C’est en voulant se détourner de l’Eglise et du Dieu qu’elle prétend représenter que le monde s’est précipité dans le vide et le désespoir. L’autonomie du monde à l’égard de l’Eglise (ce que d’aucuns appellent le « désenchantement du monde ») a donné lieu au déferlement du Marché et de la coupe du monde… La peste après le choléra.
Pourtant, nombreux sont ceux qui pensent qu’il n’y aurait pas d’autre solution que l’Eglise. Beaucoup de chrétiens les plus ouverts en sont convaincus.
Et pourtant, la peste reste la peste. La collusion de l’Eglise avec tous les pouvoirs, sa capacité extraordinaire à devenir un instrument de domination des corps et des consciences, sa participation directe à des crimes innombrables, sa lâcheté et ses compromissions, son acharnement à faire taire tous ceux qui pourraient ouvrir des pistes nouvelles, son fonctionnement monarchique, le cléricalisme, etc., tout ceci n’est en définitive que l’expression de la trahison de Celui qu’elle prétend représenter. Une première « explication » réside dans le tournant du 4ème siècle et la récupération constantinienne : l’Eglise devenant Eglise d’Etat, elle perdit son âme… Mais pourquoi l’Eglise est-elle devenue Eglise d’Etat ? La réponse est peut-être très simple (explorée dans les articles 227 et 218 -Les religions et le pouvoir-) : le goût du pouvoir et la soif de domination. Et l’on pourrait en tirer la conclusion que la soif de domination « altère » la foi de ceux qui en sont les victimes consentantes… ou peut-être encore plus grave que cette soif démontre le caractère bien peu authentique de cette foi.
L’Eglise peut-elle changer ? A priori non, et cela pour une raison fondamentale : l’Eglise estime qu’elle n’a pas à changer. Les autorités de l’Eglise et les chrétiens eux-mêmes croient qu’à travers « [leurs] errances connues ou inconnues, [leurs] insuffisances masquées ou crûment révélées, malgré elles, sur la longue durée, Dieu prend soin de son Eglise et sait patiemment, la rappeler à l’ordre. » (Confession d’un cardinal, par Olivier Le Gendre, chez JC Lattès, 2007). Si l’on croît vraiment que Dieu soutient l’Eglise malgré tout…, il n’y a aucune raison de vouloir la changer totalement, et encore moins de la quitter. C’est d’une logique imparable.
En définitive, le point de départ de cette histoire n’est peut-être pas le bon. L’opposition entre l’Eglise et le monde dit moderne est peut-être plus apparente que réelle. Ils sont tous les deux d’accord pour neutraliser Dieu. Ils sont tous les deux d’accord pour assujettir l’homme tout en lui faisant croire qu’ils veulent sa liberté. Le Discours du Grand Inquisiteur, dans « Les frères Karamazov » de Dostoïevski, sur l’empressement des fidèles à renoncer à la liberté, ce discours s’applique parfaitement aux « fidèles » de l’Etat et du Marché.

