Le voile, quelle que soit sa forme extérieure, s’il est porté de manière systématique et intransigeante, est forcément le signe de quelque chose de « bizarre » dans les esprits. Même s’il est porté tout à fait librement (et à l’inverse des traditions qui veulent maintenir les filles dans l’esclavage domestique et machiste), sans contraintes extérieures d’aucune sorte, il est le signe d’une conception étrange et rétrograde à mes yeux du statut de fille et/ou de la manière de vivre la foi.
Tout d’abord, il constitue une sorte de sceau suprême et officiel qui entérine la séparation des humains en deux classes : les hommes et les femmes. Ce n’est évidemment pas le seul signe qui va dans ce sens, mais il est spécifique car il tend à le faire de manière radicale et en le justifiant le plus souvent par la foi, même parmi les personnes qui prônent l’égalité filles/garçons.
A ce titre, le voile est rétrograde et « mutilatoire », comme le sont d’autres vêtements ou attitudes (mini-jupes ultra provocantes, tenues virilistes pour les garçons, extrêmes maquillages, séparations des tâches et activités suivant les sexes...). Qu’il soit porté volontairement et librement n’y change rien. Il est triste que les personnes adoptent des tenues et attitudes qui contribuent à renforcer la fiction des genres homme/femme, alors qu’il faudrait songer à se libérer de tout ça pour découvrir nos identités « queer » (tout le monde est masculin/féminin) et ultra-personnelles. Le voile ne fait qu’exprimer cette soumission aux absurdes règles sociales générales (avec toujours un arrière fond patriarcal et hétérosexuel normatif), il le fait simplement à sa manière, qui peut sembler caricaturale, surtout quand on n’est pas habitué à ce genre de parure.
Bien sûr, il n’y a rien de comparable entre les filles opprimées contraintes de porter une burka, les jeunes filles maquillées portant librement des voiles colorés par culture et/ou foi et les jeunes filles modernes libres et très instruites, plus ou moins militantes et austères, qui y voient un signe de foi et d’affirmation, sans parler de tous les cas intermédiaires.
Il faut aider celles qui sont contraintes de porter le voile ou autres signes (et surtout de supporter des pratiques indignes et sexistes) à se libérer des oppressions patriarcales et pseudo-religieuses, tandis que pour celles qui agissent librement, c’est leur problème du moment qu’elles n’obligent personne à les suivre. Dans les deux cas, une loi d’interdiction est absurde, attentatoire aux libertés et discriminante, et une loi d’exclusion ne changera rien aux cas des filles réellement opprimées, au contraire, elle ne pourra qu’aggraver leur sort et renforcer les tenants d’une vision archi-rétrograde et fausse de la religion (c’est sans doute ce qu’espèrent certain, pour pouvoir ensuite démolir l’idée de religion en général).
Mais je crois que même les filles modernes qui agissent librement par conviction (pas celles qui le font juste temporairement pour échapper à des violences machistes) expriment encore une version archaïque ou simpliste des filles et de l’émancipation. Elles ont beau jouer les modernes, elles sont toujours prisonnières de la case femme, et on peut craindre aussi que cette nouvelle espèce de recherche de la pureté et de la foi par des signes extérieurs exprime une nouvelle variante de l’idéologie hygiéniste contemporaine (l’idéologie et la fiction caricaturale de la pureté pour compenser la réalité d’un monde ultra-violent). On comprend qu’on cherche des moyens de se construire une morale et une forme de pureté dans un monde profondément immoral, sale et barbare, mais il y aurait d’autres moyens de libération et de morale intérieure.
Les « sociétés » modernes sont immondes et il n’est pas étonnant que certaines jeunes filles (et jeunes garçons) aient envie de s’en démarquer et de les purifier en quelque sorte de l’intérieur par une autre attitude. Dans le temps c’était le maoïsme ou les punks, entre autres, qui ont pu jouer ce rôle. L’adhésion aux préceptes simples de l’Islam, qui régissent la vie quotidienne dans le détail, et à des signes religieux visibles vise l’affirmation d’idées opposées au relativisme ambiant et à ses violences généralisées. Le voile version moderne et islamique (pas seulement culturelle) tente de fournir une arme contre certains aspects de la pourriture des pseudo-sociétés (modes obligées, superficialité, hyper-féminité maladive, absence de transcendance, séductions et regards concupiscents trop insistants, matérialisme, culte de la compétition...) et une réponse à l’absence de sens dans l’univers décrété par les athées. Pour ça, on peut trouver à cet espèce de retour à la foi d’une frange des jeunes des aspects sympathiques, car il peut signifier un début de révolte contre les conditionnements sociaux et contre l’uniformité vide au sein des « personnalisations consommatrices ». Et quand les filles sont ravalées partout en objet sexuel, on peut comprendre l’envie de se retrouver dans des espaces entre filles, de se construire une identité « protectrice » apportée par l’aura de la jeune fille pratiquante et sérieuse.
L’ennui, c’est que le voile et l’Islam à la lettre peuvent aussi devenir une autre forme d’illusion et de soumission à l’ordre social. Ce serait alors juste une autre manière de s’affirmer et de s’intégrer dans les barbaries sociales de nos pseudo-sociétés par un Islam moderne et féministe, rien de subversif là dedans, juste une nouvelle forme de pseudo-pureté à bon compte, qui ne change rien au monde et qui n’a pas grand chose à voir avec la foi authentique, pouvant même conduire à de nouveaux replis, à de nouvelles exclusions et barbaries, comme le montrent certains fanatiques en Irak, en Afghanistan ou au Soudan (mais est-ce encore de l’Islam, de la religion ?).
Comme chacun sait, l’habit ne fait pas le moine, et de toute façon l’émancipation sociale et la libération par la foi devraient être portées à un tout autre niveau.
La foi ne consiste pas à suivre des règles vestimentaires et d’hygiène, à prier selon les codes et à obéir aux préceptes inscrits dans des bouquins (qu’ils soient considérés comme sacrés ou pas). La foi est intérieure, elle est directe, elle n’a pas besoin d’intermédiaires (prêtres, imams, livres, rabbins, tenues...), elle pousse à se remettre en cause en profondeur et à avoir une pensée personnelle libre et critique, la foi est révolutionnaire et non-violente dans ses actes et ses conséquences. La foi authentique n’a donc rien à voir avec ce que vivent la quasi-totalité des « croyants », qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens. On peut le savoir tout simplement parce que ces prétendus croyants sont conformistes dans leur immense majorité, voire violents et réactionnaires dans certains cas.
Dieu se moque de nos tenues, ce qui est important sont nos actes et ce qu’il y a dans nos cœurs, dans nos âmes. Peu importe qu’on vive nu ou recouvert d’un voile finalement, ce qui compte c’est de voir si on vise la transformation intérieure, la justice sociale et la libération de tous les êtres, l’amour, la fraternité, la révolution non-violente pour construire l’utopie.
Bien sûr, la foi vécue a des conséquences aussi sur la manière de mener notre vie quotidienne, mais une stricte obéissance à des codes ne mène pas à la foi authentique, il s’agit d’autre chose, et surtout les « croyants » « oublient » souvent d’aller plus loin qu’une foi finalement très conformiste (qu’elle soit consensuelle ou non), sauf exceptions. Ils « trouvent refuge » dans des doctrines et des traditions, mais il n’est pas question pour eux de vraiment remettre en question le monde et de s’interroger sur leurs vies et l’utopie collective.
Hormis certains courants et personnes très minoritaires, les 3 religions monothéistes (Islam, Christianisme et Judaïsme) sont en effet toutes coupables de complicité avec les barbaries humaines, elles sont toutes coupables de ne pas se soucier de révolution radicale, du sort des animaux, elles sont toutes coupables de soutenir la famille, le patriarcat sexiste et l’hétérosexualité, elles sont toutes criminelles de rejeter l’homosexualité, elles sont toutes complices du capitalisme ou d’autres systèmes d’exploitation politico-économiques, elles sont toutes fautives de ne pas inviter les individuEs à s’engager dans une vraie révolution intérieure qui les émanciperait de toute oppression et illusion réformatrice.
En plus, les textes du Coran (sans parler de Mahomet qui, d’après les historiens sérieux, fut un massacreur de la pire espèce) et de l’Ancien Testament ont ceci de spécifique qu’ils comportent trop de passages barbares et haineux pour mériter de fonder une quelconque religion de paix et d’amour fraternel, il faut oser le dire. A ce titre, les Evangiles inspirées de la vie du Christ sont plus sympathiques (je ne suis pas chrétienne pour autant). N’empêche que les 3 religions, par leurs actes, par leurs représentants et leurs fidèles, sont toutes à l’écart du Projet de Dieu, qu’elles ont le plus souvent instrumentalisé, caricaturé et édulcoré au service de leurs intérêts et de l’intégration dans les mentalités générales arriérées.
Heureusement, il y a eu des courants minoritaires et des individuEs dans ces 3 religions monothéistes pour relever le niveau !, qui n’ont pas forcément suivi les hiérarchies ou les traditions, les proclamés experts et les textes eux-mêmes. Vive les dissidentEs, les personnes libres qui ont réellement porté des messages d’amour et de transformation des mentalités individuelles et collectives.
L’idéal serait que les croyantEs sincères dépassent le conformisme, l’étroitesse des hiérarchies et la référence obligée à des textes dits sacrés, pour construire ensemble une véritable théologie de la libération, une théologie de la révolution qui serait universelle et serait beaucoup plus forte et profonde que les Droits de l’Homme, qui prendrait en compte dans le même élan le respect des personnes et les transformations collectives vers la fraternité, pour sortir du capitalisme, des Etats, des violences et des exploitations de toutes sortes.
Ne serait-il pas temps d’en finir avec les querelles de clochers (ou de minarets) et l’hypertrophie gloutonne des cultures ? Avec Dieu, il y a forcément universalité et fraternité au-delà des cultures et des traditions locales. Cette alliance ne peut avoir lieu qu’entre individuEs libres, hors des hiérarchies et d’un enfermement dans une foi de type « juridique », grâce à une volonté commune de se changer pour changer le monde.
Les cultures ne sont que des formes, elles ne doivent pas occulter les fonds communs, empêcher une théologie de la révolution universelle ou couvrir des traditions barbares et conformistes.
Ce n’est pas Dieu qui en est cause ou les humains qui seraient irrécupérables, les religions actuelles, comme le reste, sont simplement, dans leur domaine, le reflet de l’arriération entretenue volontairement par les humains. Et les athées ont beau jeu de rejeter toute transcendance en insistant sur toutes les atrocités commises par les religions et sur leurs conformismes. Seulement, il faudrait ajouter qu’au niveau de l’action politique et sociale menée au nom du socialisme ou du communisme, ce n’est pas mieux...
Pour en revenir aux filles qui tentent de s’émanciper et de s’affirmer par le voile (ce qui est paradoxal et provocateur puisqu’au départ le voile symbolise plutôt la soumission des filles aux garçons et à une vision patriarcale de Dieu), je ne peux que les encourager à poursuivre leurs efforts et à aller plus loin qu’une nouvelle mode ou un nouveau mouvement qui ne s’interroge pas sur le fond des choses. Leurs choix anti-consensuels montrent peut-être un désir de s’affranchir de nos « sociétés » oppressives où tout est tracé.
On pourrait comparer cette attitude provocatrice à d’anciens esclaves qui porteraient leurs chaînes autour du cou pour bien montrer qu’ils sont libres et pour emmerder leurs anciens maîtres.
Mais il serait dommage de s’arrêter au voile et à l’Islam (on pourrait dire la même chose pour les progressistes des autres religions), car la pureté personnelle, la foi libératrice, l’émancipation révolutionnaire, exigent bien plus que cela. Le voile version moderne est une sorte de refus épidermique qui se traduit par des signes extérieurs, il faudrait le dépasser en atteignant un refus profond et motivé qui est nourri par une foi révolutionnaire traduite par des actes non-violents en faveur d’un changement général et radical.
Et ce n’est pas l’Islam traditionnel issu directement du Coran qui pourra apporter ça, il aurait plutôt tendance à livrer des recettes toutes faites qui ne changent rien aux mentalités profondes des humains, et qui est même porteur de violences potentielles si on le suit littéralement.
Les pouvoirs ont peur de cette sorte de refus et d’émancipation que pourrait traduire le voile moderne revendiqué, ils y voient une révolte sourde et un peu inconsciente, et ils ne veulent pas que ça aille plus loin en dépassant l’Islam et ses préceptes réglés.
En plus, il s’agit de filles, et le vieux fond sexiste resurgit toujours, les filles n’ont pas à faire de politique, pensent-ils, elles n’ont qu’à jouer modestement leur rôle d’épouse ou de travailleuse. Si les garçons s’étaient mis à porter des barbes postiches par conviction religieuse, il n’y aurait pas eu tout ce barouf et cette scandaleuse loi d’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires.
Et puis, il y a le fond anti-religieux français qui ressort à l’occasion, il ne perd pas une occasion pour écraser les manifestations de foi et les rabattre sur la vie privée.
Avec ça, on peut ajouter les opportunités électorales (il est bien vu de réaffirmer les grands principes et de contrôler les populations « déviantes »), ce qui fait que la loi d’interdiction du voile à l’école a été désirée et votée.
Je suis donc contre cette loi absurde d’interdiction des signes religieux (dans la réalité actuelle, le voile islamique) à l’école ou ailleurs. On n’émancipe pas par la force, la liberté de se vêtir et de s’émanciper comme on l’entend doit rester, et ce n’est pas en les excluant (il paraît qu’il arrive que même le CNED n’en veut pas !) qu’on aidera les filles réellement opprimées.
Mais je n’aime pas non plus le voile (ou d’autres signes, « religieux » ou non, portés de manière tout aussi intransigeante et faisant des fixations sur la différence des sexes), il symbolise la sacralisation des genres hommes/femmes et l’étouffement de nos véritables identités personnelles. Il est attaché à une vision simpliste de la foi qui semble trop souvent réduite à des formules, qui vire plus au conformisme (même « modernisé ») qu’à une réelle libération personnelle. Notre identité, nos engagements, notre foi intérieure libre et émancipatrice, ne sont pas liés à des signes portés en étendards, mais à des actes. De plus, le voile est trop relié aux religions officielles, à leurs barbaries et à leur trop long mépris pour les filles. Mieux vaudrait d’autres symboles, pour celles et ceux qui aiment les symboles, moins chargés, moins ambigus (dans certains pays musulmans, le voile est une contrainte oppressive).
Contre le voile, contre la loi d’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école : pour la liberté et la révolution générale fondées sur la foi ! Pour une théologie de la révolution universelle qui vise la révolution collective en respectant les personnes, une théologie de la libération émancipée des carcans et arriérations des religions.
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