Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Ces premiers vers de la fameuse élégie de Ronsard "Contre les bûcherons de la forêt de Gastine" me revenaient en mémoire au moment où, non loin de moi, on abattait un grand frêne de notre propriété, qui avait eu pour seul tort de s’être développé dans le voisinage d’une maison dont le toit risquait d’être corrodé par le contact avec ses feuilles ou même endommagé par la chute de ses branches. Certes, ces maux à venir n’étaient pas avérés. Mais, comme le dirait M. Sarkozy, c’est le principe de précaution qui doit l’emporter. Et nous avons la chance de vivre à une époque où l’opinion publique a enfin compris que l’efficacité et la sécurité doivent primer tout autre considération. Et après tout, ce n’était qu’un de ces arbres dont chacun sait qu’ils ne souffrent pas ...jusqu’au jour où l’on découvrira peut-être qu’ils sont dotés d’une forme de sensibilité qui nous échappe tout en étant bien réelle.
De toute façon, lorsque l’on supprime un être vivant, il y a, bien sûr, l’auteur et le "destinataire" de l’acte. Et l’appréciation que l’on portera sur l’exécution variera légitimement selon la place tenue dans l’échelle des êtres par la victime. Ainsi admettra-t-on que la simple destruction d’un arbre ne comporte aucune faute. Mais si l’on se place maintenant du côté du "bourreau", on s’apercevra que son geste meurtrier demeure le même et entraîne les mêmes conséquences, la suppression d’une vie, QUEL QUE SOIT LE RANG OCCUPE PAR LE SACRIFIE. De sorte que le "crime" nuit bien plus à son auteur, parce qu’il atteint son âme, qu’à la victime qui n’y perd que son corps !
Mais trêve de balivernes ! Et quelle sentimentalité ridicule quand on songe que, chaque année, sont éliminés des millions d’arbres (quoi de plus banal et de plus anodin !), par exemple en Amazonie, dont les majestueuses frondaisons sont remplacées par des sols "latérisés" et stériles. C’est à ce flux incessant de transformations infinies qui nous invite à tout relativiser que fait allusion le "Prince des poètes" à la fin de son ode et, en particulier, dans le dernier vers, justement célèbre
Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !O dieux, que véritable est la philosophie,Qui dit que toute chose à la fin périra,Et qu’en changeant de forme une autre vêtira !De Tempé la vallée un jour sera montagne,Et la cime d’Athos une large campagne ;Neptune quelquefois de blé sera couvert ;La matière demeure et la forme se perd
C.S. Le 27 avril 2010

