Oui vraiment, beaucoup de bruit pour rien, qu’il s’agisse du vacarme parfois assourdissant qui accompagne la projection de l’ultime épisode de Star Wars, de l’incroyable engouement qu’a provoqué sa sortie, ou encore de la campagne publicitaire gigantesque chargée de le promouvoir en même temps que ses produits dérivés. Récemment « Le Monde » lui consacrait un éditorial et une page entière où il décrivait cette ruée nocturne sur les avant-premières qui n’ont pu accueillir tous les fans malgré les milliers de places mises à leur disposition.
Vous imaginez que ce n’est pas le genre de film que j’ai l’habitude d’aller voir. Pourtant, j’ai voulu confronter l’impression que m’avait laissé, il y a environ vingt-cinq ans, « L’Empire contre-attaque » avec celle que me ferait la conclusion de l’interminable saga. Quelle déception ! Sur un plan technique, les effets spéciaux ont dû se perfectionner. Mais le choc d’autrefois a disparu. On est habitué à voir se déplacer dans l’éther les vaisseaux intergalactiques. Les scènes de bataille et les combats au sabre laser ont quelque chose de convenu et de lassant. Les acteurs ne sont pas très convaincants. Leur psychologie est fruste, leur histoire manque d’originalité, leur morale paraît bien simpliste, pour ne pas dire assez réac. Certes, on découvre ou on retrouve des personnages sympathiques tels que le sage Yoda, les deux robots, ou cette espèce d’iguanodon qui file à toute vitesse en poussant des cris rauques et qui s’arrête brusquement en secouant sa « crinière » comme un bon chien !
Au total, on pourrait parler d’une imagerie assez plaisante, d’un honnête divertissement pour enfants, s’il n’était question, une fois de plus, de conflits et de violence ainsi que d’une idéologie américaine sous-jacente et bien-pensante plutôt manichéenne. Mais ce qui me sidère, c’est que tant de jeunes (ou de moins jeunes) adultes se prennent de passion pour une œuvre banale qui crée parfois des sentiments proches de l’ennui. Je crains que les espaces intersidéraux où elle se déploie ne s’accordent que trop bien avec le vide sidéral qui les mine, qui les dissout, qui en fait la proie consentante de toutes les manipulations et les réduit à l’insignifiance.
Je rappelle que le terme de crachat désigne familièrement les insignes attribués aux grades supérieurs de la légion d’honneur et, en particulier, les plaques de grand officier et de grand-croix. Le général Clément Thomas, s’adressant à l’Assemblée nationale en juin 1848, osa dénigrer les croix de la légion d’honneur en les traitant de « hochets de la vanité » et il alla même jusqu’à souhaiter la disparition de l’une des institutions les plus vénérables et les plus prestigieuses fondées par napoléon le grand. Le misérable ! La punition ne se fit point attendre. Il fut démis de ses fonctions de commandant en chef de la Garde nationale de la Seine. Mais le pire restait à venir. La sainte Providence, qui a tout le temps devant elle et met souvent en pratique le fameux adage : « La vengeance est un plat qui se mange froid ! », l’attendait au tournant vingt-trois ans plus tard, lorsque, en compagnie de son collègue le général Lecomte, il fut lynché, le 18 mars 1871, par la foule montmartroise qui donna ainsi naissance à la Commune.
Bien fait pour lui ! Car enfin, n’est-il pas tout à fait légitime et souhaitable que l’Etat français reconnaisse officiellement les services « éminents » rendus par les plus méritants de ses enfants, à qui l’on va permettre de les étaler et de les arborer publiquement sous la forme symbolique d’un colifichet susceptible de leur valoir l’estime et la reconnaissance de leurs concitoyens, eux-mêmes d’ailleurs stimulés par d’aussi glorieux exemples et incités à les imiter. ? C’est bien ce que devait penser un Jules Renard, dont l’ironie froide et distanciée ne l’empêche pas de nous raconter dans son « Journal » comment il a remué ciel et terre pour obtenir le ruban rouge. Ses relations plus ou moins haut placées l’ayant averti que l’affaire était très bien engagée, le voilà qui compulse fébrilement les journaux à chaque nouvelle fournée et qui fait presque de la dépression lorsqu’il constate qu’il ne figure pas encore sur la liste des heureux élus. Enfin arrive le jour béni et notre heureux récipiendaire nous explique avec quelle satisfaction il accroche son bout d’étoffe au revers de sa veste et à celui de son manteau, lorsque celui-ci recouvre celle-là ! Il note avec gourmandise les expressions d’admiration, de jalousie ou de dépit qu’il croit relever sur les visages « d’amis » aussi obsédés que lui par la suprême récompense ! Les choses n’ont apparemment pas beaucoup changé. Un siècle plus tard, « Le Monde » du 11 mai 2005 consacre un article au bon beur de droite Azouz Begag, intellectuel, chercheur, écrivain etc.., devenu un « notable lyonnais », qui, proposé à ses turbulents congénères comme un modèle de sagesse et de « réussite », vient d’être nommé ministre après avoir tout récemment déclaré à celui qui devient donc son patron (D. de Villepin) et qui, en tant que ministre de l’Intérieur, lui remettait il y a quelque temps la légion d’honneur, qu’il vivait ainsi « le plus grand jour de sa vie ». Et lui aussi se réjouit de bénéficier des hommages que lui vaut cette décoration. « Elle revêt, dit-il, une importance considérable dans l’imaginaire collectif ». Au point que « dans la rue, les gens le saluent, le félicitent, l’embrassent même ». Je n’ose imaginer les transports d’allégresse que va déclencher sa nouvelle et si haute promotion. Espérons qu’il en ressortira vivant !
Evidemment, il y a l’éternelle cohorte des envieux, des aigris et des ratés. Certains prétendent que, passé l’âge des médailles en chocolat, aucun être vraiment sorti de l’infantilisme ne devrait plus s’intéresser à ce genre d’objets, même fabriqués dans une matière différente. D’autres mauvais esprits affectent de se poser des questions sur les critères d’attribution. Ils observent que la légion d’honneur vient illustrer beaucoup moins des pratiques vertueuses que des exploits douteux, des activités contestables et des œuvres souvent sujettes à caution, qu’on la confère à des gens plus ou moins fortement médiatisés faisant partie de cette caste de nantis qui se favorisent mutuellement et qui voient dans cette distinction un avantage supplémentaire confirmant les autres et ne faisant que s’ajouter à leur liste. Selon eux, l’abbé Pierre ou la sœur Emmanuelle n’auraient pas grimpé aussi haut dans la hiérarchie de l’Ordre s’ils n’avaient profité d’une aussi abondante publicité. Mais, à côté d’eux, des milliers d’infirmières, par exemple, qui vont s’échiner pendant 40 ans au service d’autrui, dans l’obscurité ainsi que dans des conditions de travail, de vie et de rémunération plus ou moins précaires, ne seront pratiquement jamais l’objet de la reconnaissance publique. Il en est même qui parlent de magouilles caractérisées, sans se rendre compte qu’on n’en est plus à l’époque (1887) où le député Wilson, qui avait épousé la fille du président de la République Grévy, était impliqué dans le scandale du trafic et de la « vente » des décorations, contraignant ainsi son beau-père à démissionner et poussant les chansonniers à s’esclaffer :« Ah ! quel malheur d’avoir un gendre ! ».
Mais attention ! Qu’on ne me confonde pas avec ces pisse-vinaigre frustrés qui ne débinent un merveilleux cadeau que parce qu’ils sont furieux d’en être privés par leur seule médiocrité ! La légion d’honneur m’inspire la plus vive considération. L’ennui, c’est que je ne suis pas payé de retour. Une initiative amicale, à laquelle j’ai été très sensible tout en lui demeurant, bien entendu, parfaitement étranger, a eu pour effet l’introduction en haut lieu, il y a déjà quelque temps, d’un dossier remarquable où sont détaillées les évidentes et multiples raisons pour lesquelles je devrais être distingué du vulgum pecus. Eh bien, vous le croirez si vous voulez, rien ne s’est produit. S’agit-il d’un enlisement administratif ou du geste caractérisé d’un fonctionnaire mesquin qui a perçu d’emblée l’immensité de l’abîme qui me séparait de lui et a voulu me le faire payer ? Je me perds en conjectures et j’ai le sentiment d’être victime d’une atroce injustice. Je vous laisse le soin de juger sur pièces en vous indiquant comment, selon moi, les choses auraient dû se dérouler.
Dès les années 70, je me suis mis à dénoncer avec une extrême virulence les innombrables défaillances et débordements de l’Etat français en montrant qu’ils ne consistaient pas en actes isolés et accidentels, en d’innombrables « dysfonctionnements » liés à l’inévitable faiblesse humaine, mais qu’ils procédaient de sa nature foncière et de son origine la plus ancienne, à l’image d’une suppuration putride continuelle, ou à celle des taches de couleur que le peintre pointilliste projetait sur sa toile et qui finissaient par se rejoindre pour former une effigie globale, cohérente et permanente, et manifester une intention précise, celle, dans le cas qui nous occupe, de la clique des profiteurs qui détiennent l’Etat, qui se confondent avec lui et qui ne peuvent l’exploiter au mieux de leurs intérêts qu’en produisant sans arrêt dévoiements, carences volontaires, violences, mensonges, inégalités, injustices, persécution répressive etc.. Ces précieuses révélations auraient dû susciter, de la part de cet Etat que je mettais gravement en cause, de grandes cérémonies officielles de repentance, l’engagement de s’amender et de repartir sur des bases entièrement nouvelles, ainsi qu’une réaction de gratitude à mon égard pour l’exceptionnelle lucidité et l’esprit civique dont j’avais fait preuve et qui auraient dû, tout naturellement, me valoir la croix de chevalier de la légion d’honneur.
Je me suis ensuite attaqué à un autre gros morceau, à l’ensemble des relations préhumaines et à toutes leurs formes, telles qu’elles sont pratiquées dans les collectivités arriérées et perverses qui sévissent depuis environ dix mille ans à la surface de la Terre et où nous sommes parqués comme dans d’immenses camps de concentration. Je vous épargnerai le détail, ce n’est pas ici le lieu de l’exposer. Je dirai simplement que tout y est passé : la sexualité artificiellement codifiée ou dépravée qui nous est imposée, l’admirable « amitié », angélique, épurée et sublimée, qui est portée aux nues afin qu’elle joue bien son rôle castrateur ...et générateur de tant de frustrations, d’équivoques et d’ambiances malsaines, le couple traditionnel effroyablement limitatif et étouffant, l’horrible « famille » qui, stipendiée par l’Etat, est chargée de transmettre et de perpétuer les tares sociales, de conditionner les enfants, de les faire rentrer dans tous les moules et d’assassiner leur génie et leur spontanéité subversive, l’épouvantable isolement, le désespoir, parfois avant-coureurs du suicide, dans lesquels croupissent tant de jeunes ou de vieux, de ruraux ou de citadins, de malades et d’handicapés, de disgraciés, laids, obèses, de marginaux, de dissidents, de pédés etc.. au sein d’une pseudo-société fondée sur le culte d’une certaine beauté physique, sur la rentabilité, le conformisme, la peur, la méfiance, les divisions et la haine, toutes conditions impératives que les privilégiés ont avantage à faire prospérer pour maintenir leur prospérité. En guise de remerciement pour ces analyses fulgurantes, l’Etat ne pouvait faire moins que de m’attribuer la rosette d’officier de la légion d’honneur....et pourtant !
Poursuivant mes investigations, j’en suis arrivé à fustiger avec la plus grande énergie les relations destructrices et criminelles que la préhumanité perpètre au détriment de la planète qui l’héberge et des autres hôtes qu’elle y côtoie et avec lesquels elle aurait dû établir des rapports de paix, d’harmonie et d’amour, en vertu d’une communauté d’origine et de destinée. Or elle s’enfonce, au mépris de tout bon sens, de toute logique et de ses intérêts bien compris (ne parlons même pas de motivations plus élevées !) dans un processus opiniâtre de mort qui présente à la fois le caractère d’une absurde folie suicidaire, lorsqu’elle attente de plus en plus gravement aux ressources et à la vie de sa Mère nourricière, et les traits abominables d’une cruauté meurtrière sans limite et sans excuse, lorsqu’elle massacre chaque année des millions d’animaux innocents qui ne demandent qu’à vivre et qu’elle extermine sans aucune nécessité puisque, contrairement à ce qu’elle raconte, elle n’en a aucunement besoin ni pour se nourrir, ni pour se vêtir, ni pour se soigner. Elle parvient ainsi aux extrêmes de son primitivisme et de sa barbarie, en particulier lorsqu’elle fait souffrir les « bêtes » (qui le sont moins qu’elle !) par plaisir et par sadisme dans les chasses à courre, les combats de coqs, le gavage des oies, les corridas et quantité d’autres manifestations répugnantes d’une abjection qui est pratiquée, partagée, encouragée (je le dis avec une colère, une indignation, un chagrin indicibles) par les trois monothéismes qui se sont adonnés ou se livrent encore aux sacrifices d’animaux (pour des raisons religieuses !) et ne formulent aucune objection contre les abattoirs et les laboratoires de vivisection. Ces attitudes inqualifiables, éventuellement recommandées dans des livres prétendument « sacrés », constituent, en fait, des insultes blasphématoires et sacrilèges à l’adresse de Dieu et de sa Création. Si ce cri de douleur et de honte avait été entendu par l’Etat, celui-ci se serait fait un plaisir et un devoir de me conférer la cravate de commandeur de la légion d’honneur !
M’élançant ensuite vers les hautes cimes de l’esprit, j’ai stigmatisé avec force les abus intolérables commis par des rationalistes intolérants (en fait, les pires ennemis de la raison !) qui réduisent celle-ci à l’une de ses fonctions (la logique de la causalité), rejettent son emploi symbolique, condamnent et ridiculisent les autres formes d’approches du réel et ceux qui les pratiquent, en prétendant qu’il ne peut s’agir là que de superstitions et de mentalité primitive ou d’animisme, vont même jusqu’à réclamer pour eux (experts et spécialistes qui sont les seuls à penser droit et à détenir la Connaissance) la conduite des affaires de la Cité, qui, enfin, proclament bien haut (je résume très vite et reviendrai sur ces questions essentielles) que, désormais, tout être intelligent et informé ne pourra qu’adopter les thèses déterministes, matérialistes et athées qui proscrivent tout finalisme au profit exclusif du Hasard, de l’Absurde, de la Contingence et de la Mort complète et définitive. Ne me parlait-on pas récemment d’un psy affirmant qu’une « pensée saine » est incompatible avec la croyance en une survie ! Brrr ! Ca fait froid dans le dos ! Vous comprenez bien que mes interventions courageuses en un domaine aussi important auraient dû entraîner mon élévation à la dignité de grand officier de la légion d’honneur.
Mais ce n’est pas tout. Je me suis également occupé de l’âme et de son Hôte privilégié. Ainsi que vous le devinez, je m’en suis pris à tous les négateurs ou diffamateurs de Dieu, pas seulement aux « penseurs » à la mode, aux petits maîtres qui s’exhibent à la TV pour vendre leurs dernières œuvres comme le feraient des fabricants de dentifrices, mais aussi aux religions établies qui Lui font dire ou qui Lui font faire des abominations, souvent (et c’est un comble !) par le truchement de textes qu’on Lui attribue, à ceux qui le confondent, soit avec un tourbillon d’énergie baptisé Grand Tout, soit avec une vue irréelle de nos faibles esprits, soit avec une simple façon de parler, soit avec de fausses « Transcendances » telles que l’Amour ou l’Art, ou encore à ceux qui en font un consolateur et un refuge commodes pour nos peurs et pour nos angoisses, sans parler de ceux qui Le dissolvent et qui Le déshonorent en Le compromettant avec l’argent, le pouvoir, des « spiritualités » complètement aberrantes, des doctrines pseudo-scientifiques ou pseudo-historiques, des morales ou des normes juridiques, culturelles ou cultuelles inhumaines, puritaines et fondamentalistes, avec des politiques nationalistes et impérialistes. Je n’ai même pas épargné certaines « techniques » de méditation, de respiration ou (que sais-je ?) de ..manducation, pourquoi pas, ainsi que d’autres postures, gestes ou traitements corporels pris beaucoup trop au sérieux et qui conduiraient presque immanquablement, de par leur propre efficacité, à une union avec Dieu qui, en fait, ne se situe pas au niveau des méthodes, des bricolages et des trucs, ainsi qu’on le croit parfois naïvement, mais à laquelle on ne parvient plus ou moins qu’au prix d’un engagement ascétique et mystique plénier qui ne fait que répondre à Son appel. On ne fait pas la conquête de Dieu à la force du poignet, comme s’il pendait au sommet d’un mât de cocagne, pas plus qu’Il ne nous impose quoi que ce soit. C’est à nous de décider que nous allons nous laisser faire et « opérer » par Lui. Le consentement à Son action transformante constitue la plus haute forme de notre liberté. Pour avoir développé des considérations aussi élevées, qui touchent au sommet, j’aurais dû, concomitamment, atteindre le plus haut degré de la légion d’honneur et recevoir le grand cordon que j’aurais honoré, en le portant, au moins autant qu’il m’eût distingué.
Mais il n’est pas trop tard. On peut toujours espérer une conversion de l’Etat français qui prendrait enfin conscience de sa coupable négligence. J’ai calculé qu’en respectant les intervalles prévus par la loi il serait possible de faire coïncider l’attribution (tellement méritée) de la grand-croix à mon humble personne avec mon centième anniversaire ! Je vous donne donc rendez-vous en 2032 pour fêter avec moi un si heureux événement ! Mais, au fait, j’y pense : si j’étais, une fois de plus, victime de l’insigne mauvaise foi de certaines personnes haut placées, je pourrais peut-être tenter ma chance du côté de l’Académie française. Après tout, les vertus et qualités littéraires dont je puis me targuer soutiennent aisément la comparaison avec les maigres lauriers ornant le front dégarni de plusieurs membres de cette auguste assemblée...et un habit vert vaut bien un ruban rouge !
Un éditeur c’est bon à prendre
Et mes aïeux en trouvant un,
Aussitôt le menèrent pendre :
Ainsi soit de tout importun.
P. J. Toulet
Rassurez-vous : je n’ai pas l’intention de faire subir aux éditeurs un aussi triste sort, mais de dénoncer leur « dictature », encouragée, il est vrai, par les contraintes auxquelles ils sont assujettis. On ne cesse de nous répéter que la liberté d’expression constitue l’un des « socles » fondamentaux sur quoi s’appuie toute véritable démocratie. S’il en est bien ainsi, la France ne saurait évidemment prétendre à cette belle qualification, et sa seule consolation résiderait dans le fait que beaucoup d’autres pays (pour ne pas dire leur totalité) partagent la même imposture. Je ne vais pas ici entrer dans le détail et énumérer les innombrables situations et circonstances où la liberté d’expression, en dépit de l’abondance et de la diversité médiatiques, est limitée, menacée, bafouée ou purement et simplement supprimée, de manière ouverte ou sournoise. Je me bornerai au cas de l’édition. En vertu des grands principes et des nobles Déclarations, tout citoyen devrait avoir la possibilité effective de communiquer ses pensées à tous les autres, en particulier par le biais du livre. La question n’est pas de savoir si ses écrits rencontrent les goûts et les espoirs de gain de tel ou tel éditeur, mais de respecter et de faire respecter un droit fondamental. Il n’y a même pas à se demander si le manuscrit est intéressant en soi. Selon quels critères en juger ? La seule exigence légitime, me semble-t-il, concernerait l’existence chez l’auteur d’un authentique souci d’expression, sincère et sérieux, et d’une volonté d’élaboration dont les résultats seraient proportionnels à ses capacités.
Une fois de plus, quelle hypocrisie ! Les soi-disant libertés dont nous jouirions ne sont, tout au plus, que des non-interdictions purement formelles et théoriques, nullement assorties de conditions pratiques de réalisation. A quoi bon les proclamer quand on sait pertinemment qu’un nombre très important de gens ne disposeront jamais des moyens concrets (financiers, relationnels, médiatiques etc..) leur permettant d’en user pour de bon. Est-il admissible que l’exercice d’un droit fondamental soit soumis à l’appréciation d’un particulier qui, en tant que tel, a parfaitement le droit d’aimer ou de détester un ouvrage, mais certainement pas (bien qu’il ne cesse, comme tous ses congénères, de se l’arroger) celui de décréter sa mort sous prétexte qu’il ne lui plaît pas ou qu’il n’existerait pas de public lui correspondant. Certes, on peut comprendre que cette dernière considération le retienne, mais alors, c’est tout le système qui est à revoir (dans ce domaine comme dans tous les autres, d’ailleurs !). Car il est intolérable que les questions d’argent prennent le dessus au point d’interdire la mise en œuvre d’une prérogative « citoyenne » que tous les tartufes officiels s’accordent à présenter comme essentielle ! Ainsi que je l’ai maintes fois répété, il apparaît clairement, à travers cet exemple et une infinité d’autres, que les grandes libertés publiques qui devraient constituer le trésor commun de tous les « citoyens », dans lequel ils pourraient puiser à égalité entre eux, est, en fait, confisqué et « privatisé » par des minorités qui l’utilisent à la façon d’un monopole et à leur profit exclusif.
Loin de moi l’idée que toutes les œuvres publiées par les éditeurs ne valent rien ! Mais il est évident que certaines autres ne trouveront jamais preneur, du fait de leur singularité. Les petites maisons s’assignent des créneaux étroits ou ne peuvent se permettre le moindre échec, qui les ruinerait. Les grandes concentrations éditoriales ne songent qu’à faire du fric en exploitant les filons à la mode ou la notoriété des « auteurs ». Je mets ce mot entre parenthèses parce que beaucoup d’entre eux ne méritent pas cette appellation. Comme le fait remarquer Alfred Grosser dans son ouvrage récent : « La France semblable et différente », certains « écrivains » connus se permettent des « erreurs ou des plagiats » scandaleux. D’autres ne font que rabâcher, sous des formes qui varient à peine, les thèmes dont sont entichées des foules que l’on caresse dans le sens du poil et auxquelles on apporte une provende soigneusement concoctée selon des recettes qui ne laissent rien au hasard. Il arrive souvent que des « auteurs », incapables de bâtir correctement une phrase et de l’écrire sans une multitude de fautes d’orthographe, ou désireux de servir une bonne cause sans pour autant s’embarrasser d’un travail d’écriture, s’en remettent aux bons soins de nègres qui, parfois, les compromettent. Le même Alfred Grosser cite le cas significatif d’une personnalité estimable répondant piteusement au tribunal qui lui reprochait de larges « emprunts » qu’il n’avait même pas lu le livre où ils se trouvaient et qu’il s’était contenté de le signer ...sans doute, j’imagine, pour le faire bénéficier de sa notoriété. Les « auxiliaires d’écriture » exercent surtout leur talent en faveur de vedettes plus ou moins incultes, ignorantes et analphabètes qui publient des livres de souvenirs, d’interviews ou de réflexion ( !). On va même, c’est le comble du ridicule, jusqu’à solliciter leurs avis sur les grands problèmes de l’heure ou sur les éternelles grandes questions métaphysiques, auxquels ils n’ont jamais songé, ne serait-ce que pendant cinq minutes de leur existence. Dès qu’ils déposent une crotte, un marchand de papier avisé (ou plusieurs en concurrence) se précipite et la ramasse pour fertiliser son terreau éditorial ! Chaque année, des tonnes de niaiseries, parfaitement vaines et inutiles, sont imprimées pour sacrifier à l’air du temps et, par là même, satisfaire une clientèle dont l’arriération et le primitivisme constitueront une source intarissable de fructueuses affaires pour des fabricants qui cherchent à les améliorer en poussant les abus et l’indiscrétion jusqu’à exiger une réécriture, au moins partielle, des manuscrits et à leur imposer les titres de leurs choix.
Bien sûr, de telles aberrations n’existeraient pas si nous vivions dans une République, animée par... quels mots choisir ? ...disons, par exemple, un idéal de liberté, d’égalité et de fraternité (comme vous le voyez, nous sommes en pleine chimère), une République qui ne serait donc pas étouffée par un Etat manié comme une mitrailleuse par ses « servants » privilégiés au détriment du plus grand nombre, mais servie par des formes d’organisation toutes différentes offrant à chacun la possibilité de se faire entendre et qui, dans le cas qui nous occupe, auraient mis en place des structures d’impression, d’édition et de diffusion permettant à tout citoyen qui le souhaiterait de publier ses écrits à bon compte et même gratuitement, puis d’en faire connaître l’existence et le contenu à tous les autres, qui pourraient se les procurer, éventuellement, là encore, sans bourse délier. Il n’y aurait donc ni acheteurs, ni vendeurs, ce qui rendrait leur dignité tout aussi bien au livre, qui cesserait d’être traité comme une marchandise, qu’à l’auteur qui ne prostituerait plus le produit de sa pensée, de son imagination et de sa sensibilité. Evidemment, nul ne serait obligé de lire ce qui lui déplairait et chacun conserverait entier son droit de critiquer, de contredire et de réfuter.
Voilà un exemple flagrant de ces carences étatiques que je stigmatise depuis plus de trente ans, qui ne sont évidemment pas le fruit du hasard ni de défaillances techniques qu’on s’efforcerait de corriger, mais qui sont volontairement établies pour creuser les inégalités, maintenir la suprématie des cliques et des mafias, et réduire au silence les gêneurs.
Vous comprendrez que, dans ces conditions, la seule possibilité, extrêmement réduite, qui nous reste pour atteindre le public consiste à faire imprimer nous-mêmes, à nos frais et à faibles tirages, des livres dont nous n’avons pas les moyens d’assurer la « promotion », sinon par le biais très imparfait d’Internet. Nous devons consentir des dépenses beaucoup trop élevées, avec, pour seul résultat, la satisfaction ( !) de voir s’empiler des bibelots inutiles qui seront recouverts de poussière avant qu’un seul libraire accepte de s’en encombrer à titre de dépôt, les membres de cette profession considérant généralement qu’un ouvrage auto-édité n’a forcément essuyé que des refus et qu’il est donc nul et invendable. Sans compter l’humiliation ressentie par ce recours à la mendicité ! « Silence au pauvre », comme disait déjà Lamennais. A moins qu’on ne se contente des ambitions très limitées qu’affichait (sincèrement ?) Stendhal lorsqu’il prétendait n’écrire que « pour cent lecteurs » !
J’emprunte le titre de ce texte au premier « roman automobile » de la littérature française que fit publier en 1907 Octave Mirbeau, qui le baptisait ainsi du numéro d’immatriculation de sa propre voiture. Complètement ringard du fait de mon âge, j’en suis resté aux conceptions et aux pratiques décrites dans ce très intéressant ouvrage. C’est vous dire que j’ai un siècle de retard. Aussi drôle que ça puisse vous paraître, pour moi, la voiture automobile n’est pas d’abord un moyen de transport, mais, avant tout, un merveilleux joujou. L’engin, par lui-même, constitue une parenthèse dans l’espace, une sorte d’abri qui vous met à couvert, un cocon où vous pouvez vous reprendre et vous retrouver. Et lorsqu’il se met en mouvement, il devient aussi une parenthèse dans le temps.au sein de laquelle vous avez loisir de rêver, d’imaginer, de réfléchir, de donner audience à vos pensées à moins que vous ne préfériez laisser votre esprit en jachère se reposer et se détendre, ou vagabonder à son aise, la bride sur le cou. Bien sûr, vous pouvez aussi contempler le paysage, écouter de la musique ou deviser avec des amis. Et ces occupations ou cette absence de préoccupations seraient tout à fait conciliables avec une conduite prudente sur des routes qui ne seraient pas trop chargées et où les gens rouleraient dans le calme, la bonne humeur et le respect d’autrui.
En fait, comme vous ne le savez que trop, ce tableau idyllique n’a rien à voir avec la réalité. Faut-il rappeler les méfaits, pour ne pas dire les ravages, exercés non par des machines « innocentes », mais par l’usage complètement dépravé qu’on a pris l’habitude d’en faire depuis des décennies. Comme je le répète souvent, la préhumanité a le « génie » de pervertir et de retourner contre elle-même les admirables créations sorties de ses mains et de son esprit. Pour ne parler que de la France, citons comme des banalités, les accidents, les milliers de morts et de blessés, les encombrements, la pollution par le bruit et par les gaz, la défiguration et l’empoisonnement des villes où la présence envahissante des voitures individuelles a largement supprimé le plaisir d’y vivre. Sous prétexte de faciliter la circulation et le stationnement, on ne cesse de construire des parkings et des parcmètres payants qui jouent le rôles « d’aspirateurs » à voitures, ce qui aggrave la situation, mais présente l’avantage de fournir des ressources importantes à l’Etat et aux collectivités locales par le biais des taxes (dont le montant est évidemment plus lourd à supporter pour les gens peu fortunés : une inégalité de plus au détriment des plus pauvres )...et des amendes ! Une enquête récente montrait que l’extension démesurée et désordonnée de certaines villes tenait à la prolifération des nouvelles structures en faveur ( ?) de la voiture. Et le maire de Lyon déclarait, il y a peu, que le stationnement payant serait institué sur toute la surface de sa commune.
A quoi il faut tout de même ajouter, en dehors même des calamités que je viens d’évoquer, « l’ambiance » qui règne habituellement sur les routes et qui constitue pour nous un pain quotidien très dur à avaler, propre à nous rester en travers de la gorge. Le gouvernement se félicite de la diminution du nombre des victimes. Certes, mais il nous trompe lorsqu’il affirme qu’elle serait le fruit d’un changement de comportement des Français. Ce que je veux bien croire, c’est que sur certains itinéraires particulièrement dangereux et surveillés, les automobilistes ont fait un effort par peur des contraventions et des gendarmes. Mais il n’existe chez eux aucune véritable « conversion ». Depuis vingt-cinq ans, je parcours chaque semaine un même trajet d’une centaine de kilomètres sur lequel ne se presse pas la maréchaussée. Eh bien, j’observe les mêmes excès de vitesse, les mêmes franchissements de ligne continue et, au-delà des infractions caractérisées, d’innombrables goujateries et mufleries qui attestent chez ceux qui les commettent tout à la fois un manque de sang-froid et de dignité personnelle, la volonté d’en imposer et une incroyable discourtoisie (appréciez ce mot délicieusement vieillot que j’emploie ici à dessein !). Depuis 43 ans que je conduis, je crois bien n’avoir jamais vu un motard respecter une limitation de vitesse, dès lors que la disposition des lieux lui permettait de n’en tenir aucun compte ! La plupart des gens, lorsqu’ils aperçoivent une voiture devant eux, ne peuvent s’empêcher de vouloir la rattraper et la dépasser à tout prix. C’est leur honneur qui est en jeu ! Il en est qui risquent l’accident et ne se privent pas de vous faire une queue de poisson pour le seul plaisir de gratter une place, celle que vous auriez dû occuper. Et que dire des seigneurs de la route, certains chauffeurs de poids lourds ou possesseurs de grosses cylindrées, qui tentent de vous intimider et de vous terroriser, en particulier si vous n’allez pas à l’allure qui leur convient. Vous avez des impatients qui ne souffrent pas un quart de seconde de retard lorsqu’il s’agit de démarrer au passage d’un feu vert ou qui, de toute façon, klaxonnent systématiquement, ainsi qu’en toute autre occasion réelle ou imaginaire. Le défoulement de la colère peut s’exprimer simultanément par des gestes menaçants et des insultes qui évoluent parfois jusqu’à l’immobilisation du véhicule ennemi et au tabassage de son occupant. Si un Martien venait étudier les conditions de la circulation routière terrestre, il déduirait sans doute que les chiffres inscrits sur les panneaux, par exemple 90, correspondent soit à une vitesse obligatoire (conviction qui naîtrait en lui de l’expression d’agacement lisible sur tant de visages avisant un plouc, un débile ou un vieillard forcément gâteux qui ose ne rouler qu’à 70 ou 80 !), soit à une vitesse... minimale ( !) (certitude qui lui viendrait de la satisfaction grandissante exprimée par les physionomies d’automobilistes constatant la vitesse tout aussi grandissante (100, 110, 120 etc..) à laquelle se ruent ses compagnons de route qui l’invitent ainsi à prendre sa place dans un gymkhana général !).
Pour ma part, tous mes efforts tendent à aller le moins vite possible, afin de profiter au maximum de mon voyage. C’est comme dans la vie, où il faut veiller, pour en jouir et conserver sa liberté, à ne gagner que l’argent nécessaire, à limiter l’usage de son portable etc., non par un amour morbide de la pingrerie, de la misère ou de l’isolement, mais pour rester maître des choses et non devenir leur esclave, pour préserver la qualité des vraies relations en évitant qu’elles ne dégénèrent en vaine « communication » et en caquetages aussi creux qu’interminables. Rassurez-vous : je ne me traîne pas à 50 ou 60 sur les voies très fréquentées, au risque de former à moi seul un bouchon gênant et dangereux, mais j’avance à un rythme calme, soutenu et modéré, ce qui est déjà abusif et insupportable. J’ai un autre tort qui rend mon cas indéfendable et mon attitude impardonnable : j’observe strictement le code de la route. La mise en pratique de cette résolution confine parfois à l’héroïsme. Lorsqu’à l’intérieur d’une localité dont la configuration, reconnaissons-le, n’exige pas absolument qu’on la traverse à 50 ou lorsque, sur un parcours assez long, vous devez vous restreindre à 70 et que vous vous infligez ces contraintes, voyant grossir derrière vous une file d’engins excédés et sentant, de ce fait, monter en vous des complexes de peur (ne vont-ils pas m’emboutir ?) et de culpabilité (je les empêche de passer, eux qui volent certainement vers des activités et des buts aussi louables qu’urgents), lorsque, dis-je, en dépit d’une situation aussi éprouvante, vous n’accélérez pas d’un pouce et maintenez stoïquement votre allure, vous entrez peu à peu dans la peau et la psychologie d’un antique martyr chrétien jeté aux bêtes !
Bien sûr, tout le monde ne participe pas au même degré à la foire d’empoigne qui règne sur les routes. Mais le nombre des personnes plus ou moins excitées et forcenées qui y sévit, sans parler de celles dont l’agressivité et les tendances violentes présentent un caractère pathologique, est si élevé qu’elles créent toutes ensemble une situation d’angoisse et d’insécurité, générale et permanente, aussi préjudiciable que détestable. Pouvait-on, pourrait-on encore éviter les fléaux engendrés, bien malgré lui, par le véhicule automobile ? Oui ou non, selon que l’on envisage la surface illusoire des choses ou leur fond véritable !
Dans le premier cas, on est fondé à affirmer que, dès avant la guerre de 14, il était possible de prévoir, et donc d’empêcher, la catastrophe actuelle. Les embouteillages parisiens annonçaient clairement ce qui se mettrait inéluctablement en place, si l’on n’y prenait garde. Et je suis donc amené à dénoncer une fois de plus l’impéritie criminelle de l’Etat français (c’en est un exemple magistral !), son incapacité à se projeter dans l’avenir ou son refus de le faire, son inertie ou sa complaisance, d’autant plus scandaleuses qu’à cette époque les mesures nécessaires pouvaient être prises sans soulever un tollé unanime. La distinction capitale, qui aurait dû guider toute la politique en ce domaine depuis un siècle, consistait à bien faire la différence entre les simples déplacements de personnes ou de marchandises, qui présentent un caractère utilitaire (qu’il s’agisse de rejoindre un lieu de travail, une station de vacances...ou une usine) puisque leur but est de franchir un maximum de distance en un minimum de temps, qui devaient être assurés presque exclusivement par les transports en commun urbains ou territoriaux, et les voyages, excursions et randonnées qui présentent un caractère ludique, touristique, culturel, qu’effectue une personne seule ou accompagnée d’un petit groupe de parents ou d’amis, sur le mode de la détente, sans se presser, et dont l’instrument de réalisation idéal était, naturellement, la voiture individuelle. L’application de ces principes conduisait, sinon à une proscription, du moins à une extrême limitation de son usage (étroitement réglementé) en ville où auraient tout de même continué à circuler (dans de bien meilleures conditions) non seulement les vélos, mais les véhicules d’intérêt général (ambulances, voitures de pompiers ou de police..) et même quelques taxis (de préférence non polluants) pour certaines personnes âgées, malades, infirmes, désireuses de faire des courses ou des visites au moindre coût de fatigue.
Evidemment, ce système ne pouvait fonctionner que si les transports en commun, à l’intérieur et à l’extérieur des agglomérations, étaient devenus commodes et attractifs au point que les gens n’eussent même plus envie de prendre leur voiture. De la même manière, le ferroutage s’étant universellement imposé, le rôle des camions se serait borné à acheminer leur chargement sur les faibles distances séparant la gare la plus proche du lieu de destination. Bien sûr, l’administration s’étant fortement humanisée et faisant preuve désormais d’intelligence et de sensibilité, aurait consenti à des exceptions, soit provisoires et individuelles, soit permanentes, concernant, par exemple, les voyages organisés. En définitive, les paysages urbains et routiers, ainsi que les modes de vie auraient été complètement transformés. Les citadins se seraient réapproprié leurs villes et auraient recouvré la joie d’y vivre de manière saine, agréable et paisible. Quant aux routes, désormais parcourues par des véhicules à l’humeur flâneuse et baladeuse, toujours prêts à ralentir et à s’arrêter pour contempler ou visiter quelque site pittoresque ou monument remarquable et conduits par des gens calmes et affables, elles n’auraient plus ressemblé à des champs de courses d’obstacles, surchargés et dangereux, mais, comme disait une vieille chanson scoute, « elles auraient été là, devant nos maisons, comme des amies » à « l’appel » séduisant et irrésistible. On se serait encore adonné quelquefois à des pointes de vitesse, mais pour s’amuser, non dans la tension, la fébrilité ou par nécessité, et de manière exceptionnelle, car le plaisir aurait vite disparu, si on s’y était livré trop souvent. Les autoroutes auraient perdu une grande part de leur attrait, de leur utilité...et de leur trafic. Les dépenses gigantesques effectuées, soit pour étendre la tyrannie de la voiture et son extension lépreuse, soit pour construire des infrastructures destinées à assurer plus ou moins efficacement (et plus ou moins sincèrement !) la sécurité des usagers de la route, auraient été, dans une très large mesure, épargnées. Prenons l’exemple des ronds-points, qui se sont partout multipliés depuis quelques années, au point que, dans beaucoup d’endroits où leur coût paraît très supérieur aux avantages qu’ils procurent, on peut se demander à qui ils profitent vraiment, aux automobilistes, aux entrepreneurs, ou à d’autres pouvoirs et intérêts, publics ou privés ? Près de chez moi, on va aménager à grands frais (950.000 euros !) un petit carrefour où se rejoignent deux routes de campagne dans des conditions actuelles de commodité et de visibilité très suffisantes pour prévenir le moindre accident, pourvu, bien sûr, que l’on observe une élémentaire prudence. De sorte qu’on est amené, une fois de plus, à s’interroger sur l’existence, les motifs et les buts de ces éventuels gaspillages officiels ou étatiques que j’ai déjà signalés comme faisant vraisemblablement partie des tares les plus souvent pratiquées par nos maîtres. Enfin, mais dans le cadre d’une refonte totale des mentalités et des institutions sociales, quantité de mesures décisives auraient pu être prises, qui auraient eu pour effet de nous délivrer complètement de la dictature exercée sur nous, grâce à notre consentement sado-masochiste, par nos voitures, en les remettant à leur vraie place de servantes obéissantes et dévouées : par exemple, des formules de « co-propriété » et d’usage communautaire auraient permis d’en réduire le nombre, de réaliser de substantielles économies individuelles et de favoriser les voyages conviviaux.
Tout comme moi, vous êtes frappés par le côté parfaitement irréel et chimérique de mes descriptions. Et c’est pourquoi, évoquant maintenant ce que j’ai appelé ci-dessus le fond des choses, qui appelle une réponse négative à ma question portant sur les chances de pouvoir remédier au « fléaux » provoqués par « l’inconduite » automobile, je répondrai que celles-ci sont pratiquement nulles et que l’on continuera à nous « administrer » de fallacieux cautères sur jambes de bois. La raison profonde, vous la connaissez. La mêlée furieuse et plus ou moins meurtrière (en tout cas, extrêmement stressante) qui se déploie sur les routes n’est que l’image symbolique et reproductrice de celle qui sévit dans la société tout entière. Partout on y recommande et on y célèbre les vices effroyables que sont la compétition, la vitesse, l’épate, la rage de surclasser, d’estourbir et d’écrabouiller les rivaux et concurrents. On se demande pourquoi, même à la suite de vertueuses et hypocrites admonestations, les gens renonceraient subitement et comme par miracle à ces pratiques universellement encouragées et récompensées, uniquement parce qu’ils pénétreraient dans leur habitacle. Bien au contraire, c’est pour eux une nouvelle et fantastique occasion (surtout s’ils disposent de l’engin surpuissant qu’ils sont enfin parvenus à acquérir) qui leur est offerte de manifester, avec plus ou moins de violence et de mépris d’autrui, leur « écrasante » et impitoyable supériorité. Le jeu de massacre routier, c’est un condensé complet et très typique (nous en verrons d’autres, comme dans la sphère du « sport ») des agissements destructeurs perpétrés couramment dans le monde primitif et barbare où nous suffoquons et que j’appelle, de ce fait, « préhumanité ».
Voilà. Je vous laisse méditer sur ces perspectives radieuses et promets de vous en faire découvrir bien d’autres au cours des mois prochains, en espérant qu’un jour, quand vous en aurez vraiment ras-le-bol, vous vous déciderez à agir. Ne me faites pas trop attendre, ou alors je ne pourrai participer à votre mouvement d’insurrection que sous la forme peu efficace des cendres auxquelles je serai réduit à ce moment-là. En attendant votre apparition ou ma disparition, je vous envoie des gerbes de bien tendres pensées !
P.S.
Dans son livre tout à fait remarquable et dont je vous recommande vivement la lecture, l ‘écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano consacre à la religion et aux méfaits de la voiture ainsi qu’à la décadence corrélative des transports publics un chapitre intitulé « L’impunité du moteur sacré » en tête duquel on peut lire ceci « Les droits de l’homme sont piétinés par les droits des machines. De plus en plus de villes, et surtout celles du Sud, sont interdites aux personnes. Impunément, les voitures volent l’espace humain, empoisonnent l’air et assassinent fréquemment les intrus qui envahissent leur territoire. En quoi se distingue la violence qui tue par la voiture de celle qui tue par couteau ou par balle ? » p. 227.