc.. qui s’y trouvent à l’état virtuel et, ce qui est beaucoup plus subtil, les tensions, les difficultés et les problèmes de toutes sortes qui nous habitent et qui, bien loin de devoir être "résolus", au sens "d’éliminés" (crime contre notre humanité !), sont faits pour donner lieu à des réalisations supérieures par voie de sublimations, parfois héroïques... l’héroïsme "banal" de la vie quotidienne étant, bien sûr, la moindre des choses qu’on puisse attendre d’un être qui se dit humain (je n’ai pas dit surhumain) ou qui entend le devenir. Je vous signale au passage, expérience faite et à toutes fins utiles, que la "technique" qui permet de réussir au mieux cet inventaire complet de la personnalité, donc la plus efficace et la plus précise, demeure l’étude du thème de naissance astrologique, aussi farfelue que puisse vous paraître une telle affirmation.
Quant à l’élévation, indispensable pour tout bon "élève", elle revêt deux formes. D’abord, une métamorphose ascensionnelle et transfiguratrice qui consiste à nous transformer de l’intérieur, par auto-discipline constante, par ascèse libératrice, en formant et en épanouissant notre corps (santé, vigueur, résistance, finesse des perceptions, expression de la sensualité...), notre coeur (compassion et dévouement), notre caractère (création d’habitus, générateurs d’actes précieux et multiples qui deviennent "ordinaires" et coutumiers, et qui traduisent des dispositions permanentes (habitus) à la prise d’initiative, à la capacité de décision, à la suite dans les idées, au sens des responsabilités ou du service d’autrui etc.), notre esprit (développement de toutes ses facultés : imagination, intuition, intelligence selon son niveau et son espèce, sens esthétique, aptitude à l’analyse et à la synthèse, volonté, discernement, courage, indépendance, originalité personnelle). Ensuite, l’accession à toutes les grandes réalités (politiques, sociales, économiques, spirituelles, culturelles, affectives, psychologiques etc..) complexes et énigmatiques, qui composent la vie individuelle et la vie collective, la familiarisation avec les questions qu’elles posent et les horreurs qu’elles dévoilent, l’adoption d’une attitude "éminemment" lucide et critique face à des situations personnelles, locales ou planétaires affreuses et scandaleuses.
De tels propos sont généralement accueillis par le sarcasme et par la fureur. On les juge extrêmement irréalistes et dangereux. Je mettrai le comble à l’indécence en assurant que le double processus "éducateur" et "élévateur" doit se mettre en route au cours de la seconde enfance et qu’il est déjà bien tard pour s’y mettre entre 11 et 15 ans. En effet, la période de la vie qui s’écoule entre l’âge de 7 ans environ et celui de 12 ans est bénie entre toutes. J.P. Sartre, Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir et quelques autres ont évoqué à juste titre le "génie" de l’enfance, ce génie que l’immense majorité des adultes s’obstine à ignorer parce que sa reconnaissance les gênerait au plus point. Ils préfèrent considérer leurs enfants comme des ours en peluche, des petits animaux domestiques, des cochonnets à l’engrais que l’on comble de soins protecteurs, dont on ne songe qu’à satisfaire les besoins et les envies, qui sont donc les victimes d’un élevage plutôt que bénéficiaires d’une éducation et d’une élévation. Les parents se transforment en prestataires de services, s’abaissent et s’avilissent au point de fonctionner commes des machines à sous qu’utilisent sans vergogne et, parfois, sans aucune retenue, leurs chers petits enfants-rois qui profitent de la situation pour abuser de la faiblesse et de l’aveuglement de leurs aînés, pour développer indéfiniment des exigences tyranniques.
Rien n’est assez beau pour ces angelots cyniques que l’on couvre de cadeaux et à qui l’on propose une multitude de stages, d’initiations, d’activités, de découvertes ou d’aventures sportives ou "culturelles" qui sont censés leur donner le maximum d’atouts pour "réussir" (à quoi ?) dans la vie, ce qui signifie, dans la pratique, écraser les autres en se livrant au jeu impitoyable de la compétition scolaire, professionnelle etc.. Certains géniteurs n’hésitent pas à se convertir en managers ou en imprésarios de leurs rejetons ! Et naturellement, il n’est pas question que ces êtres purs et fragiles (tu parles !) soient confrontés au monde réel et terrible dans lequel nous "vivons" (si l’on peut dire !). Pensez donc ! Ce ne serait pas de leur âge ! Non seulement, ils ne seraient pas en état de comprendre, mais ils subiraient les pires traumatismes. Il ne faut pas les troubler, les déranger, les choquer, les "déposséder" de leur jeunesse qui doit demeurer, comme chacun sait, l’âge de l’insouciance... et de l’inconscience. Il y a quelque chose de comique et de tragique à la fois dans cet effort pathétique des adultes pour faire semblant de préserver et de cultiver une image innocente d’enfants soi-disant "préservés" qui sont, en fait, gâchés, abîmés, bousillés, pervertis par leurs "soins", au nom et au profit d’une "société" dans laquelle ils n’ont rien de plus pressé que de les faire entrer pour qu’ils s’y perdent sans retour. C’est qu’ils ont absolument besoin, pour se blanchir eux-mêmes et pour grimper dans leur propre estime, de se raccrocher, de se cramponner au mythe d’une enfance candide et vulnérable qu’il faut célébrer et surprotéger. Les intéressés, qui savent à quoi s’en tenir, ne se contentent pas de rigoler en douce : ils savent effrontément tirer parti de cette illusion volontaire.
Il n’en reste pas moins que se produit un véritable "massacre des innocents". Car, à son "point de départ" en tant qu’être libre et conscient (moment qu’on n’arrive même plus à situer dans les tout débuts de l’existence parce qu’il est, en quelque sorte, annihilé par l’intervention de plus en plus précoce et massive des adultes), l’enfant présente (ou présenterait si on le "laissait vivre" et se développer) des qualités extraordinaires et décisives qui parviendraient à leur plein épanouissement au cours du lustre qui s’écoule entre l’âge de 7 ans environ et celui de 12 ans. Si on ne les "avortait" pas, si l’on ne tuait pas dans l’oeuf leur "génie" naissant pour lui substituer les normes "morales", sociales , politiques etc.. artificielles et définitivement étouffantes qui leur sont imposées par les castes dominantes, à l’avantage de ces dernières et avec le concours empressé de leurs esclaves, ils manifesteraient des charismes virginaux inouïs de fraîcheur, de spontanéité, de discernement, de rectitude, d’indépendance et de liberté dont l’exercice, s’il était respecté, favorisé et nourri par les milieux environnants, c’est-à-dire ni contrarié ni influencé, produirait des fruits extraordinaires en tous domaines.
Dans ce schéma, il ne s’agit pas de réduire la part des adultes, bien au contraire, mais de modifier complètement la nature de leurs interventions. Ils n’auraient plus à emboquer les enfants, à les intoxiquer, à les conditionner, à forcer leur adhésion aux "règles" et aux prétendues "valeurs" de "la-société". Leur rôle capital consisterait :
Evidemment, un tel programme ne peut que paraître dangereux, irréalisable et criminel aux yeux de la quasi-totalité des "grandes personnes" pour qui les enfants sont des êtres frêles et embryonnaires incapables d’accéder à de telles révélations qui, de toute façon, risqueraient de les briser. C’est là une vision catastrophiste, à laquelle tiennent viscéralement les adultes pour des raisons de possessivité et de domination faciles à expliquer, qui sous-estime et déprécie fondamentalement les dons innés de leurs enfants, et ignore l’incroyable fécondité d’une période de grâce exceptionnelle qui ne se représentera plus et où ils pourraient :
Dans leur immense majorité, les "adultes" ne peuvent que ressentir le besoin irrépressible de stigmatiser un tel discours comme étant aussi chimérique que pervers. D’après eux, non seulement on accélérerait de manière stérile et nocive un processus "naturel" dont les phases successives et la lenteur ne seraient pas respectées, mais on exigerait de ces petits êtres en devenir des "performances" qui se situeraient très au-dessus de leurs possibilités, parce qu’ils manqueraient d’expérience psychologique et relationnelle ainsi que des connaissances relatives à la complexité organisationnelle des "sociétés". Ces dernières objections ne sont pas fausses, évidemment, mais les lacunes qu’elles désignent pourraient être comblées par la suite et, surtout, elles sont, en quelque sorte, nécessaires au point de départ, car elles permettent de mieux discerner l’essentiel en dehors de tout "encombrement" intellectuel ou d’expériences humainement fâcheuses qui auraient pour effet d’altérer ou d’obscurcir la perception et l’évaluation objectives des réalités. Il n’est pas nécessaire d’être un économiste confirmé et de connaître dans le détail les mécanismes de fonctionnement et les ressorts de la mondialisation ultra-libérale pour en éprouver et en condamner la nocivité, ce dont s’acquitterait, avec une force et une justesse inconnues de la plupart des adultes, la sagesse équitable et intransigeante des enfants, si on la laissait s’exprimer.
Mais "la-société" n’a aucune envie de subir les critiques judicieuses de ces prophètes en herbe. Elle préfère les neutraliser définitivement en les noyant dans l’infantilisme et en projetant sur eux un angélisme qui la rachète à ses propres yeux, mais qui achève de les corrompre et détruit leur génie. Ce n’est pas toujours forcément Mozart qu’on assassine en eux, mais à chaque fois, très certainement, une personnalité singulière et originale, suffisamment neuve, intacte et vraie pour remettre en cause les comportements de collectivités toujours menacées et tentées par l’injustice et par la violence. Empêcher les enfants de répondre à leur vocation irremplaçable, ce n’est pas seulement commettre un crime contre leur humanité, mais aussi contre l’humanité tout entière dont les chances de redressement paraissent désormais compromises sans recours. C’est ce que perpètre activement, parmi d’autres fondés de pouvoir ou institutions (comme les médias, par exemple !), la bande des quatre (parents, éducateurs, enseignants et psys), lorsqu’elle pratique l’élevage de ces petits cancrelats hédonistes, égoïstes et "réalistes", dépourvus de tout idéal, de toute passion, de toute exigence et de toute profondeur, qui ne songent qu’à se faire plaisir et à se lover dans leurs divers petits conforts. Y a-t-il encore des exceptions chez les jeunes ? C’est ce que semble croire G. Matzneff (puisse-t-il avoir raison !) lorsqu’il affirme dans "Le taureau de Phalaris" (p. 24) : "On ne peut fréquenter les adolescents de l’un et de l’autre sexe sans être frappé par l’aptitude des meilleurs d’entre eux à échapper à la bêtise de l’univers adulte dans lequel ils grandissent : en vérité, ce sont les pierres précieuses qui brillent entre les ordures, dont parle Saint Jérôme... Sachons qu’un adolescent plus fin que son entourage ne peut d’aucune façon faire l’économie de l’expérience de la révolte... Un enfant supérieur qui vit parmi des gens ordinaires gagne à rompre, au moins intérieurement, avec eux : une telle rupture est un vaccin contre la gangrène de la médiocrité ; elle est le sésame de la possession de soi". De tels adolescents, je n’en ai malheureusement jamais rencontré. "La-société" sait admirablement se verrouiller et se défendre contre les trublions et les perturbateurs de tous âges qui voudraient la déranger. Mais s’il en existait, ils se caractériseraient effectivement par un esprit de rébellion fortement enraciné, qui n’aurait rien à voir avec la toute classique, superficielle, bébête et dérisoire crise d’insoumission ( ?) dont les spécialistes nous rebattent les oreilles. Et c’est précisément le dernier point dont je voulais m’entretenir avec vous et qui me désespère : l’absence totale d’indignation contestataire, le refus de toute dissidence, le suivisme insignifiant qui caractérisent les actuelles générations adolescentes et auxquels vous adhérez pleinement. Quelle pitié ! Tous les poncifs défilent...
D’abord, la tarte à la crème dont on essayait déjà de me régaler à l’époque lointaine où j’étais moi-même adolescent et qui constituait un véritable dogme. Rien n’a donc changé. Vous le résumez en deux phrases suprêmement ambiguës : "C’est à travers les autres qu’on découvre qui on est" (p.152) et : "Il n’y a pas d’autre solution pour vivre que de se tourner vers les autres" (p.155). C’est une évidence lorsqu’il s’agit d’acquérir des comportements de base et de se livrer aux apprentissages élémentaires. Mais vous ne semblez pas voir la contradiction qui éclate entre vos exhortations à "penser par soi-même", à "avoir des idées bien à soi", à "se forger une identité", à "se construire comme des individus autonomes", à exister comme des "personnes singulières, uniques même", et votre incitation constante à se mettre sous la coupe des "autres"... et de la "loi". Qui sont plus précisément ces "autres" à qui l’on doit obéissance, admiration, respect, imitation et amour, et dont la fréquentation va vous permettre d’accéder à l’Unique Nécessaire : l’intégration parfaite à une "société" monstrueuse qui fait de nous sa chair à pâtée.
Primo, les copains : "A l’adolescence, on a besoin de parler avec les mots de la bande, ceux des copains, d’avoir un langage ado... le rap et le verlan nous rassemblent" (P. 153). Eh bien non ! Il y a mieux à faire que de perdre son temps à traînailler, à draguer, à entretenir des relations superficielles et frivoles, à se contenter de bavardages insipides et stériles ou d’amusements vulgaires, à se conformiser et à s’uniformiser mutuellement, à se niveler par le bas, à éviter tout centre d’intérêt valable, grave ou dérangeant. Certes on doit pouvoir tomber (j’espère que ça existe encore !) sur des garçons et sur des filles qui ont des préoccupations plus relevées et qui vont devenir de véritables amis avec lesquels on aura des rapports plus intimes et plus profonds, des conversations, des activités et même des divertissements passionnants et constructifs. Mais ces êtres de qualité ne sont pas légion et, tant qu’à faire, il vaut mieux rester seul plutôt que de se dissoudre dans la masse pour s’y avilir et pour s’y ennuyer. Je ne verse pas ici dans l’aristocratisme bourgeois, car l’élite dont je parle n’a rien à voir avec les hiérarchies sociales. On y appartient, indépendamment de ses origines, de sa formation et de son milieu, à la suite d’un choix personnel et d’une évolution délibérée.
2° les modèles. Vous en citez un qui vaut son pesant d’or, c’est le cas de le dire. Et cet exemple illustre une fois de plus votre connivence avec une jeunesse acharnée à sa propre dégradation. Je fais allusion au "reportage" que vous consacrez à un pousseur de ballon dont la valeur marchande (en tant que "chose") n’a d’égale que les salaires mirobolants et scandaleux (la moindre infirmière a plus de mérite que lui !), qui ne songe qu’à se faire de la pub et du pèze, qui n’a aucune idée originale, qui se borne, par opportunisme démagogique, à hurler avec les loups (ainsi qu’on l’a vu lors de l’élection présidentielle) et, surtout, qui contribue éminemment à la promotion et à l’exaltation de ce microcosme ignoble qu’on ose appeler "sportif" et qui cumule toutes les tares qui caractérisent la préhumanité actuelle : vedettariat, esprit de compétition, règne absolu du fric, campanilisme étroit et fanatique, supporters débiles et parfois dangereux, truquages, dopages, tricheries de toutes sortes, entraînements inhumains, exploitation du monde animal etc.. Si vous aviez une réelle intention pédagogique, voilà ce que vous auriez le courage de dénoncer.. au lieu d’encourager les ados à célébrer de fausses gloires et, plus généralement, un "sport" qui est devenu, comme le disait justement A. Finkielkraut, "le tombeau des valeurs sportives".
3° les guides. J’avais froid dans le dos en parcourant la liste impressionnante des "spécialistes", si compétents et si bienveillants, qui sont chargés de fournir aux jeunes "les petits coups de pouce" et "les grands soutiens" dont ils auraient besoin. Par exemple, les assistantes sociales interviennent, "quand des difficultés se présentent, pour réorganiser la vie de tous les jours". Certes et hélas, on peut compter sur elles pour ça ! Comment échapper aux bons soins de la sinistre cohorte ("médecins de famille, psychologues scolaires, orthophonistes, psychomotriciens, assistantes sociales"...) dont les membres, si dévoués et tellement sympathiques, ne songent qu’à faire votre bonheur, éventuellement malgré vous, à vous "protéger" contre vous-même et contre les autres, à vous remettre ou à vous maintenir dans le droit chemin, c’est-à-dire dans ces allées moutonnières tracées par les pouvoirs en place, dont le parcours implique l’abdication de soi-même et aboutit à notre perdition.
Parmi tous ces "bienfaiteurs" de l’humanité, les psys figurent au premier rang, parce qu’ils sont de loin les plus efficaces et les plus redoutables. Cette engeance pullule de toutes parts (cabinets privés, hôpitaux, établissements scolaires, entreprises, tribunaux et jusque sur les lieux d’accidents !) et l’on quémande à tout bout de champ ses sentences que l’on recueille comme des oracles à prétention "scientifique", alors qu’il s’agit seulement de supputations arbitraires, de reconstructions plus ou moins ingénieuses mais imaginaires, d’hypothèses aléatoires inspirées par le conformisme le plus plat et visant à perpétuer l’ordre pseudo-moral imposé à leur avantage par les classes dirigeantes et assuré par leurs sous-fifres. Les psys pratiquent désormais en grand le terrorisme flicard. A ce sujet, je ne puis résister au plaisir de citer longuement Didier Eribon qui critique avec tant de pertinence "l’ordre psychanalytique" dans son livre, "Une morale du minoritaire", paru l’année dernière aux éditions Fayard : "( La psychanalyse) ne s’est-elle pas transformée, à quelques exceptions près, en un discours de la norme, un discours toujours prêt à voler au secours de l’ordre quand celui-ci semble menacé, comme on l’a vu lors des récents débats en France autour du PACS, du mariage homosexuel, de l’homoparentalité, mais également autour des biotechnologies ou même de la transmission du nom par la mère. Brandissant comme une table de loi son arsenal conceptuel figé, avec le "complexe d’Oedipe", la "fonction paternelle", "la différence des sexes", la "double référence identificatoire", sans oublier, bien sûr, le phallus, la castration, etc.. S’installant dans le rôle d’experts de la vie des autres, s’empressant de répondre à la demande sociale qui sollicite leur avis sur tous les sujets, décidant de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas,... prétendant même faire la loi et dire le droit (le droit chemin d’une société straight), comme si la vocation de la psychanalyse était d’être une instance politique et législative de contrôle des moeurs, des modes de vie, des arrangements que les individus construisent pour mener leurs existences affectives, amoureuses, sexuelles, familiales, comme ils le veulent ou comme ils le peuvent...La grande majorité des psychanalystes s’est ainsi rangée aux côtés de tous ceux et de toutes celles qui cherchent à empêcher les changements, et même à annuler les bouleversements de l’ordre culturel et sexuel produits depuis trente ans par les mouvements féministe, gay et lesbien, bisexuel, transsexuel... A l’évidence, et malgré les cris qu’un tel constat ne manquera pas de provoquer, la psychanalyse n’est rien d’autre aujourd’hui, dans une très large mesure, qu’un dispositif de conservation sociale, d’entrave à l’arrivée de l’inédit. Une pensée d’interdiction" (pp. 216-217) Et, en guise de conclusion : "L’idéologie psychanalytique est une expression de la norme sociale". Et j’ajouterai qu’elle est partagée par les psys de tous poils ou presque, en tous cas par ceux dont on s’inspire dans la vie courante et institutionnelle.
4° les divinités parentales. Le bon docteur Rufo (encore un "expert" chargé de "soigner les ados qui sont mal dans leur corps ou dans leur tête", comme si c’était là le but de la vie) se fait le chantre de l’idéologie familialiste. C’est à vous donner envie de chialer, tellement c’est émouvant. Par exemple : "Notre père reste notre père toute notre vie...Pour les enfants, il n’y a rien de plus important, de plus précieux, de plus fort que ses parents. C’est grâce à eux, à leur amour, à leurs soins, qu’il existe... Même s’ils sont morts, on ne les oublie pas...Ils veulent que vous ayez un bon métier...un domaine sur lequel ils ne lâchent pas : les études" (sic) pp.142, 143, 145.. Ils feraient mieux de s’occuper du degré d’élévation spirituelle de leurs rejetons et du niveau de leur conscience contestataire. C’est tellement caricatural que c’en devient grotesque. La réalité n’a pas grand-chose à voir avec ces contes à l’eau de rose. Comme disait très bien Pagnol, "le père, c’est celui qui aime". Or, beaucoup de parents (beaucoup plus qu’on ne le dit, mais ça ne s’avoue pas, même pas à soi-même, parce que c’est socialement honteux) n’aiment pas leurs enfants et vice-versa. A cela, rien d’étonnant. Procréer n’est pas très difficile (surtout pour les hommes), c’est à la portée de presque tout le monde. Mais "éduquer" et "élever" un enfant requièrent de hautes et rares qualités et une infinie patience qui ne sont pas données par dessus le marché et automatiquement avec l’arrivée du bébé. Nombre de parents, même s’ils croient et disent le contraire, n’ont aucun goût ni aucune compétence pour remplir de telles tâches et ils s’y refusent, même s’ils font semblant de s’y mettre pour ne pas encourir des mesures ou des jugements infamants.
Et la filiation naturelle n’y change ou plutôt n’y ajoute rien. Madame Badinter avait raison d’affirmer que l’instinct maternel et les prétendus liens du sang, ça n’existe pas. L’amour (qui est toujours à base volontaire : vouloir le bien de l’autre), si, mais il fait défaut à beaucoup de géniteurs... qui se limitent à ce seul rôle ! L’enfant n’a pas forcément besoin de "son" père et de "sa"mère, comme vous l’affirmez, cher docteur, faisant chorus avec toutes les forces les plus conservatrices et les plus traditionalistes de la droite et de la prétendue gauche, mais de personnes, éventuellement "étrangères" et plurielles, qui vont remplir auprès de l’enfant une fonction maternelle et une fonction paternelle, étant bien entendu qu’elles peuvent appartenir au sexe physique soi-disant opposé à la fonction, puisque beaucoup de femmes sont nettement plus viriles, au meilleur sens de cet adjectif, que beaucoup d’hommes et qu’il en est de même, inversement, pour ceux-ci. C’est dire la souplesse et la richesse qui devraient présider au choix des "vrais" parents qui pourraient "naturellement" comprendre les "naturels", dans la mesure où ils seraient vraiment disposés à se comporter comme tels. Les exclure systématiquement serait, bien sûr, aussi stupide et aussi dommageable que de les imposer eux seuls et dans tous les cas, ainsi qu’on le fait dans les collectivités primitives, barbares et arriérées où nous croupissons depuis le Mésolithique.
La présence et l’action de plusieurs parents aux caractères et aux dons variés, vivant autour de l’enfant en groupe ou en communauté, seraient extrêmement enrichissantes pour lui, à la condition impérative qu’ils s’engagent à fond dans leur mission pédagogique et qu’ils fassent, en quelque sorte, voeu de fidélité. Rien ne serait plus déstabilisant que de pseudo-parents, d’occasion et de passage, qui trahiraient la confiance des jeunes en les laissant tomber au gré de leur fantaisie. C’est dire le caractère criminel (le mot n’est pas trop fort) de la "famille" cellulaire, c’est-à-dire carcérale, qu’on nous impose et que tout le monde, pratiquement sans exceptions, sacralise, veut perpétuer et, le cas échéant, restaurer. D’ailleurs, qu’elles soient de type habituel ou diversement recomposées, il n’y a, en fait, aucune différence entre elles, puisque toutes continuent à reposer, directement ou indirectement, sur les liens du sang (sauf le cas très rare de l’adoption) et sur toute une série de prohibitions relationnelles et sexuelles. Il s’agit, dans tous les cas, d’une institution artificielle, coercitive et mutilante, qui n’a rien de "naturel", contrairement à ce qu’affirmait un jour le chanteur Renaud qui aime beaucoup se donner des allures subversives de bazar. Contraindre à la cohabitation exclusive des gens qui n’ont éventuellement rien en commun, qui se considèrent comme des étrangers ou des ennemis, ainsi que cela se produit si souvent, et qui se détruisent ainsi mutuellement, présente un caractère tellement absurde et choquant qu’il doit vraiment y avoir de "bonnes" raisons pour préserver contre vents et marées, dans les siècles des siècles, des situations aussi contraires au bon sens des gens qu’à leur épanouissement.
Ces "bonnes" raisons sont évidemment exécrables.. et pas très difficiles à détecter. La famille est chargée de maintenir le désordre établi, et l’Etat la "paye ", d’ailleurs bien médiocrement, pour les éminents services qui lui sont ainsi rendus. Elle fonctionne comme un moule de reproduction idéologique et sociale d’où sortent des millions de petits clones à qui l’on inculque de merveilleux principes et "valeurs" (liberté, égalité, fraternité, par exemple) en les persuadant qu’ils sont réellement appliqués et en exigeant une obéissance, une admiration et même un amour inconditionnels (comme celui que réclame Sarkozy pour la police !) en faveur des institutions et des discours qui "dérivent" (c’est le cas d’employer ce mot) de cette fiction. L’école contribue elle aussi et pour une très large part au succès de cette entreprise d’intoxication permanente (cf. les cours et les manuels "d’instruction civique" qui constituent à cet égard de purs chefs-d’oeuvre). A la soumission idéologique obtenue par des moyens mensongers, s’ajoute l’assujettissement social. Chacun doit rester à sa place et dans son milieu. Nul ne devrait ignorer que la "capillarité", comme on disait autrefois, joue, en fait, uniquement dans les très rares cas que l’on monte en épingle.. précisément pour faire croire à sa réalité ! Les enfants de miséreux, d’ouvriers, de paysans, de petits employés etc.. sortent rarement de leur condition. Mais cette remarque vaut pour tous les domaines.
Considérons, par exemple, la liberté d’expression et de communication dont on nous assure qu’elle constitue l’un des biens les plus précieux de l’homme et qu’elle est religieusement respectée dans un pays comme la France, mère et parangon de toutes les vertus démocratiques. Pure rigolade ! Dans la pratique, car c’est toujours à elle qu’il faut revenir, ce sont invariablement les mêmes figures (ou guignols) que l’on voit défiler à la télévision pour nous rabâcher d’identiques lieux communs et consensuels, les mêmes qui se font éditer ou qui peuvent s’exprimer dans les journaux. Cet état de choses provient sans doute justement de ce qu’il s’agit d’un "bien" trop "précieux" pour qu’on puisse l’accorder à tout le monde ! Elle est l’apanage exclusif de la toute petite minorité qui a les moyens, relationnels ou financiers, de se la "payer". Les autres peuvent la boucler : que trouveraient-ils à redire puisqu’ils n’ont évidemment rien à dire d’intéressant ? Qu’on laisse le champ entièrement libre aux "experts", aux "spécialistes" de tous bords, aux camarillas très réduites qui détiennent tous les leviers de commande et qui savent mieux que nous, les sans grades et les trublions, comment nous devons penser et nous comporter ! Pardonnez-moi cette digression qui n’en est pas une, puisque la famille a précisément pour mission de nous faire avaler toute forme de résignation et d’abdication face aux immenses privilèges, injustes et inégalitaires, que détiennent (comme l’a reconnu un jour, dans un accès de franchise surprenant, Giscard d’Estaing) les mafias minuscules (en nombre, mais pas en pouvoirs !) qui nous gouvernent.
La deuxième grande tâche dévolue à la famille, distincte de la première mais qui va dans le même sens, celui de l’asservissement et de l’asphyxie, consiste à codifier les relations humaines de manière extrêmement étroite, rigoureuse et contraignante. Les exclusions et les interdictions pullulent, et leurs transgressions sont "jugées"et punies très sévèrement. C’est tout l’édifice social, principalement fondé sur la famille, qui s’effondrerait si on les tolérait. La réglementation s’avère particulièrement sourcilleuse en matière sexuelle. Je ne m’appesantirai pas sur tous les cas où apparaissent son absurdité et son illégitimité, nous n’en finirions pas. Je me contenterai d’en évoquer un seul, celui dont il est question dans vos extraits de ce Dico Ado qui illustre parfaitement le bourrage de crâne dont se rendent coupables la quasi-totalité des psys, aussi "doltoniens" soient-ils. Je parle évidemment de l’inceste.
La simple façon de le désigner, le mot lui-même impliquent un rejet sans nuances. Or il n’y a aucune raison objective de le condamner par principe et dans tous les cas. Bien sûr, dans la "société" profondément dépravée et adonnée au culte du mal et de la mort où nous périssons à petit feu (j’ai tenté d’établir une liste à peu près exhaustive des plus horribles calamités que s’inflige la préhumanité par auto-punition : elle comprend plusieurs dizaines de têtes de chapitre), on ne voit pas pourquoi ce type de rapports seraient plus voués à l’innocence et au succès que les autres, par exemple ceux qui, étant réputés "normaux" et méritoires, je parle des relations hétéros entre adultes, devraient donc être vécus la plupart du temps de manière admirable, alors qu’en fait, malgré la "prime", la célébration et la facilitation dont ils bénéficient, ils sont très souvent pratiqués de manière lamentable, nauséeuse et criminelle. Dans ces conditions, on comprend très bien que les rapports incestueux ou pédophiles qui, à la différence des précédents, sont partout vomis avec fureur, font l’objet d’une exécration et d’une persécution générales, risquent, bien plus que les autres, de mal "tourner", non pas du tout qu’ils seraient intrinsèquement pervers ou que ceux qui les entretiendraient seraient forcément des salauds dégoûtants, mais parce qu’on fait vivre ces personnes dans une telle ambiance d’angoisse, de peur et de culpabilité qu’il leur faut une force d’âme et une habileté hors du commun pour ne pas se laisser abattre, pour ne pas sombrer dans le drame et, au contraire, poursuivre des relations éminemment fécondes et enrichissantes, ainsi qu’on peut l’observer chez certains adultes et chez certains jeunes unis clandestinement par les liens d’un amour on ne plus valable et positif.
Toute forme de relation humaine est sacrée, dès lors qu’elle réunit trois atouts essentiels, la tendresse, le respect et, le plus important des trois, qu’on oublie souvent, des buts communs, qui sont accessibles parce qu’on les détermine en fonction des aptitudes complémentaires ou similaires des partenaires. Peu importe le type de relation, ce qui compte, c’est sa qualité. C’est ce que je ne cesserai d’affirmer jusqu’à mon dernier souffle, ma tête sur le billot inclusivement. Je suis payé pour savoir qu’il ne fait vraiment pas bon émettre de telles opinions dans le contexte actuel où l’intolérance monte à vue d’oeil, où grouillent les mouchards, de préférence anonymes, où tout est soumis à la surveillance, à la réglementation, à l’encadrement, à la traque et à la répression. La "gauche" ( ?) a ouvert la voie : la droite s’y engouffre. La gauche a fait le lit de la droite : celle-ci s’y vautre avec délices. Il s’agit d’une vague de bégueulisme hypocrite qui a pour véritable raison d’être la volonté de quadriller, d’asservir et d’uniformiser l’ensemble de la population avec son consentement exprès. Elle déferle au nom de la "protection" autoritaire (notion toujours invoquée) que l’on impose à chacun pour son plus grand bien, même aux adultes, malgré ou contre eux s’il le faut (cf. le cas des "sectes" ou prétendues telles, de la drogue, de la "pornographie", du tabac et de bien d’autres applications à venir)... et au nom de la Morale !
Ca, c’est un comble ! Comment un Etat et une société profondément corrompus qui laissent végéter dans la misère des millions de personnes (tandis, par exemple, qu’un affreux poussah footballistique s’offre et offre un repas à 45.000F), qui voient se multiplier les politiciens et les affairistes véreux, qui laissent commettre des sévices plus ou moins abominables dans ou par des administrations, des hôpitaux, des prisons, des commissariats etc.., qui se classent parmi les premiers vendeurs d’armes au monde (et je pourrais continuer longtemps cette énumération) peuvent-ils se permettre sans rire de faire ou de se faire la Morale ? La véritable obscénité, c’est lorsque des policiers tortionnaires ou tueurs d’hommes sont pratiquement toujours acquittés ou condamnés à des peines symboliques. Voilà dans quelle ambiance de persécution, de vice et de tartufferie on pousse des cris d’orfraie et d’horreur si vertueux, dès qu’il s’agit d’inceste. Ce que raconte votre hapto à ce sujet constitue un vrai morceau d’anthologie, l’anthologie du mensonge et du décervelage à l’usage des jeunes.
Les argument invoqués, ici comme partout, d’autorité, d’universalité (sans doute pas aussi absolue qu’on le dit) et d’immémorialité ne tiennent pas, n’ont en eux-mêmes aucune valeur. Ce n’est pas parce qu’on reproduit indéfiniment, en paroles ou en actes, les mêmes conneries qu’elles cessent d’en être au bout de quelques millénaires et que ceux qui les commettent cessent... je vous laisse terminer la phrase. Cette façon de parler de la "loi" tout court, comme d’un couperet de guillotine qui vous raccourcit, sans préciser d’où elle sort, qui l’a fixée, pourquoi etc.., cette manière de vous la présenter et de vous l’imposer comme un impératif catégorique suspendu dans les nuages, telle une épée de Damoclès menaçante dont rien ne justifie la présence, montrent quel arbitraire préside à ce genre de censure. On se croirait sur la cour de récréation. Pourquoi y faut pas faire ça ? Réponse brillamment étayée de notre doctoresse : "Parce que...". Nous voilà bien avancés.
Reconnaissons pourtant qu’elle a fait un effort de "motivation". Malheureusement, c’est un pétard mouillé, sous la forme d’un galimatias pseudo-philosophique que voici : "L’inceste nie le temps de la succession des générations, il nous enferme dans le passé et l’enfance, il nous empêche de grandir et d’envisager un futur, un avenir à notre existence" (pp.158-159). Il est difficile d’énoncer autant d’inepties en aussi peu de mots. Comme ce texte obscur est susceptible d’au moins deux interprétations, je répondrai à l’une et à l’autre. S’il s’agit de pointer la différence de générations, les expériences heureuses d’inceste entre père, d’une part, et fille ou fils, d’autre part, ont montré que bien loin de vouloir l’abolir, ces personnes en ont tiré le meilleur parti dans le sens d’une très précieuse et fructueuse complémentarité. S’il s’agit de déplorer la "stérilité" de pareilles unions, il est aisé de faire observer, d’abord, qu’il existe bien d’autres modes de fécondité que l’enfantement et, ensuite, qu’il existe des rapports appelés "hétérosexuels" qui répondent au "désir" d’enfant et qui sont évidemment tout à fait compatibles avec une liaison incestueuse.
Pour parvenir au faîte de son accomplissement, chaque personne aurait intérêt à entretenir des relations variéesavec des gens de sexeetd’âge divers qui, bien loin de se contrarier, de se nuire ou de s’exclure, se favoriseraient et s’enrichiraient mutuellement, à condition -il ne faut pas se lasser de le répéter- que chacune d’elles satisfasse aux trois exigences fondamentales indiquées plus haut. Sans nous prendre en pitié, Catherine nous inflige tous les lieux communs habituels... et tellement pernicieux. Ces lois morales, ces "interdits" fondent et gouvernent les relations entre les humains" (ibid.). Qui en a décidé ainsi ? Et l’on ne peut pas conclure d’une situation de fait à une obligation morale. De sorte que si ma conscience rejette ces interdits, ai-je le droit à la désobéissance, en m’inscrivant dans la voie ouverte par Antigone ? "Si les parents ou les adultes responsables ne donnent pas la loi (comme le martinet ou la fessée, j’imagine), les enfants ne peuvent se développer normalement". Le voilà enfin, le fameux mot tant attendu ! J’aimerais bien savoir en fonction de quels critères notre éminente psychothérapeute définit "la -normalité". Ne seraient-ce pas ceux qui, sans aucun égard pour la vraie morale ou la pleine réalisation de soi-même, l’une et l’autre sacrifiées, seraient dictés par une bonne "hygiène sociale" cynique et totalitaire. Comme le disait Freud, la "bonne" sexualité est celle qui est "utile à la société". Je ne suis peut-être pas très gentil, mais je n’ai aucune envie de m’immoler sur l’autel de cette idole dont le culte est orchestré par l’Etat.
Continuons à enfiler les perles. "C’est sur cette base (l’interdiction de l’inceste) que toute société humaine peut progresser dans le temps". Que voilà une généralisation hâtive et abusive ! Ne vaudrait-il pas mieux dire que c’est sur ce fondement que "toute collectivité préhumaine (c’est-à-dire primitive, arriérée et barbare comme la nôtre) peut indéfiniment régresser dans le temps". Voilà une formulation qui me paraît plus exacte, qu’en pensez-vous, madame Catherine ? La suite n’est pas moins savoureuse... et effrayante. "...le parent nous fait croire que c’est une preuve d’amour réciproque que d’accepter ses caresses... mais, en grandissant... certaines (d’entre elles) ne sont plus permises, ni tolérables... on a le droit que les adultes respectent notre intimité". Ma pauvre dame, vous devriez consulter un psy qui vous expliquerait peut-être pourquoi vous avez l’esprit si mal tourné, pourquoi vous voyez le mal toujours et partout, pourquoi vous projetez votre sanie intérieure sur tous les comportements que vous jugez suspects, pourquoi vous salissez systématiquement les autres de votre regard malpropre. Bien sûr qu’il existe des gestes monstrueux perpétrés sur des enfants par des adultes qui ne songent qu’à assouvir leurs instincts en instrumentalisant leurs victimes, soit en les contraignant à subir leurs assauts, soit en usant d’artifices trompeurs. Je déplore ces conduites et je les blâme tout autant que vous.
Mais, outre que je ne confonds pas les actes d’un sujet avec le sujet de ces actes (et sur ce point au moins, je pense que nous serons d’accord), je ne comprends pas pourquoi vous voulez à toute force que des gestes de tendresse, même à connotation sensuelle ou sexuelle, soient nécessairement dégueulasses (sans jamais aucune exception) et inspirés par les intentions les plus sordides, sous prétexte qu’ils s’adressent à des enfants. Je ne saisis pas non plus pourquoi vous feignez de croire que ces témoignages d’affection devraient nécessairement et invariablement être marqués par la coercition et par la violence, et que les enfants y seraient nécessairement et spontanément insensibles et réfractaires, alors que vous êtes particulièrement bien placée pour savoir qu’il existe chez eux (dans ce domaine comme en beaucoup d’autres) une demande exigeante qui n’en fait pas pour autant de petits "vicieux" (sauf les cas bien réels de "détournement de majeurs" à des fins d’extorsion de fonds, de chantage etc...) parce qu’elle correspond à des besoins et à des aspirations authentiques et qu’elle est donc naturelle, saine et sainte. C’est pourquoi l’argument massue, toujours utilisé, selon lequel l’enfant ne serait pas en mesure de donner son assentiment, tombe en poussière : lui faut-il solliciter une autorisation ou donner son accord pour manger ou pour respirer ? Ca va de soi !
C’est pourquoi également, au risque de vous faire hurler (mais ça n’est vraiment pas mon but), j’ajouterai que le véritable "crime contre l’humanité de l’enfant", dont parlait Madame Royal, consiste en le refus par les adultes de répondre à cette attente. Pourquoi trouve-t-on excellent de développer chez lui toutes les facultés qui s’y trouvent à l’état embryonnaire et qui ne songent qu’à s’exprimer (intelligence, imagination, sensibilité, sens esthétique ...), sauf la sensualité, comme si elle était absente ou "honteuse". Quel illogisme, quel déni de la réalité, quelle pudibonderie et quel préjudice pour tout le monde ! Cette partie de l’éducation et de l’auto-éducation devrait être assumée conjointement par l’adulte et par l’enfant, sans que celui-ci (faut-il encore le préciser ?) soit brusqué ou forcé, donc en veillant à ce que son évolution ne soit pas devancée et hâtée artificiellement, mais simplement accompagnée à son rythme propre. Il va de soi que ces formes d’attentions prendraient tout "naturellement" place dans le programme pédagogique que j’ai brossé plus haut à grands traits.
Connaissant par expérience le torrent de haine, de fureur et de stupidité que déclenchent ordinairement de tels propos, je tiens à mettre clairement les points sur les "i". Contrairement à ce qu’ont pu dire et faire autrefois ceux qui militaient en faveur de l’avortement, je ne recommande en aucune manière d’enfreindre la loi, aussi révoltante, aussi absurde et aussi malfaisante soit-elle. Son "respect" ne signifie nullement une adhésion intérieure, à laquelle on ne vous contraindra jamais, quels que soient les moyens employés, mais seulement une attitude purement formelle et opportuniste qui vous permet de vous mettre à couvert. En étant irréprochable, vous frustrez l’Etat qui aimerait tant vous coincer, et vous pouvez continuer à parler (non sans risque), même si votre discours est universellement rejeté avec dégoût et s’il n’est évidemment relayé par personne, au mépris de la liberté d’expression et conformément à ce qu’affirmait un certain Lamazou (amateur de barques ou de péniches, je ne sais plus...) qui ne faisait lui aussi (c’est bien commode !) que hurler avec les loups et colporter les diktats de Big Brother : "Il y a des opinions, dit-il dans ses Carnets de voyage, qui ne devraient pas avoir le droit de s’exprimer". Après tout, observer strictement la lettre de la loi n’est pas plus déshonorant que de s’allonger à plat ventre devant un gangster qui vous menace de son revolver au cours d’un hold-up ! Et rien ne vous empêche de mépriser les comportements de ce bandit dans votre for intérieur ! Comme le déclarait Romain Rolland dans Clérambault : "Tout homme qui est un vrai homme doit apprendre à rester seul au milieu de tous, à penser seul pour tous - et au besoin contre tous". C’est ma fière devise. Si je ne craignais d’abuser, je citerais aussi Gide. Vous allez dire : ça y est , il va nous ressortir le célèbre : "Familles, je vous hais etc..". Mais non, je pensais plutôt à cette réflexion : "Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis".
Tout ce long détour par Catherine et par son Dico Ado pour illustrer, en prenant pour exemple "l’amour des enfants" (et non la "pédophilie" ou "l’inceste"), ce que j’ai appelé la seconde "mission" exercée par la famille : la codification drastique des relations humaines, poussée au point d’écrabouiller la personne humaine, de la mutiler, de l’amputer d’une immense partie de ses possibilités affectives et sexuelles contraintes de passer à travers un tout petit trou de serrure orienté unilatéralement vers l’hétérosexualité, elle-même très sévèrement réglementée. Il y aurait une étude passionnante à faire qui démontrerait que toutes les formes de violence dont se repaît la préhumanité à titre d’exutoires trouvent l’une de leurs principales origines et racines dans ce refoulement que lui imposent ses dirigeants, qui tablent sur sa complicité et sévissent au nom d’une conception de la Morale et de la Nature tellement dépassées et tellement erronées qu’on peut à bon droit soupçonner leurs zélateurs de pharisaïsme et d’hypocrisie. On est amené à se poser une question similaire à votre sujet.
Lorsque vous approuvez et pratiquez vous-mêmes, les rédacteurs d’Okapi, ce matraquage, comment pouvez-vous, par ailleurs et de façon contradictoire, incitez vos protégés à conquérir leur autonomie, à affirmer leur identité, à former et à forger leurs jugements et leurs idées propres, à "se remettre au monde", comme vous le dites si joliment ? Pour s’enfanter à nouveau, ces chers petits n’auraient précisément d’autre ressource que de briser le cocon dans lequel vous les chambrez et de faire irruption hors de ce loft où vous leur racontez des... histoires ! Mais ce serait évidemment beaucoup leur demander. Ils devraient faire preuve d’une personnalité, d’un caractère et d’un discernement hors pair auxquels rien ni personne ou presque ne les convient. Tout le monde peut donc sommeiller. Aucune insurrection en vue. Et les exhortations ou les mises en garde que dispense G. Matzneff dans son ouvrage déjà cité demeureront vaines. Par exemple celles-ci : "Il y a la tentation de devenir pareil aux autres, qui est la pire, car ce ne sont ni les échecs ni les calomnies qui nous dégradent : ce sont les compromissions" (p.172) ou encore : "Ce n’est pas à vivre avec les autres qu’il importe d’apprendre aux adolescents, mais à oser être seuls. Supporter la compagnie des imbéciles et des salauds est certes une rude tâche, mais la famille et le lycée nous y préparent suffisamment. Personne, en revanche, ne nous enseigne à aimer la solitude. Celle-ci est pourtant le destin des âmes extraordinaires. Etre singulier signifie être différent et être seul... et coupable (dit-il ailleurs). Nous devons le savoir, et l’accepter" p.253).
En fait et grâce en partie à vos conseils, ces bons jeunes, si dociles, iront se perdre dans la masse anonyme que dépeint si bien Patrice Bollon dans son ouvrage récent "Esprit d’époque" sur la couverture duquel (mais les pages intérieures ne sont pas moins pertinentes !) on peut lire ces remarques judicieuses : "Ce n’est jamais sans déplaisir que nous découvrons que ce que nous prenions pour des expressions authentiques de nos incomparables egos, nos goûts, nos jugements "personnels", nos comportements "originaux", nos idées "neuves", nous les partageons en fait quasiment tous avec presque tous nos semblables pratiquement au même moment... Contre l’idéologie radieuse de l’ère bénie de "l’individualisme démocratique", ce livre montre à quel point nous sommes tous pris dans un réseau étroit de normes, fantasmes et paradigmes qui s’impose à nous. L’originalité ne saurait être une donnée, mais une conquête malaisée, jamais terminée. Déjouer nos "allant de soi", ces associations d’idées machinales qu’établit chaque époque : tel est le seul espoir pour nous d’échapper à notre destin de replicants et de devenir des personnes".
Serais-je méchant et injuste si j’insinuais qu’Okapi n’oriente pas spécialement ses lecteurs dans cette voie ? Mais plutôt dans celle que, dans son "Journal d’un innocent", Tony Duvert "recommande" avec une ironie féroce et vers laquelle il dirigerait ses protégés, s’il devenait un jour (mais ce n’est pas demain la veille !) "pédagogue" : " Cet enfant, je favoriserai d’abord tout ce qui peut le rendre moyen, ordinaire. Qu’il ait les goûts les plus répandus, les loisirs les plus plats, les réactions les plus communes : qu’il apprenne à lire en déchiffrant les publicités des magazines ; qu’il réfléchisse peu et qu’il ne pense rien.... Dès le plus jeune âge, je l’asseoirai devant une télévision. Le reste du temps, je le mettrai dans la compagnie de ses petits contemporains qui, soumis à l’influence d’adultes honorables, lui diront les bons mots d’ordre et lui donneront une conscience juste de ce qu’il faut désirer être". (p.204). Et plus loin, mais il faudrait tout citer : "...je tâcherais... de lui accorder toutes les libertés, pourvu qu’il les exerce, évidemment, parmi ses semblables les plus conformistes ; et de l’abandonner à toutes les influences, à condition qu’elles aient, comme les propagandes électorales télévisées, une importance proportionnelle à la quantité d’individus que chacune représente. La seule chose que je lui interdirais, c’est de rechercher l’isolement, de se préférer aux autres, de cultiver un goût, un désir, une exigence, une rêverie, une révolte, une originalité qui ne soient pas majoritaires. Et si j’apercevais qu’il y a en lui, venue de je ne sais où (sans doute d’une manie précoce), la force de s’opposer à autrui, j’irais le noyer aussitôt" (p.208).
Qui eût cru que les rédacteurs bien-pensants d’Okapi rejoignissent les préceptes d’un abominable pédéraste digne d’être jeté au feu avec ses ouvrages pestilentiels ? Et vers quelles réalisations exaltantes, symbolisant la fin de l’adolescence, débouche cette audacieuse sagesse ? Sur un engagement total en vue de changer le monde ? Sur des actions grandioses ou discrètes, mais toujours exigeantes, périlleuses et combattues, visant au salut d’une préhumanité en perdition ? Que nenni ! Les hauts faits qui vont marquer l’accès à l’âge adulte ? Faire l’amour, qui serait "la marque d’une affirmation de soi fondamentale.. C’est ainsi qu’on fête sa liberté de sujet et son autonomie naissante"(p.177). S’il suffisait de s’accoupler pour prétendre et parvenir à de telles sublimités, ce serait un peu facile et ça se verrait ! Mais il y a pire : l’entrée dans la vraie vie, c’est "quand on quitte le lycée", ou "quand on n’habite plus chez ses parents" ou quand "on a son premier emploi" ou son premier enfant ! (p.178) On croirait feuilleter le "Manuel du parfait petit intégré". C’est Icare chutant dans la Mer des Platitudes. C’est "l’installation", au sens tout petit bourgeois du terme, inspirée par un idéal lombrical. Ou mieux encore, comme le dit plaisamment Gabriel (Matzneff), c’est "l’incorporation", à laquelle il nous supplie de ne pas consentir. C’est encore lui que je charge, en guise de conclusion, de vous poser de ma part l’ultime question, celle qui a sous-tendu l’ensemble de mes protestations : "Combien de garçons et de filles, lisant (par exemple dans Okapi, c’est moi qui l’ajoute !) un article péremptoire sur la façon dont les gens de leur âge pensent, vivent et aiment, sont capables de hausser les épaules ? Combien sont, au contraire, tentés de se conformer à l’image prête à porter que leur offrent les marchands du temple ?"
Christian SINGER - Juillet 2002
Un vieil ado septuagénaire qui commence à perdre la tête et à délirer, comme vous avez pu le constater, et que vous pouvez également considérer, si cela vous arrange, comme un résidu faisandé de mai 68.
Merci de m’avoir lu jusqu’au bout... si vous en avez eu le courage !