Cette réflexion de Courteline me paraît garder toute sa pertinence. Le spectacle qu’offre la jeunesse est désolant et achève de faire perdre tout espoir. Elle tombe avec empressement dans tous les panneaux que lui tendent des adultes égarés et corrompus : la fascination scientiste et techniciste, un économisme totalitaire, l’hédonisme du plaisir, du bien-être, du confort considérés comme des fins en soi, la répugnante idolâtrie sportive, le réformisme à petits pas qui ne mènent à rien, et qui consiste à "changer tout ce qu’il est nécessaire de changer pour ne rien changer", un familialisme étouffant et abêtissant, un athéisme déraisonnable ou un spiritualisme confus, des loisirs débiles, des chansonnettes bêtes à pleurer ou complaisantes, d’innombrables formes d’évasion et de distraction, plus ou moins insignifiantes, illusoires ou dangereuses, qui ont pour fonction et pour résultat une anesthésie et un abrutissement généralisés.
L’esprit de révolte, face à l’injustice, aux inégalités, à la misère sous toutes ses formes, à la cruauté etc., a disparu. La révolution est assimilée à la chimère, à l’oppression et à la violence. Les engagements collectifs idéologiques, politiques, religieux sont décriés parce qu’ils ne sauraient être que le fruit de l’endoctrinement et de l’embrigadement. Certes, quand on se remémore la monstruosité du régime nazi, du système communiste et de leurs comparses fascistes et ultra-autoritaires, il y a de quoi se poser des questions. Si je me limite à la France et à ma propre expérience, je me souviens de la façon dont, après guerre, certaines organisations religieuses ou politiques bourraient le crâne de leurs jeunes adhérents et abusaient de leur générosité. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain et confondre des modèles excellents en eux-mêmes avec leurs épouvantables falsifications qui, en vertu de l’adage "Corruptio optimi pessima", sont évidemment les pires. Une révolution fraternelle et pacifique, fondamentale et universelle, qui reprend tout à zéro dans tous les secteurs de la vie personnelle et sociale, est plus nécessaire que jamais. Pour l’instant, règne partout un individualisme archiconformiste qui engendre l’aveuglement et la soumission. Ce n’est pas nouveau : lors des manifestations lycéennes de 1986, M. Giscard d’Estaing disait aux responsables politiques de l’époque :"Ne vous plaignez pas ! En 68, ils voulaient détruire la société, maintenant ils ne demandent qu’à s’y intégrer !"
Bordant à droite et à gauche la masse flottante, uniforme et moutonnière de la jeunesse ordinaire, se trouvent d’une part les "gauchistes", inutilisables du fait de leur sectarisme dans les domaines de Dieu, de la vie spirituelle, du sort réservé aux animaux, des voies non rationalistes de la Connaissance et même, quelquefois, en matière de famille et de sexualité...et, d’autre part, "les bons jeunes gens" qui fréquentent les JMJ et Taizé, font leur B.A. auprès des personnes âgées ou lors de séjours dans le Tiers ou le Quart monde, à condition que ça ne dérange pas trop leur vie estudiantine, professionnelle et, surtout, leur vie de couple. Pas question de se consacrer ou, pis encore, de se sacrifier à une grande Cause ! Au dessus du flux anonyme, on pourrait même distinguer une escouade tellement réactionnaire, puritaine et hygiéniste que ses membres en arrivent à faire la leçon à leurs parents dont ils jugent la conduite trop relâchée ! Ils déplorent leurs moeurs soixante-huitardes !
Justement, revenons un instant sur cet événement capital qui a peut-être constitué l’une des dernières chances de conversion et de salut offertes à une préhumanité qui court à l’abîme. Au- delà des banales revendications syndicales, au-delà des idéologies dures, trotskistes, maoïstes etc..,au-delà du desserrement limité et donc relativement consensuel des carcans familiaux et scolaires, il s’est déclenché une vague de fond tendant à un décloisonnement général et à une émancipation radicale qui auraient pu se produire sans heurts notables du fait de l’état de grâce extraordinaire et qu’on n’a jamais plus connu depuis qui s’était établi dans les contacts humains et qui semblait rendre possibles des métamorphoses absolument inimaginables quelques semaines plus tôt. Certes, de lourdes oppositions se seraient manifestées, mais un très fort courant révolutionnaire issu de cette période bénie aurait pu se maintenir, s’organiser, adopter un autre mode de vie et le proposer en exemple. La jeunesse aurait pu jouer un rôle essentiel dans la formation de ce mouvement dont le regretté Maurice Clavel n’avait pas tort d’attribuer l’origine à une initiative et à une sollicitation divines.
Mais les jeunes ont préféré trahir. Bien sûr, il y a des exceptions, mais réduites au silence et à l’impuissance par des Etats policiers qui ne cessent de grignoter nos droits et nos libertés, et de nous imposer la servitude par la force ou l’intimidation. Bientôt, il n’ y aura plus qu’une poignée d’octogénaires pour déployer l’étendard de la révolte non-violente ! Ainsi se vérifiera le mot de Maurice Martin du gard affirmant que la jeunesse n’est admirable que chez les vieillards ! Ce dernier carré des résistants, composé des quelques jeunes de tous âges qui subsistent encore, je l’invite à méditer ces paroles de Montherlant : "Rester seul, délibérément, dans une société ou chaque jour davantage votre intérêt évident est de vous agréger, c’est cette forme d’héroïsme que je vous convie ici à saluer". Mais j’ajouterai qu’il ne faut tout de même pas cultiver avec une sorte de délectation morose un superbe...et stérile isolement . Rassemblez-vous, surmontez vos différences, agrégez-vous non aux collectivités préhumaines, mais au petit bloc d’humanité potentielle et peut-être future que vous formez ensemble.

