Sans doute est-il nécessaire, surtout en ce moment, de rappeler que le « système » a besoin d’une certaine dose de contestation. Cela lui permet de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Mais, ce qu’apprécie par dessus tout « le système », c’est précisément le fait que ses opposants (ou ceux qui se croient tels) fassent le travail à sa place, c’est-à-dire démolissent eux-mêmes d’autres opposants.
Surtout, et c’est le plus comique (ou le plus tragique comme l’on voudra), « le système » a besoin sans arrêt de bêtes noires, de brebis galeuses, de boucs émissaires, chargés de tous les maux, pour détourner l’attention, pour focaliser la rancœur, la hargne de toutes les victimes d’institutions d’autant plus criminelles et nuisibles qu’elles sont légales (entreprises, salariat, Bourse, Police, « Justice », etc.).
Parmi les phénomènes contemporains entrant dans le schéma général du processus du « bouc émissaire » figurent le problème des « sectes ».
Etrangement, ce problème fait quasiment l’unanimité chez les « gens de gauche ». Or, ils devraient être les premiers à se méfier d’une telle « unanimité » !
Certes, il n’est pas question de nier l’existence de personnes ou de mouvements sans scrupule, n’hésitant pas à exploiter la crédulité de leurs ouailles, pour s’en mettre plein les poches. Mais que l’on est loin du soi-disant fléau social !
En particulier, et ceci devrait faire réfléchir les « gens de gauche », alors que la police est mise en cause dans toutes les grandes affaires et dans des procès récents, que ce soit l’affaire Dils, les Irlandais de Vincennes, le Pasteur Doucet, Outreau, ou les commanditaires présumés de l’assassinat du Préfet Erignac, il n’y aurait qu’un domaine (celui des "sectes") où la police, et une police particulière encore (les Renseignements Généraux !), serait infaillible !, comme c’est étrange ! Comme il est étrange aussi que des anarchistes (la FA, notamment) emboîtent le pas aux Renseignements Généraux, ou que le très honorable Ras-le-front se serve sans sourciller des informations fournies par l’ADFI, association privée qui travaille depuis plus de 20 ans en étroite coopération avec les Renseignements Généraux !
La même prétendue gauche a crié au scandale lorsque les RG ont enquêté sur les partis de gauche et la mouvance contestataire ; a protesté contre les micros ou les écoutes téléphoniques. Or, la même gauche applaudit lorsque la police monte de toute pièce des dossiers de "sectes", dans lesquels des faits soit insignifiants soit parfaitement minoritaires sont montés en épingle pour compromettre une foule de gens et de mouvements dont le seul tort est de tenter de vivre ou de penser autrement, même si c’est farfelu ou délirant. Par exemple, il faut savoir que l’immense majorité (certainement de l’ordre de 95 %) des mouvements cités par la commission d’enquête parlementaire de 1996 comme étant des "sectes dangereuses" n’a jamais fait l’objet de condamnation pénale ou civile. La plupart n’a même pas fait l’objet d’une enquête ou d’une poursuite.
Le "phénomène des sectes" est démonstratif non pas de l’existence réelle de "sectes" (personne ne sait d’ailleurs vraiment ce qu’il faut entendre par là, ce qui est bien commode, vous en conviendrez, pour dénigrer qui l’on voudra), mais de l’état d’évolution d’une "société" qui fait tout pour susciter des points de fixation, des phobies, des hantises, sans doute pour exorciser ses propres démons. De même que les Renseignements Généraux se sont refaits une virginité sur le dos des "sectes" (en particulier après l’affaire Doucet), la "société" se contemple elle-même dans son miroir en se trouvant plus belle lorsqu’elle jette l’anathème sur les hérétiques de tout bord.
Rappelez-vous... « Un despote imbécile peut contraindre des esclaves avec des chaînes de fer ; mais un vrai politique les lie bien plus fortement par la chaîne de leurs propres idées », propos cités par Michel Foucault, dans « Surveiller et punir »... Naturellement, ces idées que chacun s’imagine être siennes, lui ont été savamment dictées et inculquées grâce à un matraquage permanent, depuis la plus petite enfance.
Certes, les « sectes » ne sont pas le seul point de fixation. Il y en a d’autres, mais ce n’est pas le lieu ici de les développer en détail.
Il n’y a rien de nouveau là-dedans et ce n’est indiqué qu’en matière de présentation, en espérant rencontrer un échos favorable qui pourra peut-être constituer le prémisse de ce que nous souhaitons depuis fort longtemps : réunir enfin certains des "gens de gauche", ceux qui sont réellement écœurés et lucides, avec certains des "spirituels", "religieux" ou "mystiques", ceux qui recherchent réellement à transformer la société, c’est-à-dire, pour ne pas tourner autour du pot, à faire disparaître Etat, capitalisme, propriété privée, etc.
Vous nous direz peut-être "pourquoi les réunir ?". La réponse est simple : tout ce qui se passe sur un plan politique et économique, le courant hyper-répressif, le sécuritarisme, la surveillance généralisée (y compris à l’encontre des enfants de trois ans !), la chasse aux étrangers (reconduites à la frontière, arrestations au faciès, conditions de rétention, complicité objective des juridictions administratives), le sentiment d’impunité de la police (renforcée par la jurisprudence honteuse et constante de la cour de cassation sur la rébellion), Outreau, la situation dans les prisons, la loi sur le terrorisme de janvier 2006, la montée en puissance de l’Europe libérale, la confiscation par les médias (d’ailleurs récupérés par l’Entreprise) de la liberté d’expression, la "crise" économique durant depuis maintenant 33 ans (1973, date du premier choc pétrolier), etc., etc., tout cela doit être mis en relation avec la crispation sur la laïcité et la hantise des "sectes". Tout est lié. Le discrédit jeté, grâce à la campagne anti-sectes, sur tout ce qui est hors normes, différent, "antisocial", contribue très efficacement à un conditionnement de masse destiné à maintenir les gens dans le giron du capitalisme et de l’Etat (une démonstration argumentée pourrait en être faite si nécessaire [Article de Duval]), ce que les "gens de gauche" ne veulent pas comprendre, eux qui au contraire font la chasse aux "sectes", au nom d’une conception rétrograde de la laïcité issu du comportement effectivement inadmissible des "religions" institutionnalisées ou "religions d’Etat" dans le passé, religions qui ont combattu et persécuté les mouvements et personnes dont je parlais plus haut (en somme l’Etat a repris le flambeau !).
En réalité, ce qui est en cause ici, c’est la possibilité même de chercher à vivre concrètement en dehors des schémas familiaux et économiques liés au système capitaliste. Et là est le lien avec le combat de gauche ! En jetant l’anathème sur des farfelus vivant en communauté, c’est la tentative concrète de vivre un véritable communisme qui devient suspecte. Rappelez-vous, l’un des critères permettant aux RG de dire qu’un groupe est une "secte" est le "détournement des circuits économiques traditionnels". Tout cela n’est pas innocent. Car enfin, pour vivre réellement et concrètement un communisme des biens et du travail, ne faut-il pas contourner et détourner le capitalisme !?
Et là encore, le lien avec le consentement-conditionnement, nécessaire pour la survie du capitalisme et de l’Etat, est clair : pour faciliter la démission individuelle, tout le mouvement communautaire a été dénigré. Aujourd’hui, parlez à un jeune de 25 ans de communauté, il vous parle immédiatement de "secte". Or, un changement réel de comportement, permettant de « court-circuiter » le capitalisme, passe nécessairement par des formes de communauté, au minimum en ce qui concerne le travail. Incontestablement, pour faire « autre chose » que le capitalisme, il faut supprimer le salariat. Tout le reste n’est que littérature et vœux pieux ! Et pour supprimer le salariat, il faut une mise en commun réelle des biens, du travail et des fruits du travail...
D’autre part, ne rejetez pas la main tendue. Ne jetez pas non plus le bébé avec l’eau du bain. Et admettez, au moins intellectuellement, qu’il puisse effectivement exister des gens se réclamant de ce que vous appelez la conversion religieuse, pour qui "les efforts de conversion" doivent déboucher sur une révolution économique, affective, politique, Ici et maintenant. Et cessez de crier à la « secte » parce que l’Etat vous a conditionné à le faire !
Le plus petit commun dénominateur pourrait être la compréhension de ce que, pour changer le monde, il faut nous changer nous-mêmes, chacun d’entre nous. Le monde n’est ce qu’il est que parce que nous le faisons ainsi.

