L’arrogance et la violence de la mondialisation accélérée du capitalisme ont quand même fini par susciter des protestations. La domination impérialiste des marchés sur l’ensemble de la planète et ses conséquences néfastes (pollution, pauvreté, uniformisation...) commencent à effrayer de plus en plus de gens, de tout bord. Pourtant, les systèmes d’exploitation capitalistes, et l’exploitation en général de la Terre et de tous ses habitants, n’ont rien de nouveau. Alors ?
C’est comme pour l’écologie, quand le navire se met à sombrer, on se dit qu’il faudrait envisager de faire des trous moins grands dans la coque. On commence à reconnaître que les critiques radicaux du passé disaient peut-être quelques vérités. Mieux vaut tard que jamais. Peut-être aussi qu’une partie des jeunes qui découvrent l’état du monde ne sont pas disposés à l’accepter tel quel ?
Et tout le monde, ou presque, se met à parler d’horreur économique, de globalisation des inégalités, d’antimondialisation radicale, de pensée unique, de totalitarisme économique, de dictature des marchés, du libéralisme totalitaire, de Big Brother planétaire... On découvre que ce sont les pouvoirs de l’argent qui tirent les ficelles et que les politiques ne font que de la figuration et des réformes "amuse-galerie".
Les médias commerciaux s’indignent vertueusement de la marchandisation de tout. Ceux qui profitent des marchés critiquent leurs excès ! Vous imaginez les vendeurs d’armes critiquer sérieusement la guerre ! Passons...
Comme d’hab, les syndicats tentent de récupérer la situation, les médias font leur beurre même avec ceux qui critiquent le système qui les fait vivre, les hommes politiques qui soutiennent à fond le capitalisme tentent de récupérer des électeurs, l’intelligentsia surfe sur la mode, la police réprime et essaie de diviser les manifestants...
Bref, le cirque habituel dès que des individus prétendent un tant soit peu résister et se révolter.
Je ne vais pas tenter de récupérer le mouvement anti-mondialisation. Il s’agit juste de l’observer et de voir s’il peut engendrer une révolution radicale.
Mon propos comporte 3 directions :
Le phénomène anti-mondialisation libérale peut-être divisé en 2 "camps", même si des passerelles peuvent exister :
1. Les réformistes
Ils croient à l’existence de réelles démocraties et ne remettent pas totalement en cause le capitalisme et tout ce qui va avec (salariat, entreprises, Etats, propriétés privées, marchés...). Ils réclament des réformes de toute espèce, limitées à un secteur précis ou plus globales. Ils pensent que les démocraties, la liberté, la survie future... sont menacées par les excès du libéralisme sauvage et demandent des contrôles, des barrières pour contenir le capitalisme dans des limites "raisonnables". Ils sont indignés par la destruction des écosystèmes, la pauvreté endémique qui ne cesse de s’étendre sur tous les continents, la mainmise totale des marchés sur tous les rouages de la vie par le biais de la domination totale de l’économie et des orientations politiques globales... Ils critiquent les instances internationales (OMC, Banque Mondiale, FMI...) à la botte des Etats riches et des multinationales, et ceux qui marchent avec elles.
Les réformistes forment la grosse majorité des protestataires, ils viennent des syndicats, des ONG, des associations comme ATTAC, de groupes de jeunes auto-organisés...
En vrac, ils réclament :
Les revendications sont diverses et parfois incohérentes, mais ils sont tous indignés par l’arrogance de la mondialisation libérale et par tous les pouvoirs qui la représentent. Ils veulent faire pression sur les gouvernements nationaux et les instances internationales pour que des réformes conséquentes soient réellement mises en oeuvre.
Certains n’ont pas de revendications précises, ils tiennent à montrer leur colère et leur désaccord face à un capitalisme dictatorial et destructeur.
2. Les révolutionnaires ou contestataires radicaux
Ils savent que le capitalisme est irréformable et que les prétendues démocraties (en Occident et ailleurs) ne sont que des leurres qui servent de paravents et d’alibis à des totalitarismes. Que ces systèmes totalitaires soient brutaux (Chine, Tunisie...) ou plus soft (France, USA, Angleterre...), ils n’ont pas grand chose à voir avec de vraies démocraties.
Ils ne réclament pas de réformes (sauf éventuellement en tant qu’étape et préparation à une révolution), vu qu’ils pensent qu’elles ne changeront rien ou pas grand chose. Ils préfèrent critiquer et rejeter le système dans son ensemble en affirmant qu’il est possible de construire des sociétés vraiment humaines sur d’autres bases.
Ils dénoncent toutes formes d’oppression et donc rejettent l’argent, les Etats, la propriété privée, les marchés, les entreprises, le salariat... Ils ne veulent pas de garde-fous pour le capitalisme mais souhaitent sa disparition complète.
A présent, les différents systèmes d’oppression se muent en un totalitarisme mondial qui s’appuie sur la dictature économique. Il est donc logique que les révolutionnaires rejettent les représentants de cette mondialisation totalitaire. Ni Etats, ni capitalisme (mondialisé ou pas), mais une révolution mondiale dans l’intérêt de l’humanité.
Là aussi, ils viennent de tous les horizons, même si certains sont issus des groupes "traditionnels" : anarchistes (libertaires en général), marxistes, écologistes radicaux...
Certains d’entres eux préconisent des actions violentes, notamment des destructions spectaculaires de propriétés privées liées aux multinationales. Ils affirment que l’exploitation capitaliste est plus violente que la destruction symbolique de quelques propriétés, ce qui justifie à leurs yeux des destructions de magasins ou autres. D’autres sont non-violents et parlent de désobéissance civile.
Tous participent aux manifestations anti-mondialisation. Ils veulent montrer qu’ils existent, inciter d’autres personnes à les imiter, tenter de bloquer les recontres des puissants, déligitimer les dirigeants du totalitarisme mondial, créer des zones d’autonomie temporaire qui préfigurent la libération future...
Ils espèrent créer une dynamique menant à l’effondrement du capitalisme, propice à un "réveil" des peuples et à la prise en main de leurs destinées.
Devant l’ampleur grandissante des protestations contre la mondialisation libérale et le risque de la radicalisation d’une part croissante des manifestants, les pouvoirs sont de plus en plus gênés.
A Gênes, ils répriment sauvagement, en évitant volontairement de distinguer entre violents et non-violents. Ils tentent de diviser, en s’efforçant de récupérer les moins virulents des réformistes et en diabolisant les contestataires radicaux. Les médias classiques font leur travail de désinformation, de simplification et de spectacularisation de la violence. Ils tentent de transformer le mouvement en une sorte de mode comme une autre et évitent de laisser la parole aux plus radicaux en les transformant tous en terroristes en puissance.
Les gouvernements, partis politiques et instances internationales tentent de rattraper le coup. Ils disent : "vous avez raison, il faut contrôler la mondialisation économique et atténuer ses conséquences dramatiques pour ne garder que les bienfaits. Au lieu de nous opposer, travaillons ensemble, aidez-nous à avoir du poids face aux multinationales... Il n’y a pas de meilleur système, alors travaillons ensemble pour l’améliorer. Agissons ensemble pour un capitalisme humain et une démocratie forte. Il n’y a pas d’autre solution, sinon on retombe dans le fascisme, le fanatisme terroriste ou sectaire, le communisme dictatorial, l’intégrisme religieux..."
Ils savent que les contestations les plus vertueuses finissent par s’essouffler et que les réformistes peuvent se rallier à eux. Leur expérience du passé les incite à mettre un peu d’eau dans leur vin et à faire quelques concessions minimum pour essayer de calmer les manifestants antimondialisation. Quand la réprimande ne suffit pas, on lâche un peu de lest et... on continue comme avant.
Les pouvoirs mettent ainsi les réformistes devant leurs limites et tentent de les ramener sur le terrain connu des négociations au cas par cas.
"Vous voulez une mondialisation plus sociale, qui ménage la Terre et les démunis ? OK, nous aussi, arrêtons de nous chamailler pour des questions de forme et réfléchissons aux mesures à prendre."
Les mêmes qui soutiennent à fond le totalitarisme économique depuis des lustres se pointent avec un grand sourire en disant qu’ils veulent travailler à des réformes en profondeur ! Les contradictions et les duperies ne les gênent pas !
Les puissants en place essaient donc de récupérer le coup en tentant de réduire le mouvement anti-mondialisation à des réformistes consensuels et des casseurs décervelés.
De plus, ils ont beau jeu de miser sur l’incapacité des gens à vivre ensemble autrement que sous des systèmes d’oppression. Car enfin, le capitalisme planétaire et le totalitarisme actuel ne sortent pas uniquement de la poche de Bill Gates ou de JM Messier, ils sont nés du passé et du renoncement (passif ou actif) de l’immense majorité des gens. Si les pouvoirs sont coupables, les peuples qui ont accepté et servi le totalitarisme à leur niveau le sont aussi. Un système totalitaire ne peut tenir dans le temps que si la grosse majorité des gens l’accepte, même s’ils râlent de temps en temps quand l’exploitation et la répression sont trop exagérées. De par le monde, on observe que les différents systèmes d’oppression sont en équilibre par rapport à ce que les peuples acceptent de supporter. Le peuple arrive parfois, au prix de luttes acharnées, à obtenir quelques avantages, mais il les reperd quelques temps après. Et au niveau planétaire, la situation ne s’améliore pas, c’est le moins qu’on puisse dire !
La solution n’est donc pas dans une lutte de balancier entre réformes progressistes et contre-réformes répressives. Il faudrait que les individus se transforment et se rendent capables de créer une société libre, sans exploitation ni répression. Bien entendu, les pouvoirs font tout pour que les luttes en restent à ce niveau du réformisme, ça les arrange bigrement. Ils étouffent dans l’oeuf les propositions révolutionnaires et s’acharnent à abêtir les gens pour les rendre incapables de penser à autre chose qu’à améliorer leur prison plaquée or. Malheureusement, la plupart des gens veulent continuer à se laisser manipuler par les médias et les apparatchiks, ils préfèrent supporter leur esclavage volontaire que de s’engager dans les difficultés de la remise en cause et de l’action contestataire. Ils vont alors se contenter de bonnes paroles creuses et de "réformettes" du type de celles qu’on peut lire dans le journal "Le Monde".
Peut-être que le mouvement antimondialisation est le début d’une prise de conscience et d’un refus global ? Si les réformistes sont sincères et tirent toutes les conséquences de leurs réflexions, ils devraient logiquement aller plus loin. A force de prendre des coups, de s’apercevoir que leurs réformes sont sans effet réel (surtout à long terme), de voir leurs revendications les plus radicales rejetées ou édulcorées..., ils devraient se rendre compte que la "société" actuelle ne peut être réformée et qu’ils doivent tout reprendre sur d’autres bases s’ils veulent que leurs aspirations se réalisent un jour. On en peut pas supprimer les effets si on ne change pas radicalement ce qui en est la cause.
C’est beau et généreux de souhaiter la paix, l’amour, l’égalité et la fraternité planétaire, mais ce qui est encore mieux c’est de tout faire pour que ces utopies se réalisent. Et il se trouve que le capitalisme, la propriété privée, les Etats, le salariat, la famille... sont totalement incompatibles avec ces objectifs et qu’ils s’y opposeront toujours.
A vous de voir ce que vous souhaitez vraiment.
Quand je parle de révolution, il s’agit de transformations radicales à la base qui s’appuieraient sur des individus eux-mêmes "auto-transformés". S’il ne faut pas s’arrêter au réformisme, il faut aussi rejeter la tentation des actions violentes.
On ne peut pas construire une autre société en employant les mêmes méthodes, la violence, que l’actuelle. OUI, les entreprises, la propriété privée, les Etats... sont ultra-violents et font immensément plus de dégâts que des "Black Block" qui détruisent quelques vitrines symboliquement, pour se réapproprier l’espace public. Combien de fois j’ai eu envie de prendre une masse et d’exploser des vitrines de banques et de magasins luxueux ! La violence énorme et la déshumanisation lancinante qui nous sont imposées par le totalitarisme planétaire sont intolérables. Et il est humain de se défendre et d’avoir envie de casser les symboles de cette oppression effroyable. Mais il faut se raisonner et utiliser sa révolte et son dégoût par d’autres biais, pour plusieurs raisons, de fond et pratiques :
- La violence est le fondement des sociétés totalitaires actuelles. Refuser le totalitarisme, c’est, entre autres, refuser toutes les formes de violences. La violence devient rapidement un engrenage incontrôlable, qui aveugle, remplace des réflexions et des actions plus en profondeur, et risque de dériver vers la Haine. Relisez "1984" de George Orwell, aimez ou haïr Big Brother sert pareillement le système d’oppression. La violence alimente les pulsions de destruction présentes en chaque homme, lesquelles vont alors se faire cruellement sentir quand il s’agira de construire concrètement une autre société. La violence, même dirigée contre des objets hideux, même en tentant de la limiter et de la diriger contre des cibles précises, nous entraîne forcément loin de l’Amour nécessaire à la mise en place d’une société humaine. Il ne s’agit pas de respecter la propriété et les entreprises, mais d’imaginer d’autres moyens pour montrer que c’est de la merde.
- User de violences (même limitées à des destructions de propriétés privées) c’est finalement faire le jeu des pouvoirs. Ce n’est pas la peine de leur donner un motif en or pour vous embastiller. De plus, ils pourront plus facilement réduire un mouvement révolutionnaire à de "simples" casseurs sans idéaux, et les médias seront là pour enfoncer le clou. Les violences peuvent même renforcer les pouvoirs, ils se serrent les coudes avec les réformistes modérés pour se défendre contre les affreux "terroristes anti-démocratiques" et "négatifs" !
- La violence, comme le réformisme, est totalement inefficace pour changer les choses en profondeur. Ce n’est pas en détruisant les structures du capitalisme (à supposer que ce soit possible) qu’on le fera disparaître. Les tyrans ont de quoi reconstruire et il y a toujours des moutons et des petits chefs pour faire tourner l’oppression libérale. Et surtout, ce n’est pas avec la violence qu’on peut mettre en place une autre société.
Actuellement, si on supprimait d’un coup de baguette magique toutes les structures du totalitarisme, elles resurgiraient rapidement car les gens ne se sont pas changés et recréeraient automatiquement les mêmes structures d’oppression. Il faut en finir une fois pour toutes avec le mythe des peuples qui ne sont QUE victimes des structures totalitaires. Les peuples sont victimes ET complices des systèmes qui les oppriment. On peut tenter de les inciter à réfléchir mais on en peut pas les libérer contre leur volonté, sauf à créer un autre totalitarisme, ce qui ne change rien ! La suppression de toutes les structures de domination ne peut pas avoir pour effet de rendre les gens meilleurs. Un esclave volontaire dont on brise les chaînes s’en fabriquera aussitôt d’autres. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut sombrer dans le désespoir et l’inaction, mais il ne faut pas s’illusionner et s’acharner dans des combats stériles. On peut toujours inciter à la libération, dénoncer les exploiteurs, se libérer soi-même et construire un autre monde avec ses pairs. Et ainsi préparer le terrain aux futurs auto-libérés.
Plutôt que des émeutes et des combats de rues, forcément inefficaces et temporaires, mieux vaut un grignotage progressif (de l’individuel au collectif), une réappropriation de son esprit, une rupture de conscience avec le système, la mise en place de modes de vie différents et durables..., le tout accompagné d’une dénonciation virulente du totalitarisme. Ainsi, on parviendrait à créer petit à petit des Zones Autonomes Durables (ZAD).
Ce qui fait que, même si on n’est pas opposé à la violence par principe, on devrait y renoncer par souci d’efficacité et de clarté.
Le rejet de la violence n’interdit pas des paroles au vitriol, sans non plus verser dans l’insulte stérile, des actions de protestation et même de désobéissance civile si nécessaire.
Au lieu de se diviser, les révolutionnaires "classiques" et les réformistes les plus radicaux devraient pouvoir se compléter pour créer une contestation radicale. Les révolutionnaires apporteraient leur énergie et leur rejet du réformisme, les réformistes apporteraient leurs idées disparates et leurs méthodes d’action non-violente. On aurait donc des révolutionnaires non-violents qui dénonceraient l’absence de démocratie, refuseraient les totalitarismes, et chercheraient ensemble quoi mettre à la place du capitalisme et de tout le reste.
Si les manifestants antimondialisation décidaient de poursuivre les prises de conscience actuelles, on pourrait idéalement dessiner une révolution en 3 temps :
Bien sûr, les étapes ne peuvent être aussi marquées, il y a des bonds en avant et des retours en arrière. Le tout est d’avancer, de ne pas s’arrêter au réformisme ou à la critique, mais d’arriver concrètement à vivre différemment avec d’autres humains.
Les prises de conscience liées au mouvement antimondialisation peuvent être un moyen comme un autre de déboucher sur une révolution globale, concrète et durable. Pour l’instant, on observe peu de signes d’un désir de révolution en profondeur, mais tout peut évoluer très vite. Seulement, il ne faut pas avoir peur d’aller plus loin, de bousculer les idées reçues et les mythes. Il faut se dégager des luttes traditionnelles, sectorisées et fermées. Ce n’est pas facile, mais les humains sont pleins de ressources, pour le meilleur et pour le pire.
Il suffirait d’un rien pour que tout bascule et aille beaucoup plus loin que les événements de Mai 68.
Il suffirait que des gens montrent l’exemple et que d’autres aillent plus loin qu’eux.
Pour commencer, il suffirait que les réformistes se radicalisent et que les révolutionnaires renoncent à la violence.
Il suffirait que les humains en aient vraiment assez de s’exploiter et de détruire la Terre, qu’ils ouvrent les yeux quelques secondes sur l’horreur des systèmes actuels et sur la beauté du monde qu’ils pourraient mettre à la place.
Il suffirait d’un rien, d’un battement d’aile de papillon que vous laisseriez s’envoler dans vos coeurs.
En tout cas, le devoir des plus radicaux est, au minimum, de toujours maintenir des torches allumées, au cas ou l’incendie prenne.
Il suffirait d’un rien pour qu’un raz de marée de lucidité emporte tous les totalitarismes. Sans ses serviteurs, le totalitarisme retourne au néant.
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